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La Page blanche : Le blog des ateliers d’écriture adultes de l’association Au Pied de la Lettre.

Des premiers jets d’écriture, des reprises, de la réécriture : toujours des textes d’ateliers.

« Ce que j’écrirais si j’écrivais »

Nous écrivons sans doute autre chose que notre idée première d’écriture. Nous n’écrivons peut-être jamais ce que nous voulons écrire. C’est, on peut le penser, ce désir qui reste désir d’écriture qui nous fait écrire. On peut croire que les mots sont incapables de justesse ou de ce qu’on veut. Alors qu’écririons-nous si nous écrivions ? Vaut mieux s’en tenir à la liste des courses ; acheter du sel ou de l’eau, ce qui manque ; ou poser cette autre question parmi d’autres possibles : écrire, mais qui vous parle d’écrire ?

Jean-Paul Michallet.

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Publié dans Saison 2 : 2016/17, Uncategorized

Le camembert

camembertSimplicité d’une pâte ivoire moulée dans sa robe de papier gras à demi translucide ; tel serait le camembert.
Sitôt le passage de la lame d’un couteau préleveur d’un quartier ; va rester une place vide, un espace vacant entre deux bords crémeux qui n’auront de cesse de chercher à s’atteindre pour se ressouder, aussi, dès le lendemain, le corps du camembert sera à nouveau un cylindre plein et fort de sa pleine face crayeuse tachetée de rouille.
Un espace se serait rempli aussi simplement que n’importe quel objet prenant la place laissée libre par un autre si la simplicité des choses ne dissimulait un enfer de lois et de principes, ainsi, les enzymes contenus dans sa croûte ne permettraient cette régénération si un puissant tropisme à reprendre sa forme originelle n’y aidait.
On peut avancer, sans crainte d’être démenti, que l’univers du camembert est en constante expansion ; son mouvement général visant à combler sa partie manquante avec d’autant de célérité que les bords de son amputation sont plus éloignés.
Passé son heure incertaine, le sort du camembert ne sera pas ni plus simple ni plus enviable que le nôtre ; on le verra se racornir et s’infester de larves de Piophila casei ; la mouche du fromage.

Monroe.

Publié dans 9. Les choses, même les plus simples (21/12/17) | Laisser un commentaire

