Bienvenue

La Page blanche : Le blog des ateliers d’écriture adultes de l’association Au Pied de la Lettre.

Des premiers jets d’écriture, des reprises, de la réécriture : toujours des textes d’ateliers.

« Ce que j’écrirais si j’écrivais »

Nous écrivons sans doute autre chose que notre idée première d’écriture. Nous n’écrivons peut-être jamais ce que nous voulons écrire. C’est, on peut le penser, ce désir qui reste désir d’écriture qui nous fait écrire. On peut croire que les mots sont incapables de justesse ou de ce qu’on veut. Alors qu’écririons-nous si nous écrivions ? Vaut mieux s’en tenir à la liste des courses ; acheter du sel ou de l’eau, ce qui manque ; ou poser cette autre question parmi d’autres possibles : écrire, mais qui vous parle d’écrire ?

Jean-Paul Michallet.

Publié dans Saison 2 : 2016/17, Uncategorized | Commentaires fermés sur Bienvenue

deux textes juxtaposés

1.

On le croise chaque jour sur le chemin du travail. Il est là, toujours assis sous les noisetiers, il regarde ses chèvres. La plupart présentent des mutilations. Leur rythme est lent, très lent. Qu’on se souvienne de l’allant de ces bêtes ! Autrefois ! Claude ne traverse cet endroit qu’à contre-cœur. Il ne peut réprimer un mouvement des mains sur le volant. Un tremblement, discret, impalpable. Et pourtant qui arrête l’attention d’Annah : la voiture approche. Dans la montée, les viseurs ne permettent de voir qu’une étroite bande de paysage. Les doigts se serrent sur le volant. Annah remarque le geste. Il approche : l’emprise se fait plus douce. Ne serait cette pression sur le frein, brutale, comme on procède quand on découvre que le virage est en épingle à cheveu et qu’on arrive trop vite … Et on est à ce coin de la coudraie où le vieux est assis, avec ses chèvres. Le corps de Claude se détend alors. Qu’attend-il ?

2.

Soyez certains que vous ne vous heurterez à aucun mur et que ces murailles de Jericho vous sembleront dérisoires, simples décors d’un opéra bien servi par ses directeur, metteur en scène, décorateur. Et par là, vous voilà pris, surpris par une certaine idée de la beauté qui est devenue si précieuse aujourd’hui, si rare aussi. Assis comme vous l’êtes là, au milieu de ces éléments de carton pâte, vous ne pourriez pas ne pas sentir ces grands lés de nuages (c’est le désert qui vous emporte) et votre approche imprudente s’imposera pourtant à vos légions, à votre cavalerie. C’est un trot bien sage qu’elle a choisi pour vos chevaux ; vos chamelles iront l’amble qui leur sied. Maintenant, sur cette place du marché, excitées par leur chamellon, elles blatèrent sans retenue.

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Sur le boulevard qui descend au port…..

