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La Page blanche : Le blog des ateliers d’écriture adultes de l’association Au Pied de la Lettre.

Des premiers jets d’écriture, des reprises, de la réécriture : toujours des textes d’ateliers.

« Ce que j’écrirais si j’écrivais »

Nous écrivons sans doute autre chose que notre idée première d’écriture. Nous n’écrivons peut-être jamais ce que nous voulons écrire. C’est, on peut le penser, ce désir qui reste désir d’écriture qui nous fait écrire. On peut croire que les mots sont incapables de justesse ou de ce qu’on veut. Alors qu’écririons-nous si nous écrivions ? Vaut mieux s’en tenir à la liste des courses ; acheter du sel ou de l’eau, ce qui manque ; ou poser cette autre question parmi d’autres possibles : écrire, mais qui vous parle d’écrire ?

Jean-Paul Michallet.

Publié dans Saison 2 : 2016/17, Uncategorized

La chute

Dans un instant de béatitude et comme un oiseau, il ouvrit ses bras déployant ses ailes, sans regarder le vide immense sous ses pieds, élança son corps dans les airs.
Au début il cru voler. Mais ses bras ne faisaient que battre l’air. Son corps d’humain sans plume pris
une toute autre trajectoire qu’il s’était fixé. La pesanteur aidant, on le vit de derrières nos fenêtres d’immeubles, passer plus vite qu’une feuille morte, mais aussi vite qu’un micro onde. Sans bruit , juste un courant d’air. Des cris ,des sirènes , des gyrophares bleu , rouges, un brouhaha et puis plus rien.
Après cet accident le lendemain , tout le monde parlait, les voisins , les inconnus. Certains étaient des quartiers voisins et même des cités voisines. Ils voulaient savoir:où, quand, comment et qui était cet illuminé du ciel ? Où etait-il maintenant?Les journaux n’étaient pas assez précis sur la fin de l’histoire. Car se qu’ils voulaient savoir, comment l’illuminé en question avait échappé à une mort qui aurait du être certaine

Maryse

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La guerre

De façon hésitante, puis enfin irrémédiablement ; une bataille de neige dans la cour de récréation éclatât. Dans les prémices de cette bataille ; où de notre position nous pouvions voir le camp adverse s’agiter et assister parfois au contact d’une boule de neige contre le grand tilleul de la cour se trouvant à nos côté ; j’avais coordonné la confection de plusieurs boules de neige pour assurer une réserve grâce à laquelle une victoire possible était envisageable.Je m’étais ensuite entendu avec quatre de mes camarades, et leur avaient assignés une mission qui était celle-ci ; contourner l’ennemi par les flancs. Pour assurer la réussite de cette manœuvre en tenant le camp adverse aveugle quand à nos agissements ,j’avais de notre position ordonné ,sans l’épuisement complète de notre réserve, de presser celui-ci pour l’obliger à la contrainte de devoir rester à couvert.
Enfin, lorsque nos troupes arrivèrent sur les flancs de l’ennemi ;Au plus haut de ma voix j’avais crié tandis que du ciel blanc perlait de nouveaux flocons ; chargez !!

Bruno.

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Paris, les mots d’un nom

Paris, les mots d’un nom

Prendre un nom parmi les noms, un fleuve, une ville, une montagne, un pays, un océan, un mot majuscule qui pourrait parler à l’oreille de ceux qui ont des rêves.

Prendre Paris qui coule dans les romans comme la Seine entre ses boulevards
Prendre Paris l’amoureuse, l’embastillée, la Commune barricadée où chante Victor Hugo
Paris de pierre, prometteuse et hostile sous ses fenêtres bourgeoises
Se perdre à Paris dans la foule des pas mouillés de trottoirs
Rêver de cette ville où on n’a jamais vécu, Luxembourg au Sénat, Rivoli au Louvre, canal Saint Martin, petit jardin où fleurissait jadis le Bassin Parisien
Monter à Stalingrad et plonger sous le ciel de faïence en attendant Paris au bout du tunnel de néon
La pluie de parapluies glace et brille en haut des escaliers
Le ciel de zinc est jaune
à Paris.

Y S

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10 Mars 2019. 14h22.