Le dernier

maxresdefaultA la table des prêts de la bibliothèque, l’employée qui prend les retours se meurt d’ennui, tout comme celle qui est censée enregistrer les sorties / sur les étagères grises, des tonnes de livres, immobiles et poussiéreux, posés verticalement les uns contre les autres, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, jusqu’à l’infini, finissent de jaunir là, sur ou sous la lettre de l’alphabet correspondant à l’initiale du nom de leur auteur, il n’en sort plus, sinon lorsque je viens, chaque premier et quatrième vendredi du mois, pour rendre mes quatre emprunts de la fois précédente le quatrième vendredi du mois et mon unique emprunt le premier vendredi du mois, c’est réglé comme du papier à musique, immuable / le rayon littérature étrangère n’a plus de secret pour moi, je le connais par cœur, tout Gombrowicz est là, lu et relu, épuisé par mes lectures successives et mes annotations au crayon à papier, tout Beckett est là, épuisant la lecture, mais lu et relu, annoté lui aussi, tout Borges, inépuisable et pourtant épluché comme un oignon par les lectures répétées, tout Bolaño, j’en rends deux ce jour, lus pour les troisième et quatrième fois, tout César Aira, etc… je ne vais pas faire l’inventaire complet de mes auteurs fétiches / de même que je connais le rayon poésie contemporaine par cœur, tout Tarkos, tout Pennequin, tout etc… / j’y jette un regard vide de passion, la poésie contemporaine étant morte et enterrée, comme tout le reste, je fais face à un immense cimetière d’auteurs morts, tous plus morts les uns que les autres / et je connais le rayon littérature française, mais pas par cœur, je ne l’épuiserai sans doute jamais, n’y voyant que quelques rares îlots dignes d’intérêt et délaissant le reste / j’y vois une employée qui désherbe, comme on dit dans le jargon des jardiniers et des bibliothécaires, et, plumeau en main, en profite pour dépoussiérer un peu, je lui prêterais bien la main pour arracher quelques petits livres inutiles / me dirigeant à pas lents vers le rayonnage des essais littéraires, où rien ne risque plus de me surprendre – j’ai programmé un emprunt : Le Facteur Borges, d’Alan Pauls, déjà lu deux fois – car il ne rentre plus rien de nouveau dans le département livres, et encore moins dans sa partie consacrée à la littérature, où nulle surprise ne m’attend, coincée sur une étagère ou mise en valeur sous l’étiquette nouveautés, en tête de gondole comme on dit dans la grande distribution, la seule possible étant l’absence d’un livre que je serais susceptible d’emporter chez moi pour une ou trois semaines, que la préposée au désherbage aurait retirer sans se préoccuper du fait qu’il appartiendrait à mes lectures favorites, mais ça ne risque pas trop d’arriver, ce serait jouer de malchance tant l’aléatoire règne dans le désherbage, ce que confirme mon errance au milieu des galeries d’étagères de la bibliothèque où je pourrais presque me déplacer les yeux bandés et y retrouver un livre que j’y chercherais rien qu’en déplaçant mon index sur la tranche de chaque tome, comptant, en partant de la gauche de l’étagère, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, jusqu’à mettre le doigt sur le livre recherché, le sortir de sa rangée et l’emprunter sans crainte de me tromper, oui je pourrais le faire, cela m’éviterait sans doute de promener un œil blasé sur ce fonds immuable et définitif, ces livres immobiles qui ne changent jamais de place, sauf par accident, sauf quand ils disparaissent ou sont oubliés, après avoir été sortis sans ménagement puis abandonnés plus loin, à même le sol / je les ramasse alors et les remets à leur place, c’est plus fort que moi / pour l’heure je me dirige à pas comptés vers l’îlot littérature sud-américaine où je vais renouveler une énième fois l’emprunt de bouquins lus et relus, car il me serait impossible de procéder d’une autre manière, même si ce rituel m’épuise, même si les lieux n’ont plus de secret pour moi depuis des années / mes cinq livres sous le bras, je sors ma carte de lecteur, à la date dépassée depuis des années, il faudrait quand même que je la fasse renouveler, tout en pensant que je devrais sans doute programmer une descente au quatrième sous-sol, celui des archives, m’avance à pas mesurés vers la table des prêts, tends la pile de livres, le plus gros en-dessous, les plus petits sur le dessus, à l’employée dont, tout comme celui de sa collègue des retours à mon arrivée, l’œil s’allume d’une pâle lumière de soulagement en me voyant me présenter devant elle avec mes habituels cinq ouvrages, avec sur la première de couverture du plus petit,  Amuleto, ma carte de lecteur, cornée et dépourvue de photo, à laquelle elle ne prête pas attention, l’essentiel étant que je ne change rien, que je me tienne à ma pratique / prenant mes livres en me souhaitant le bonjour, me demandant des nouvelles de ma santé, comme je lui réponds que je vais plutôt bien, elle m’annonce Vous êtes le dernier ! Le Docteur Lambert est mort la semaine dernière, il me semble que je devais vous en informer, c’est pourquoi si vous souhaitez prendre plus de livres, rien ne vous en empêche plus, vous ne priveriez personne en le faisant… / je suis le dernier, cela devait arriver, cela ne m’étonne pas, il faut que je tienne le coup.

E.B.

Publié dans 9. Les choses, même les plus simples (21/12/17) | Laisser un commentaire