Sur le boulevard qui descend au port, sur le plateau tout en haut de la ville, au milieu de la circulation dense à cette heure et au péril de sa vie, un homme a mis pied à terre. Il a sauté de sa charrette bousculant au passage le cheval gris attelé entre des brancards trop larges pour lui. Ses côtes saillantes semblent crever ses flancs. Arrêté au milieu de la route, sa tête frôle le sol, ses naseaux flasques pompent l’air, la croupe maigre, affaissée il chancelle. L’homme lui assène de violents coups de bâton, absent à ce qui se passe autour. Les voitures klaxonnent , déboitent les évitant de justesse, le vacarme est terrible décuplant la terreur de l’homme et son acharnement insensé à faire bouger l’animal. Ils sont tous les deux d’un autre âge, cramponnés l’un à l’autre dans un ballet funeste. Chaque semaine ils partent du village à quelques kilomètres de là pour rejoindre le port et charger des caisses d’olives et de harengs entreposées dans le hangar des salaisons tout au bout du quai des marchandises. L’homme ne comprend pas ce cheval subitement arrêté qui ne réagit plus à la violence de ses coups, il vocifère incrédule, le bâton battant la cadence du désespoir. Le cheval bascule sur le côté, sa tête s’entrave dans les bras de la charrette, ses pattes soulevées dans l’air sont agitées d’effrayants soubresauts. L’homme a lâché le bâton, il tente de redresser l’épaule affaissée de l’animal contre son dos arcbouté. Ils ne font qu’un, scellés dans un même sort sur l’asphalte graisseuse. Le cheval s’effondre glissant sous la charrette entraînant dans sa chute l’homme, son maître. Des voitures s’arrêtent entourant la scène, protégeant homme et cheval de l’impact de la circulation. Un passager est descendu d’une voiture arrêtée au milieu de la route, il fait de grands signes pour prévenir du danger et dévier la circulation des véhicules qui arrivent à toute vitesse. Ils ralentissent au passage, les passagers observent du coin de l’œil cette scène anachronique. L’homme s’est relevé, il hoche la tête, il cherche des yeux son bâton tombé au sol, désorienté. Le conducteur d’une SIMCA est sorti de sa voiture et s’est avancé vers lui. Il lui a touché l’épaule, lui a dit  quelques mots. Il est beaucoup plus grand et doit se baisser pour s’adresser à l’homme qui semble s’être réduit dans ses hardes poussiéreuses. Il s’incline, une main sur la poitrine, remercie, baisse la tête et montrant de la main son cheval à terre, il retire sa chéchia, la tient pendante au bout de son bras découvrant sa tête nue et l’étendue de son malheur.

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Merey était maîtresse-éclateuse

Merey était maîtresse-éclateuse. A cette époque, le vêtement féminin (robe, chemisier, lingerie) était d’une telle complexité (quant à l’armature et l’assemblage) et d’une telle fragilité (pour les tissus et les couleurs) que lavage ou repassage nécessitait d’en découdre complètement la structure afin d’en laver et lisser chaque élément individuellement puis d’en refaire le bâti. Une femme convenable changeant de costume plusieurs fois dans la journée, ce travail d’entretien supposait, comme on le devine, un personnel nombreux et spécialisé aux ordres de l’habilleuse. Celle-ci (et ses gens : une multitude de petites mains de tous âges) devait maîtriser les règles d’éclatement du costume propres à chaque vêtement, requérant la nécessité d’apprendre les subtilités techniques de chaque pièce. Aussi les couturiers, lors de l’achat du vêtement, se déplaçaient-ils avec leur éclateuse ou, pour les plus grands clients, leur maîtresse-éclateuse avec ses aides. Le vêtement était porté au domicile de l’acheteur. L’habilleuse, sous les directives du couturier, procédait au dernier habillage avant le dénouement de la transaction. Venait alors le temps de l’éclateuse.

Le costume descendait aux salles de travail. L’escalier de service amplifiait les rires des lavandières et des dresseuses en cercle autour du vêtement, porté bien à plat. Puis il était mis en situation sur un mannequin ou sur l’une des repasseuses choisie par les autres pour sa ressemblance (réelle ou supposée) avec la personne à laquelle il était destiné. Revêtir le vêtement de la maîtresse était évidemment un acte plein d’ambiguïté que les participantes conjuraient tantôt par des quolibets potentiellement grossiers, tantôt, si la fille était notoirement belle, par des flatteries que l’on aurait aimé destiner à la maîtresse si joliment vêtue, n’eut été la crainte de mal tourner le compliment. Le port du costume entraînait beaucoup de confusion chez celle qui en avait été revêtue dont la féminité était d’autant plus exposée que l’expression du désir qui lui était adressée jaillissait spontanément de la bouche de ses compagnes. Généralement, la maîtresse-éclateuse (faisant fi de ses propres émotions) devait intervenir pour rappeler à sa place chacune des participantes.