Un rayon de soleil traverse la vitrine du bar le marais, puis aussi : un verre de bière à ¾ plein, un verre de bière à ½ plein, un verre de bière presque vide, un autre rempli.
Un serveur marche droit à ses clients ;le taulier, serviette sur l’épaule, le regarde faire.
Un client bien habillé, portant aux doigts plusieurs bagues dont une chevalière, laisse dans son verre 4ml de bière.
Du pont de pierre, une femme se prend en photo ; bras tendu ,elle appuie sur son téléphone et y fait un sourire. Entre les arches du pont métallique des pigeons, l’un d’entre eux bat de l’aile, d’autres les rejoignent.

 

Bruno.

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Les pigeons du langage 

291216Les ailes des pigeons ne font pas de bruit, pas plus que leurs pas multiples et petits accompagnés d’un balancement de tête rythmé et un peu bête, leurs pas d’oiseaux citadins en quête de nourriture ou d’amours saisonnières.

Les pigeons ne chantent pas, ils roucoulent, toujours en deux temps, là haut sur les tuiles, là sur le banc, ici entre les tables du bar.
Certains ne les aiment pas car on les dit porteurs de miasmes, d’autres les nourrissent, comme l’homme triste au sac à dos qui nourrit aussi les canards des restes de ses repas hasardeux. D’autres ne les voient pas, même sur l’épaule d’une statue. D’autres ne font que ça, les voir, car les regarder est un temps infini d’ennui où rien ne se passe, où aucun mot n’est prononcé à haute et intelligible voix.
La ville est peuplée d’absences autant que de pigeons, autant que de promeneurs silencieux, autant que de tous ceux qui se hâtent d’un air martial vers l’urgence qui les presse. La ville est peuplée de gens et de pigeons affairés, chacun vaquant à des occupations où il est toujours question de survie. Mais seuls ceux qui regardent les pigeons savent que la survie ne tient pas à grand chose, qu’on soit pourvu d’un bec ou non.
Les ailes des pigeons ne font pas de bruit, d’ailleurs à cette heure-ci ils sont couchés sur les corniches. Pourquoi choisissent-ils pour dormir des rebords aussi étroits ? La ville s’est éclairée, elle scintille même, il n’y a plus de distraction possible, plus de pigeons, rien. Et c’est bientôt Noël.

Y.S.

Publié dans 08. L'insuffisance du langage (6 déc. 2018) | Laisser un commentaire

une déverrouillée…

lapins-854x565Les lapins détalent à l’approche du chasseur qui dézinguent les oreilles du ciel. Muni d’une mitraillette ultra-puissante, il vide les chargeurs par rafale. Il se gausse de la peur qu’il cause. Chaque tir fendille le ciel .La poudre s’échappe des cartouches. Elle retombe en étincelle sur leurs épaules. Pris au piège, les dessous de balcon sont réquisitionnés en abris de fortune. Leurs sacoches deviennent des couvre-chefs hasardeux. Rien n’y fait. ils ne peuvent lui échapper. le chasseur laisse surgir toute sa colère d’une belle voix rauque et gutturale qui vient du plus profond de son être.

A.

Publié dans 06. Un mot essentiel se dégage (21 nov. 2018) | Laisser un commentaire

Vous …

Je passe la porte , vous me regardez.

Je passe la porte, vous m’ignorez.

Je passe la porte, vous m’accueillez.