Scudérie le ténor Italien

Un homme passant à travers quelques gouttes de pluie qui tombaient dans une fine averse vint vers moi pour se faire conseiller tandis que je fumais, un lieu de divertissement. Intrigué par son accent, après avoir considéré cette homme (il était trapu voir tassé, avait des cheveux blonds courts et des yeux bleus qui rivalisaient avec des lèvres pleine de vie) je lui répondis qu’il pouvait avoir de nombreux choix dans les boîtes de nuit. Dans la rue, très doucement, des voitures passèrent ; comme il restait là et ne bougeait pas, après avoir pris une bouffée de cigarette, je lui demandai de façon indirecte, de se présenter un peu. Le regard au sol, d’une voix neutre, il me répondit qu’il se produisait en concert au service du ténor Scudérie qu’il secondait comme premier violon, qu’il ne pouvait trouver le sommeil dans ces soirées comme celle-ci où Scudérie qui voulait un temps pour lui durant le concert l’obligeait à assurer des cadences ou l’orchestre se taisait, et lui seul, devait jouer. Comme il voyait que je m’intéressais et que je l’écoutais, il me parla ensuite de la musique en général, de son oreille absolue, de certains violonistes dont je ne connaissais pas le nom mais dont il me parla avec l’oeil brillant, visage noble. Une légère averse reprit ; il me proposa de jouer pour moi et venir l’écouter chez lui. Alors, dans sa chambre d’hôtel où je fus accueilli par un verre d’eau, après avoir allumé une petite lampe qui l’éclaira lui, son violon et un pupitre où étaient posées des partitions cornées et jaunies, qu’à la suite d’une courte inspiration il commença à passer l’archet sur les cordes du violon pour jouer, alors, de la chaise branlante où je me tenais assis j’en fus littéralement projeté contre son dossier;et par la violence de l’exécution, par la prestation qu’il me livra, je dus trouver rapidement le moyen de ne pas rentrer dans un fou rire nerveux, mais en vain, irrémédiablement. Puis, tandis qu’il continuait à jouer, une femme apparut sur le pas de la porte, surement sa femme ; elle me regarda ; baissa les yeux ; je compris alors pour moi qu’il était temps de partir, ce que je fis juste après avoir salué et remercié l’artiste.

Bruno.

Publié dans 7. L'exact envers de l'âme du poète (23/11/17), Saison 3 | Laisser un commentaire

Raser le mur

Il s’agit toujours de la même suite de mouvements et de gestes minuscules, tu marches droit devant toi, tête tournée sur ta droite, et tu observes la surface plane, non pas dans ses moindres détails, elle en est dénuée, mais dans son uniformité, et tes yeux ne fixent pas, eux aussi arpentent, en partant du bas pour remonter jusqu’au faîte, suivant une ligne que tu aimerais voir se matérialiser sur le plan vertical, ton regard redescendant du faîte jusqu’en bas, pour ensuite remonter jusqu’au faîte, et ainsi de suite pendant que ta jambe va, en alternance, d’arrière en avant, se tendant comme pour un pas militaire, puis dépassée par l’autre, qui l’imite, s’efface vers l’arrière, pour repartir vers l’avant en laissant l’autre derrière elle, pendant que ta tête, entraînée par ton regard, met ta nuque en branle, pour mieux observer le mur dont tu voudrais visionner l’intégralité sans rien oublier, et si la moindre irrégularité de sa surface venait à se présenter, tu pourrais cesser d’arpenter des jambes et du regard, et tes bras qui battent la cadence dans l’entraînement général de ton corps provoqué par la marche ralentiraient leur mouvement répétitif, l’un passant vers l’avant en se repliant pendant que l’autre aspiré vers l’arrière dans un mouvement de balancier se laisse emporter et se détend avant que de se tendre de nouveau pour repartir en avant en se relâchant en fin de geste, tout cela en alternance, dans un accord des bras et des jambes, le bras droit se trouvant propulsé vers l’avant en même temps que la jambe droite, la jambe gauche restant en arrière au même moment que le bras gauche, pendant que chaloupe le haut du corps, de droite à gauche et de gauche à droite, et tous ces mouvements se font en alternance et de façon simultanée, et c’est ton esprit qui, laissant cette machinerie fonctionner sans qu’il ne commande et ne contrôle la cadence et les mouvements réguliers et sans surprise, la visualise mentalement tout en ayant une conscience aiguë des informations que lui envoie ton regard scrutant, dans l’espoir d’y trouver une anfractuosité ou une irrégularité, la surface lisse du mur le long duquel tu arpentes, car c’est le mot qu’a élu ton esprit pour nommer ton activité, comme si tel un géomètre tu mesurais la longueur du mur, activité dont il analyse, fragmente, décompose la cinétique pour s’occuper lui-même et rester en mouvement comme le reste de ton corps et éviter ainsi, sans doute, l’engourdissement cérébral qui te menace et que la répétition de tes mouvements, de tes regards montant et descendant pourraient provoquer en toi jusqu’à peut-être engendrer un état hypnagogique dont le stade ultime, l’hallucination ou le rêve éveillé, irait de manière inéludable jusqu’à annihiler ton travail d’observation, la marche, elle, ne risquant pas de se trouver entravée par ce sommeil, entre veille et endormissement, forme de somnambulisme provoqué qui nuirait à la tâche qui est la tienne, et pourrait donc se poursuivre tout autant que le va-et-vient méthodique de tes yeux mais sans que tu n’en aies plus conscience, détruisant des heures et des heures de travail et t’obligeant ainsi, une fois revenu à toi-même, à revenir sur tes pas pendant un temps indéterminé, ce qui mettrait de l’aléatoire dans ta démarche, puisque l’uniformité de la surface plane et lisse du mur ne te serait d’aucun secours pour mettre un point d’orgue à ton retour en arrière et que tu en serais quitte alors soit de revenir trop loin sur tes pas, soit de ne pas pousser ce retour en arrière assez loin, c’est-à-dire jusqu’à l’endroit précis où l’engourdissement cérébral t’aurait saisi déclenchant l’état d’hypnagogie responsable d’une auto-hypnose modifiant ta conscience au point de t’empêcher de mener à bien ton minutieux travail d’observation, endroit qui serait donc impossible à déterminer dans la mesure où le moment de ton entrée dans cette forme de somnambulisme ambulatoire provoqué par une mise en veille de ton cerveau et une apparition des premières images hallucinatoires ne pourrait avoir été repéré de façon précise, ni imprécise d’ailleurs, l’inconscience ayant alors pris le relais de ta vigilance de tous les instants, et si ton esprit se plaît à échafauder ce scenario pendant que tes jambes, tes bras, ta nuque, ton torse, ta tête et tes yeux fonctionnent en pilotage automatique et avec une efficacité jamais prise à défaut, c’est que lui n’ignore pas qu’il risque à tout moment un dysfonctionnement, n’ayant jamais été, à l’inverse de tes membres et de la majeure partie de ton corps, adepte du mouvement répétitif, monotone et quelconque, c’est qu’il se sait capable au contraire de plusieurs activités simultanées et que, de plus, il aime à la folie conjuguer tâches fondamentales et utilitaires et divagations fantaisistes et que, pour finir, ce divertissement qu’il improvise facilité le jeu des rouages parfois lassant d’une machinerie corporelle dont le mouvement inlassable s’apparente souvent à un doux ronron et à un train-train quotidien qu’il ne saurait tolérer sans se laisser aller à des balades moins dépendantes de la seule volonté.