Commençait alors la présentation des filés, des règles de déconstruction permettant l’éclatement du vêtement en éléments simples et de la conduite à tenir pour le remonter. L’exécution des points de couture les plus subtils ou les plus rares était d’abord introduite par l’éclateuse puis pratiquée sur des exemples mis à disposition par elle sous forme de petits fascicules. Non seulement les filles préposées au bâti s’y exerçaient sur le champ mais toutes les présentes avaient à cœur d’y montrer leur dextérité. Une démonstration de savoir-faire, d’intelligence, d’intuition du métier pouvait vous valoir quelque promotion toujours à la demande du collectif, interdisant de la sorte tout favoritisme mû par une inclination particulière relative à telle ou telle mais non professionnellement motivée.

Pour l’une ou l’autre, l’exercice pouvait être suspendu sur un simple appel du maître que l’état des filles ne leur permettait pas de décliner. Seule la convocation de l’habilleuse par le maître, au gré de ses envies, ses désirs, ses besoins, suspendait la séance puisqu’on aurait de toute façon besoin d’elle comme réalisatrice ou superviseure pour conclure la reconstruction du costume. A son retour, l’évidence des motifs de la pause exigée des employées entraînait chez elle un profond désespoir car toutes étant soumises aux caprices du maître, nulle ne pouvait ignorer les raisons de cette absence. Qu’exceptionnellement cet intermède fut effectivement causé par quelque nécessité de cuisine ou de chambre ou de réception permettait d’entretenir un doute sur les services qui avaient causé un éloignement particulier. Pour toute autre que l’habilleuse, ce service pouvait se prolonger bien au-delà de la séance d’éclatement et de couture. D’ailleurs, chacune souhaitait que sa relation avec le maître, aussi bestiale qu’elle fût, se prolongea au-delà de la séance. Cela évitait l’épreuve du retour en salle et les regards inquisiteurs de ses semblables affectant leur désapprobation face à cette soumission répréhensible à laquelle, pourtant, elles ne pouvaient pas plus échapper. Il n’y avait pas d’esquive de cette sorte pour l’habilleuse. On pouvait l’attendre jusqu’au lendemain. Elle ne pouvait bénéficier d’aucun subterfuge, son statut excluant toute autre activité. L’habilleuse revenait du service du maître et sous les regards qui se braquaient sur elle, elle semblait exposer sa nudité jusqu’au-delà d’une intimité qu’elle n’aurait jamais dévoilée au maître lui-même. La maîtresse-éclateuse habituée de ces interventions si universellement répandues jusque dans les plus grandes familles, avait, avec la force de l’habitude, appris à ménager ces moments d’insondable dureté. Seuls la déstabilisaient encore les états rares où la maîtresse de maison risquant une escapade auprès du petit personnel s’effondrait soudain en larmes qu’il fallait essuyer au milieu des réprobations des employées à l’encontre de cet affichage incompatible avec ce qu’elles appelaient « une position ».

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Concept, affect

Proposition du 9 décembre – Simon der Alte

texte 1 : le concept

« Il faut imaginer le surgissement élevé au rang de concept. Comme tel, il convoie toutes les instances religieuses mais pas que : paradoxalement le surhomme, Zarathoustra, en est une instanciation »

« Voilà notre petit protégé en bien mauvaise compagnie ! », répartit Claude. La remarque ne parut pas plaire à Robert mais, ne voulant rien en laisser paraître, il reprit :

« Toutefois cette proximité même du concept de surgissement avec celui d’incarnation peut mettre en question sa précision : on ne peut accepter un tel chevauchement, deux classes occupant, même partiellement le même terrain. »

« Non, clairement l’incarnation hérite de la classe « surgissement  » et demande pour être activée un attribut émotionnel : l’incarnation égale surgissement + affect. »

texte 2 : l’affect

La foule se cache dans une manière de grotte, que l’on nomme généralement ainsi : « la Grotte ». Mais personne ne la connaît vraiment. Toute l’anse fut pendant longtemps un domaine militaire d’accès interdit. Des carcasses de navires s’y dégradent lentement. Maintenant, elle ressemble plutôt à un hangar – la lumière modifie sans cesse son apparence : pierre ou métal. Peut-être cette ignorance a-t-elle incité ces gens, chacun, à s’y réfugier ! Connaissant le danger en tout autre point, on aura opté pour ce seul endroit du port où l’espoir d’échapper à son sort demeure encore crédible.

A intervalle régulier, la foule plonge dans le silence, comme si quelque chose allait surgir. Cela ressemble à une sourde respiration en phase avec le mouvement de la mer se répétant, en boucle.

Personne ne cherche à se rendre au bout du quai : un respect venu du plus profond de chacun réserve une plage libre à l’extrémité de la jetée où cet enfant vers lequel chacun dirige son regard a surgi. Vêtu d’une panoplie d’ange, seul, les yeux fixés sur un point précis de la crique, l’enfant tient calmement une corde d’amarrage. De sa main ferme, il corrige les soubresauts du canot. Le déjeté de son corps traduit une profonde lassitude.

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SOUVENIR

– Tiens j’ai croisé Paul l’autre jour. j’étais en train de rebrousser chemin, je m’étais aperçu que j’avais oublié mon portefeuille et en me retournant j’ai vu passer sur le trottoir d’en face Paul, tu te rappelles de Paul? Paul…..LARTIGUES son nom vient de me revenir.
– …? Je ne vois pas non.
– Mais si , il était l’un des animateurs du ciné-club de la rue VANNEAU le vendredi soir au début des années 2000. On s’y retrouvait souvent à la sortie du lycée. C’était le week end on se sentait légers, on voyageait dans le monde de tous ces réalisateurs étrangers, on découvrait le cinéma.
– Le ciné-club oui je me rappelle…mais Paul LARTIGUES?
– Il était le spécialiste entre guillemets du cinéma de l’EST des années 60. Il m’avait fait aimé Vaclav HAVEL… Bon lui ce n’était pas du cinéma mais il parlait aussi d’un monde qui avait besoin d’air et qui cherchait un autre langage, d’autres pratiques politiques. ce cinéma là c’était un apprentissage de…..
– Tu veux dire Milos FORMAN… »Les amours d’une blonde » qu’elles étaient belles ces filles de l’EST sensuelles, nature. elles dynamitaient l’ordre établi par leur seule présence. C’était ça qu’il disait FORMAN. La vie est plus forte quand on restreint les libertés, d’ailleurs…
– Ah oui, j’ai vu récemment « Au feu les pompiers » qui repassait à la télévision. Ca va au-delà d’une critique des régimes communistes mais surtout bureaucratiques de cette époque…C’est universel, un regard affuté comme ça…
– Et Paul LARTIGUES alors?
– Non rien, il ne m’a pas vu c’est moi qui…
– Tu penses souvent à cette période? ….20 ANS..
– En ce moment je suis… Je réalise que le temps passe. Je suis sur le quai et aucun train ne s’arrête depuis un moment, tu vois….
– Moi c’est plutôt le contraire, je suis à 100 à l’heure tout le temps, quelquefois…. C’est un paradoxe, tu vois dans les dessins animés quand les jambes tournent à toute vitesse et que le type reste sur place, finalement….
– Bon tu es pressé là? Ils donnent un film libanais à l’ODEON, ça te dit?