E.B.

Publié dans 8. Un moment quelconque (30/11/17) | Laisser un commentaire

Mégot

Il s’est penché pour le ramasser. Penché. Il aurait pu le ramasser. Trop court. Trop bas. Trop sale. Sa main est restée en suspens. Pas ça. Pas cette ordure. Je crois qu’il a marmonné quelque chose. Je lui ai dit. A quoi bon parler. Je savais que ce n’était pas vraiment une affaire d’hygiène. Il s’est encore penché. Je lui ai pris le bras. Je lui ai parlé à nouveau. A quoi bon. Le mégot encore fumant était tout prêt de tomber dans la grille d’égout. Il s’est penché. Son pied s’est avancé vers la grille. Il a bloqué le mégot. Bloqué le mégot avec sa chaussure. Sa main s’est avancée pour le prendre. S’en ai saisi. Il l’a porté à ses lèvres. A ses lèvres ce mégot pisseux, bosselé et maigre. A sa bouche ce mégot d’une autre misère. Je lui ai dit. A quoi bon parler. Pour quoi dire. Dedans, dehors : tout est sale. Après une bouffée, il l’a jeté dans le caniveau et écrasé avec sa chaussure. Ecrasé en faisant pivoter son pied de droite et de gauche. Quart de tour droite-gauche puis de nouveau quart de tour droite-gauche, et encore et encore. Nous en étions là. Je lui ai pris le bras pour le tirer du caniveau. Je lui ai dit. Je ne lui ai plus rien dit. Il voulait écraser, écraser, écraser jusqu’au jus, jusqu’à anéantir, néantiser. Il ne voulait pas décoller sa chaussure du caniveau. Il s’est cramponné à moi. Féroce. Et sa chaussure godillait, godillait, godillait………..

Marin Monroe

 

 

Publié dans 2. Il avait..., Saison 3 | Laisser un commentaire

Ticket numéro 00202457R

Il appuya sur le bouton et cette fois-ci le ticket sortit; il prit le tram suivant. Dans le tram quelques regards s’attardèrent sur lui car il dut passer son ticket dans la borne à plusieurs reprises pour pouvoir le faire valider; il s’adossa contre l’une des barres métalliques de renfort, fit tourner entre ses doigts son ticket valable une heure . Lors de l’un des arrêts de tram, un homme y entra et fit valider son ticket consciencieusement en gardant un sourire figé;Lors d’un autre , un homme plus petit que lui voyageant apparemment sans ticket  s’y déplaça à pas rapide en discutant fort au téléphone. Des retardataires arrivaient parfois sur les quais,juste avant que le tram ne reparte.Dans sa main il tenait son ticket et regardait le plan du réseau au-dessus des portes pneumatiques. A l’un des arrêts, une femme, blonde, cheveux tirés en arrière, deux petits yeux bleus et la peau très blanche s’installa presque  face à lui. Il fit tourner à nouveau son ticket entre ses doigts. Après avoir jeté un regard presque imperceptible sur lui elle regarda sa montre; puis elle se tourna dans une toute autre direction que lui.
le tram après un virage circula sur un pont au dessus de la voie rapide où des rayons de soleil étaient étendus sur une très large diagonale.
A l’arrêt suivant il descendit et regarda son ticket, le numéro 00202457R ,qu’il déposa dans une corbeille qui bordait la station.

Bruno.

Publié dans 2. Il avait... | Laisser un commentaire

Saison 3 – à venir

Publié dans 1. Une petite éternité - un présent qui dure (4/10/17), 10. Les choses, même les plus simples (21/12/17), 4. A la manière d'un flux constant (2/11/17), 5. Mais les idées (9/11/17), 6. L'imprévu qui se montre (16/11/17), Saison 3 | Laisser un commentaire

L’espagnolade

(à Angelica)

 

Les abreuvoirs sont divers ; petits vases en forme de hotte où l’on met de l’eau pour les oiseaux ; auges maçonnées formant bassin pour les chevaux ; cuvettes creusées dans le tronc d’un arbre pour les vaches ou encore plates-formes surélevées mises dans le plein courant circulatoire. Le bétail vient y boire à toute heure du jour et jusque tard dans la nuit. A noter, en ce qui concerne le dernier exemple d’abreuvoir, que la soif n’est pas la motivation cardinale vu qu’on n’y propose, non pas de l’eau, mais du Pastis et très généralement dans de petits verres à étranglement appelés « mominettes », lesquels, fait exprès, n’ont pas une contenance suffisante pour y accueillir de l’eau.

L’homo festivus (cher à Philippe Muray) progresse dans la ville festivisée d’abreuvoir en abreuvoir sans manquer de saluer à grands cris d’ivrogne chaque passage des petites équipes d’ambiance battant tambour et trompettes avant que de s’échouer, à demi conscient, sur les bancs d’une gargote de trottoir qui leur servira des plats « espagnols ».

Il est notoire que les riches font la fête (entre eux) afin de dissiper ostensiblement leur surplus de richesse quand les pauvres s’enivrent (tous ensemble) afin de tenter de dissiper leur surplus de misère. Ce qui reste énigmatique ; c’est que les classes moyennes qui n’ont logiquement pas vocation « à faire la fête » s’y adonnent avec le plus d’ardeur et avec les boissons les moins sophistiquées comme s’ils se devaient de singer les pauvres (morale oblige) sans vraiment y parvenir. Probablement par manque d’entrainement.

Ainsi, sous l’effet puissant de l’alcool anisé, les bobos se transforment parfois en bonobos ; proposant leur virilité à toutes les femmes qu’ils rencontrent sur leur chemin sinueux – à moins qu’ils ne soient les premiers à vomir sur les trottoirs, perdant de toute manière la dignité à laquelle ils prétendent dans les autres circonstances de leur vie édifiante.

En vérité : « être riche » ou « être pauvre » restera pour toujours : inimitable.

Monroe.