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L’explosion

L’homme venait de sortir de la librairie quand il entendit une forte détonation qui secoua la porte vitrée qu’il venait de franchir. Il se tourna dans la direction d’où lui semblait venir le bruit et découvrit sur le trottoir des hommes et des femmes se tenant comme lui figés dans une position d’attente regardant dans la même direction, le visage inquiet. Après ce moment de sidération, chacun interrogea du regard son voisin cherchant sans doute une réponse à cet évènement inouï. Il observa à quelques pas de lui une jeune fille serrée dans un long manteau noir, les cheveux lâchés sur les épaules qui semblait s’agripper à la bandoulière de son sac, immobile, le regard perdu. Les passants avaient repris pour la plupart leur marche. Certains restaient sur place se rapprochant par petits groupes, commentant l’évènement, rassurés par la présence des autres. La jeune fille ne bougeait pas, semblait regarder le vide, il crut percevoir qu’elle tremblait. Il se rapprocha, la regarda un peu à distance craignant de l’effrayer. Elle semblait ne pas le voir ni la réalité qui l’entourait, absente et toute entière raidie et comme fichée dans le sol. Sentant son désarroi il s’approcha un peu plus et lui dit en adoucissant sa voix:  » Ca va? » Elle sursauta semblant sortir d’un horizon lointain et se mit à pleurer sans bruit, les mains toujours agrippées à la bandoulière de son sac, dans une fixité douloureuse. « Je peux vous aider? » dit l’homme. Elle ne tourna pas son regard vers lui et il pensa que c’était comme si ses mots s’adressaient à quelqu’un d’autre. Il en fut ému et regarda pour la première fois son visage. Elle était très jeune presqu’encore une enfant. Il s’autorisa alors à lui toucher la main, elle le regarda pour la première fois .Il fut secoué par ce regard coupant empli d’une terreur cherchant à se communiquer puis soudain il vit son regard se voiler et eut juste le temps de la rattraper par la taille et de la tenir un moment  appuyée contre lui. Quelques pas sur le trottoir et il entra avec elle dans un magasin tout proche. L’une des vendeuses qui avait vu la scène proposa un fauteuil où la jeune fille accepta de s’asseoir le bras de l’homme toujours posé sur son épaule. Elle semblait retrouver ses esprits, regarda autour d’elle, esquissa un sourire comme un réflexe poli à l’égard de l’homme et de la vendeuse. Elle voulut se relever quand un garçon entra en courant dans le magasin et s’adressant à la vendeuse qu’il semblait bien connaître, lui raconta qu’il venait du quartier des Halles, qu’une explosion avait dévasté la façade et fort heureusement pas fait de victimes, les échoppes étant fermées au public l’après midi. Acte criminel ou explosion d’une bonbonne de gaz, on ne savait pas, la police municipale était sur place et avait sécurisé les lieux. L’homme ne sut pas si la jeune fille avait entendu le récit du témoin. Elle se releva et se tournant vers lui, le remercia et lui  signifia qu’il pouvait ôter sa main de son épaule, qu’elle se sentait mieux et qu’elle voulait rentrer chez elle. Il lui proposa de la raccompagner. Elle déclina son offre reprenant ses distances. Il renouvela son offre inquiet de la laisser partir seule. Elle refusa, paraissant s’agacer de son insistance et d’un pas pressé sortit du magasin sans se retourner. L’homme l’observa un moment pour s’assurer qu’elle était de nouveau en état de marcher, il la vit s’éloigner rejoignant la foule des passants, traverser le boulevard, tourner au coin de la rue en face et disparaitre.

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RIEN QUE DES FAITS

Simon der Alte

Déclaration de main courante numéro (une date et un nombre accolés)

Déclaration effectuée le (une date et une heure : 14h34)

Rédacteur : S. Christine (un matricule) Service (une référence)

Objet : Injures, menaces

Adresse des faits dénoncés : (commissariat central)

Déclaration :

—Etant au service, constatons que se présente la personne ci-dessous nommée qui nous déclare :—-

—«Hier vers 15h00 j’ai reçu un premier appel venant du (un numéro de téléphone fixe), il s’agissait d’un homme d’âge mûr avec un accent nord africain, qui m’a demandé quelle était ma profession. Je n’ai pas répondu à ses attentes, je ne le fais jamais. Une demi-heure plus tard ce même homme m’a appelé avec le (un numéro de téléphone portable) pour me dire ; « je sais qui vous êtes vous êtes (ici un nom), votre profession c’est marabout (ce qui est faux), vous habitez (une ancienne adresse de la personne concernée), Samedi je descends à NIMES et je t’éclate la tête. » L’appartement en question est en vente sur le « bon coin », mes coordonnées téléphoniques y figurent. Je fais cette déclaration à toutes fins utiles——————