 

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Géométrie

Les mariés descendirent les marches de l’église bras dessus bras dessous et s’y arrêtèrent en leur milieu. Derrière, on jetait encore du riz et les cloches continuaient de gronder. Une petite, avec une robe colorée, assise sur les marches, soufflait des bulles de savon ; deux jeunes loustics, endimanché comme jamais, s’amusaient à se courir après en laissant éclater des rires ; les frères et le sœurs des mariés prenaient des photos du couple en esclaffant dans une certaine retenue ; le curé sortit de l’église avec le sourire aux lèvres ; une voiture, qui voulait se frayer un chemin à travers la foule d’invités, s’échappa en laissant couler un bruit de moteur. Les mariés se tenaient sur les marches de l’église, elle souriait avec largesse, ses yeux bleus survolaient tour à tour la foule autour d’eux. lui, très pâle, avait un sourire figé qui parfois disparaissait pour laisser voir le malaise qui l’avait pris, alors il tournait la tête et voyait quelqu’un de sa famille, à nouveau il souriait presque dans un éclat de rire.

 

Bruno.

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Visions de caméras

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Nous voyons tout d’en haut. C’est un immense avantage. Le premier suspect est un homme d’environ un mètre quatre-vingt-dix centimètres pour sans doute plus de cent kilogrammes. Il porte un débardeur gris taupe, ses épaules massives sont tatouées, comme ses bras, ses mains, son cou et son visage. Son visage, carré et large, barré d’un sourire permanent, a la couleur de l’encre. Autre signe particulier, ses deux oreilles sont percées d’anneaux écarteurs – les professionnels qui les vendent appellent ça des piercing plug tunnel – qui lui distendent les lobes. Ses pantalons, bouffants, cachent dans leur totalité la forme et la masse des cuisses et des jambes. Il porte des chaussures dont la pointure est au moins 45. Son crâne, rasé, tatoué, couvert d’une courte toison, ne laisse paraître aucun début de calvitie. Sa barbe, une barbe de trois jours, est d’une longueur identique et lui vient jusque sous les yeux. Vers le bas, elle descend jusque dans l’encolure du Marcel où elle fait la liaison avec la pilosité du torse. Nous lui avons attribué par prévention le numéro de matricule W859-625-342-13.

Il marche avec lenteur, accompagné d’une femme petite et frêle, et croise un dégingandé de même taille que lui, mais pas épais, sorte d’hurluberlu qui arpente chaque jour les rues, sans jamais devoir se lasser, à l’allure d’un jeune homme pressé, l’air toujours préoccupé par une intériorité envahissante, monologue intérieur traduit par un débit verbal visible, mais inaudible, ses lèvres agitées en disant long sur le mouvement mental qu’elles mettent en mots, tout comme la nervosité de son pas, les gestes saccadés de ses bras qu’il balance au rythme de sa marche démente en disent long sur cette folie qu’il couve, au quotidien, car on le voit tous les jours en cette vaine et insensée activité interrompue de loin en loin par son entrée dans un bar où il n’entre que le temps de demander un verre d’eau, vite englouti, pour en ressortir au plus vite, ou par un arrêt soudain face à un passant qu’il interroge et dont il obtient, parfois, une cigarette, sans l’allumer de suite puisqu’il la garde à la main en la faisant rouler entre ses doigts ou se la cale derrière l’oreille pour bien souvent l’y oublier jusqu’à ce qu’elle en tombe, l’obligeant alors à stopper son élan pour la ramasser, quand il s’en aperçoit, et le voilà qui repart de plus belle vers une destination inexistante, battant le pavé de toute la ville, nous ne manquons rien de son incessante déambulation, et nous savons qu’il lui arrive de faire un brusque demi-tour pour revenir sur ses pas avant, comme un chat, de repartir dans l’autre sens, celui d’où il vient, toujours du même pas, toujours marmonnant son éternel soliloque, et ces deux-là – numéros W859-625-342-13 et W859-625-342-14 – qui se croisent ont tout du suspect idéal. Si seulement ils étaient les seuls. L’activité de W859-625-342-14 n’a en soir rien de répréhensible, mais par son inanité elle démontre chaque jour qu’elle finira de façon certaine par aboutir sur un comportement délinquant et violent.

Cet autre, devant lequel passe sans lui jeter un regard notre funambule des trottoirs, stationne des journées entières dans la rue, assis sur un pliant de camping, devant l’entrée d’un guichet de banque – il s’agit d’un guichet automatisé du Crédit Agricole – ou devant l’entrée des halles couvertes de la ville, pratiquant une manche silencieuse, bien connu qu’il est des habitués des lieux, et comptant parfois, les doigts de la main droite enfoncés dans un sachet de plastique transparent, les pièces jaunes de sa recette du jour, ou se grattant le bas des jambes avec flegme. Le soir, après le passage du camion et des bénévoles d’une association caritative qui viennent servir aux sans domicile fixe une soupe populaire, ou un repas chaud, plat unique toujours, il entre dans le guichet de la banque qu’il a élue, poussant devant lui un caddy volé à un supermarché du centre-ville, empli de vêtements, de couvertures et de sacs à moitié pleins, de bouteilles en plastique, etc… et s’installe, toujours sur son fauteuil d’été, pour se gratter à loisir la peau des chevilles et des mollets, qu’il a desséchée, rosâtre et grise, tout comme celle de ses pieds toujours visibles dans des sandales qu’il porte sans chaussette été comme hiver, résultat probable des méfaits du froid sur la santé des clochards ou d’une forme de gale que ces gens contractent en s’asseyant dans n’importe quel fauteuil ou en s’allongeant sur n’importe quel matelas fréquentés par des personnes atteintes du mal et qui, sans soins médicaux adaptés, les accompagne en permanence. Celui-là porte toujours les mêmes vêtements, trop chauds l’été, trop froids l’hiver, dont une parka à la fermeture éclair décousue, vite remisée dans le caddy à l’heure d’été. C’est un clochard à l’ancienne, qui a élu la rue depuis des dizaines d’années, qu’on ne voit jamais boire une goutte d’alcool et qui se tient à bonne distance des groupes de sdf avinés. Ses cheveux bouclés et longs sont blancs, tout comme sa barbe, qu’il semble entretenir. Ses yeux, petits et plissés, au-dessus d’un nez crochu et long, regardent droit devant tout ce qui passe là. Parfois, un passant charitable s’arrête pour lui faire l’aumône d’une pièce ou d’un sandwich et parler un peu avec lui. On le voit alors participer à la discussion de son air doux et tranquille, détaché de lui-même et comme serein. Il ne ferait pas de mal à une mouche et sa vie sédentaire l’exonère de tout action immorale, si on fait exception du vol d’un caddy. Cela n’empêche pas qu’il serait bon d’envisager des mesures préventives afin de le ramener à un mode de vie plus conforme. Il n’échappe jamais à notre surveillance, même la nuit puisqu’il dort derrière une baie vitrée et que sa présence n’empêche nullement les consommateurs, hommes et femmes, d’entrer dans le guichet automatisé pour y retirer de l’argent liquide, en échangeant la plupart du temps quelques mots avec ce veilleur de nuit d’un genre particulier, sauf quand, à force de se gratter le mollet, il a fini par s’assoupir. La réadaptation de ce type de particulier prendra du temps et nécessitera sans doute une privation partielle de liberté que les éducateurs carcéraux se devront d’encadrer.