le DECLARANT

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Ostensoir

simon der Alte

A cette époque, les rues ont encore un éclairage chiche, témoignage de l’indifférence des autorités pour les résidents de ces quartiers populaires. De simples ampoules aux carrefours, alimentées par tout un réseau de fils, diffusent une lumière jaunasse, comme filtrée par la poussière des rues, des chauffages, des terrils. Le passage, rare, d’une voiture lève des ombres dans les voies couvertes : ces mouvements contre les murs ne donnent pourtant pas le sentiment d’une chose vivante qui serait tapie là. Des formes incertaines se mêlent, maintenues plus longtemps ici où l’ampoule est grillée. On sent des spectres tourmentés cherchant à fuir en glissant autour des immeubles décrépis. De temps à autre, une charrette grinçante que tire un âne approche, possiblement un poissonnier qui se rend à la criée. Puis peu à peu, quelques remuements naissent, ne durent pas mais se révèlent plus fréquents, plus nombreux, plus semblables. On entend des clés heurter des serrures, lourdes, dégageant un sentiment de sécurité en raison de leur poids : on a tant d’attaches à ses biens quand ses biens sont si rares.

On a pourtant envie de faire entendre tout cela. Il y a là, derrière ces murs, des moments de grâce, des soupirs, des corps qui s’enlacent, qui font la vie riche, des moments de désespoir aussi, de honte, d’abandon, des temps de ressentiments, qui font la vie noire et jaune. On a pourtant envie de faire entendre ces silences, ce déversement de rêves au moment de franchir le pas de la porte, de joindre la brigade du matin avec une musique qui vous emporte, un air de lendemains qui chantent que l’on se répète tout bas.

A-t-il plu ? Des théories de nuages se sont dispersés. Des flaques grisâtres subsistent. Formées entre les pavés, soumises au soleil levant, elles délivrent des pépites d’or. Les galets les organisent en fins ruisselets où un ciel pâle et apaisé se reflète, charriant ici un bouquet de feuilles mortes, là comme la crinière de chevaux nombreux : entendez vous le heurt de leurs sabots contre les pierres rondes et lisses des calades ?

Qui, sans volonté de nuire, pénètre dans l’ombre, se répand en particules de lumière. La route que maintenant l’on emprunte plonge sans recours dans le soleil.

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Lampadaire

A côté de chez moi, au coin de la rue il y a un lampadaire qui éclaire une nuit sur 2 ou 3, je ne suis pas allée vérifier mais il m’arrive parfois de rentrer tard et j’observe qu’il est souvent éteint et quand il est allumé il clignote avec des pauses laissant craindre une extinction prochaine qui ne s’est jamais produite. Je ne suis pas toujours d’humeur ou tout simplement disponible pour observer son aura lumineuse aléatoire, mais quand c’est le cas je m’interroge. Le phénomène est ancien, à présent intégré dans le paysage. Mes voisins ne sont pas particulièrement mobilisés par la sécurité nocturne du quartier, cependant je m’étonne que le clignotement du lampadaire et ses absences n’aient pas fait l’objet d’une interpellation des services municipaux et qu’il continue à nous faire de l’œil indifférent aux normes de l’éclairage public. Eux ne m’en ont jamais parlé et les fois où je l’ai évoqué personne ne semblait s’en être aperçu. Face à ce détachement j’ai un moment pensé que j’avais rêvé. Mais non deux nuits plus tard il s’est de nouveau manifesté. Souhaitant éclairer à mon tour ce mystère j’ai pensé, les pensées nous racontent parfois de drôles de choses, que j’étais peut-être la seule à laquelle il réservait ses espiègleries, qu’il me livrait peut-être un message codé venu d’ailleurs ou qu’il se sentait à l’étroit planté dans le bitume et qu’il cherchait de l’aide pour s’échapper. je me suis dit aussi que j’étais peut-être paranoïaque me sentant élue et obligée d’interpréter les signes venus d’un lampadaire fusse-t-il il fantasque. A dire vrai c’est plutôt l’évènement minuscule de ce bégaiement lumineux qui a sollicité mon attention, réveillé mon imagination grâce à un petit ratage connu de moi seule. J’ai pensé me réveiller et sortir dans la rue la nuit, écouter le silence et lever les yeux vers mon sémaphore pour découvrir ses existences secrètes et les variations nocturnes de son alphabet lumineux. je ne l’ai pas fait, redoutant de rompre à jamais le charme par une trop grande assiduité, une insistance coupable diluant l’effet de surprise qui m’avait conduite à cet échange inédit . Il n’a pas la présence tutélaire d’un vieux platane projetant son ombre fraîche sur la façade de la maison, le jour il passerait inaperçu, du béton moulé à hauteur de regard planté à distance régulière de ses voisins, mais la nuit sa présence erratique a installé dans les méandres du temps une butée en forme de sourire qui un instant a ralenti mon pas.                                                                                                                                                                                                                                                                             AMC

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PROIE

Simon der Alte – proposition du 25 Mai : Affects

Elle se rappelait d’une photo (seulement un souvenir : elle ne l’avait plus, cette photo qu’on avait prise d’elle) que Mathieu avait prise d’elle, elle regardait l’objectif, celui qui dirigeait sur elle cet objectif, Mathieu donc, il y avait cette électricité entre leurs corps (car c’était de leurs corps dont il était question) au milieu des tables dressées dont l’ordonnancement originel (une fête en l’honneur d’une promotion peut-être ou un départ en retraite) se trouvait déjà passablement malmené, laissant paraître (sur la photo par effet de perspective) dans l’espace inoccupé par les couverts et les nappes de papiers blancs salies une mandorle d’herbe où elle semblait se tenir, elle projetant son buste en avant, comme aspirée par cet oeil vide, consciente que dès qu’elle abaisserait son regard, elle serait prise, fixée sur la mémoire de l’appareil – elle se souvenait des contractions de son ventre à cet instant où le photographe n’avait pas encore arrêté son cadrage – , cette électricité de leurs corps dont elle n’avait pas l’expérience jusqu’alors (elle aurait soutenu que seuls les garçons éprouvaient cette sorte de tension), le sentiment que la vie / la mort tenait dans cet instant magique comme suspendu, puis d’un geste incongru elle avait renversé le gobelet plastique où Claude venait de lui verser un vin blanc du Rhin, traitant avec mépris la sensation désagréable du tissu souillé de sa robe collant contre sa cuisse et l’incident avait été enregistré sur la mémoire de l’appareil, la tache évidente, impossible à confondre avec une ombre, malaisante (elle ne pouvait imaginer les intentions du photographe – Mathieu, donc – elle dans la position de méfiance des indigènes pour lesquels la photo était, croyaient-ils, possiblement un dessaisissement de l’âme, de leur âme) et il y avait maintenant un débordement possible de colère, ici maintenant, comme sur la photo, comme en ce moment où précisément la photo avait été prise, elle mettait la désagréable érection du fin duvet de ses avant-bras au compte de ce qui ne pouvait être qu’une agression qui la défaisait, tentait de s’imposer à elle (peut-être se disait-elle ma raideur alors – les yeux sans tremblement, le buste porté en avant – prête à griffer … ), l’appareil ayant saisi ces éléments de paysage que la photo (qu’elle n’avait plus) lui avait révélés  : hangars, convives, moutons divaguant dans la prairie à-côté qu’elle avait découverts bien plus tard (elle n’avait pas cherché à en prendre connaissance même longtemps après cette explication qu’elle eut avec Mathieu) capturés en même temps qu’elle-même sur la mémoire-flash de l’appareil, avec un ciel bleu azur ravalés au rang de circonstances lui offrant autant d’occasions d’y puiser une force qui se résuma pour ses voisins à cette expression offusquée persistante qu’ils lui attribuèrent désormais tandis qu’elle ruminait le mot « proie ».

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