Rien à voir avec cet autre marginal – numéro W859-625-342-15 – qui passe à son tour devant le fauteuil du vieillard, bandit manchot dont le seul bras actif répète, sans cesse, le même geste, du bas vers le haut, puis du haut vers le bas, portant avec la régularité inéluctable d’un métronome numérique une canette métal de bière à ses lèvres, qu’il écluse en marchant, pour la relaisser descendre au bout de son bras ballant, avant de la renvoyer aussi sec vers sa bouche pour rafraîchir un gosier en permanence asséché, jusqu’à la vider d’un dernier trait et la poser sur le rebord d’une poubelle de ville et d’en sortir une nouvelle de sa besace et l’ouvrir sans tarder comme on dégoupille une grenade pour lui faire subir le sort de la précédente et de la suivante, et ainsi de suite à longueur de journée et de soirée, sans que jamais ne semble exploser l’engin, sans que jamais ne semblent le harceler les hallucinations de l’ivresse ou du delirium tremens dont sont pourtant coutumiers les alcooliques de la rue, alors que la majeure partie de son temps se passe à déambuler dans le centre-ville en buvant bière sur bière, et même si les stigmates sur son visage laissent penser que ses chutes ne sont pas rares et qu’il ne se rate pas, son front est couvert de bosses et ecchymoses, son visage d’hématomes, de contusions et autres croûtes de sang séché, mais peut-être ces marques de violence sont-elles le fruit de règlements de compte et de bagarres avec les autres antisociaux de son groupe de paumés qui ont élu domicile sous les arches des halles où ils mènent une vie bruyante et dissolue aux crochets de la société dont ils sollicitent sans nul doute les subsides, puisqu’on ne les voit que très peu souvent se donner la peine de tendre la main, et celui-là dont nous suivons les exploits vingt-quatre heures sur vingt-quatre, oui, même quand il dort, avec son teint mat et sa grosse bouche lippue, ses cheveux noirs bouclés et sa barbiche et son nez épaté, a tout d’un assassin besogneux dont la vraie place devrait être derrière les barreaux tant son activité journalière démontre que la liberté ne lui est d’aucun secours, et on peut regretter que les forces de l’ordre n’aient pas le temps de s’occuper à plein temps de ce genre de personnage, tant il serait salubre de débarrasser la ville d’une vermine qui grouille jusque dans les beaux quartiers et couve, on ne le subodore pas sans raisons, à coup sûr les pires arrière-pensées contre les gens de bien dont ils usurperaient volontiers, par la violence, la légitime position, s’ils en avaient la force et la capacité d’organisation, ce que le vice et les mauvaises mœurs ne leur laissent pas le loisir de cultiver, car ils dissipent leur énergie en activité nuisibles et us destructeurs qui se retournent contre eux-mêmes, comme si leur principal objectif consistait à s’autodétruire, s’anéantir, leur vie ressemblant à s’y méprendre à un long suicide, et s’ils pouvaient en venir à des moyens plus expéditifs, les rues qu’ils salissent de leur néfaste présence retrouveraient une joie qu’elles perdent par leur faute et cette heureuse disparition dispenserait de frais coûteux et discutables notre société humaniste qui pourrait utiliser cet argent perdu en aides qu’on dit sociales à des projets d’utilité publique, dont la construction en nombre de nouvelles prisons, urgence parmi les urgences, les statistiques pénitentiaires en font foi, le parc carcéral du pays nécessitant, par sa sur-occupation, et ce n’est pas en le désencombrant que se réglera le problème d’une délinquance urbaine proliférante, une politique ambitieuse de créations de nouvelles places d’accueil carcéral que nombre d’asociaux pourraient avantageusement occuper, avec pour effet immédiat d’assainir l’atmosphère déliquescente des villes de France, sans parler de l’absolue nécessité, les circonstances actuelles faisant loi, de créer des postes de policiers, et vite, et par milliers, afin de faire reculer la peur, car il n’y a pas de liberté qui vaille dans la peur nationale, et sans demi-mesure, mais aussi de moderniser l’armement des gardiens de la paix, dont la présence plus massive et visible dans les villes et villages du pays et l’action moins bridée par des lois laxistes que ce n’est le cas à l’heure actuelle, cela passera par une volonté de sécurisation du territoire, ramèneront le sentiment de paix d’esprit qui accompagne la ferme prévention et la répression sans faiblesse des actes délictueux dont on déplore aujourd’hui l’impunité. Sans oublier, cela va de soi, la seule mesure de ce programme modéré de retour à la concorde nationale susceptible d’harmoniser la politique intérieure du pays, l’installation rapide, la généralisation et la couverture de l’intégralité du territoire par les caméras de vidéosurveillance intelligentes dont nous sommes les prototypes, l’expérimentation que l’Etat a réalisée grâce à notre travail de surveillance augmentée dans plusieurs villes sensibles du pays démontrant à cent pour cent l’efficacité et la sûreté d’une technologie capable de tirer les leçons de son observation, de conseiller avec justesse et précision le gouvernement et d’infléchir la réforme d’une politique intérieure menée jusqu’alors avec des moyens humains, c’est-à-dire imparfaits.

E.B.

Publié dans Saison 2 : 2016/17 | 1 commentaire