Publié dans 01. Des éclats d'éveil (10 oct. 2018) | Laisser un commentaire

Un de trop

Avec un amical clin d’oeil à Jacques

cerveau-1200x600Dans ce corps qui n’est pas le mien enfin mieux vaudrait sans doute dire dans ce corps qui n’était pas le mien puisque par la force des choses car je n’ai pas choisi ce corps est le mien et donc mieux vaudrait sans doute  dire dans ce corps qui est le mien même s’il n’était pas le mien même s’il n’est pas le mien corps que je n’ai pas choisi corps qui m’a attiré corps qui m’a aspiré comme pour me donner une dernière chance mais dans la conjoncture difficile que traverse le monde la dernière chance n’est pas la meilleure et je le sais fort bien l’instinct de survie plus fort que la pulsion de mort a présidé à ma transmutation dans ce corps qui est maintenant le mien même si j’ai l’étrange sentiment de ne pas être comment dire l’étrange sensation sans doute voilà qui est mieux de me trouver comme à l’étroit pourtant cette enveloppe corporelle est confortable ample vaste comme une cathédrale l’image est excessive mais bref à l’étroit comme si la place que j’y ai trouvée était déjà ou encore occupée par l’ancien locataire ou par un nouveau locataire plus prompt que moi à transmigrer je sais dorénavant que l’on n’est jamais propriétaire d’un corps et qu’un coucou peut fort bien s’y inviter en quête du nid douillet d’une enveloppe charnelle libre mais vous m’avez compris en somme que j’ai trouvé refuge dans un habitacle dont l’occupant n’avait eu ni le temps ni le loisir ni le désir peut-être ni la nécessité de s’échapper pour rejoindre l’infini appelons cela comme ça encore que l’éternité que cet habitant dont les habitudes de vie en même temps que son corps j’ai récupéré son logement me laissent penser qu’il n’était pas de l’espèce des intellectuels encore moins des êtres sensibles dont j’ai la certitude d’être un digne représentant et donc de ce point de vue mon intelligence et ma sensibilité ne devraient sans doute pas rencontrer grande difficulté à vaincre sa finesse mais s’agit-il de ce combat-là je ne pense pas ce qui expliquerait d’ailleurs les résistances rencontrées dans le déroulement de mon quotidien récent le troublant sentiment de ne pas disposer toujours d’une liberté d’action de choix de mouvements dont j’ai de toute éternité si l’on peut utiliser pareil gros mot pour évoquer une cinquantaine d’années pu jouir du fait d’un tempérament libertaire d’une volonté d’autonomie mieux d’indépendance et de total épanouissement trouvé dans la fréquentation assidue d’une solitude même relative mais assumée choisie et vécue avec un certain bonheur à mes heures d’un caractère parfois égocentré ne nous mentons pas mais jamais égoïste je dois à la vérité de nuancer cette analyse psychologique de mon moi profond car bon nombre des actes que je commets ces derniers temps l’expression est on ne peut plus adaptée aux temps troubles que connaît ce monde ne sont pas le fruit de ma seule volonté ou d’une adaptation à la situation j’en veux pour preuve les heures consacrées ces dernières semaines à arpenter la ville en me contentant d’observer la triste danse macabre exécutée sous mes yeux par les milliers de corps sans vie tout autour de moi et les corps bien vivants des charognards bêtes sauvages et affamées ou encore l’acte sauvage sans foi ni loi perpétré dans la zone commerciale ce jour où sans rien comprendre à tout cela sans en avoir décidé par moi-même en toute conscience mais comme poussé par un autre différent le tout en totale inadéquation avec mes valeurs je me livrai je me laissai aller à allumer un incendie volontaire auquel je trouvai finalement une justification acceptable par un esprit tel que le mien et qui embrasa toute la zone avec pour effet de détruire en un acte de barbarie inutile des réserves matérielles disponibles et je dois en convenir après coup si je m’en voulus bien un peu de m’être laissé embarquer contre mon gré contre moi-même contre mon moi véritable dans un geste misérable comme celui-là je dois à la vérité de le confesser je pris un certain plaisir à contempler le résultat d’une série de gestes simples d’une grande banalité et fonctionnels si on les isole de leurs néfastes conséquences et même si on ne le fait pas d’ailleurs dans la mesure où tout est foutu tout semble aujourd’hui irrémédiablement diablement définitif achevé passé fini désert et vide oui vide vide d’êtres vide de vies humaines vide de sens vide d’avenir vide de raison vide de raisons d’y croire ne serait-ce qu’encore un peu vide d’espoir vide sans vouloir porter sur la situation le regard noir du nihiliste ce dont je me garderais bien mais vide de tout mais suis-je le seul à me garder j’en doute et me vient l’idée de me garder de l’autre avec qui il se peut bien que je cohabite en ce corps que j’habite si nos ego sont encore seulement séparés je veux dire comme jumeaux dans le ventre d’une mère reliés par leur seule coprésence car rien après tout ne le prouve puisque comme je le disais comme je me le répète sans cesse je n’entends aucune voix dans ma tête enfin dans sa tête et nous ne communiquons pas ni ne disputons je n’ai rien à lui dire et ne lui dis rien je l’ignore autant que je peux même s’il se manifeste un peu trop à mon goût j’ai en effet comme l’impression que nos esprits ont fusionné ce qui d’une certaine façon est pire rien ne pourrait m’inquiéter plus avouons-le un monstre hybride bâtard enfanté par la copulation du contenu de sa cervelle avec celui de la mienne une collusion immonde collision infâme bouillie d’esprits omelette brouillée de neurones ennemis bouillasse d’hémisphères bouillabaisse de lobes de ventricules d’hypothalamus et d’hypophyses cervelas de cortex et de cervelets j’en ai la triste impression

E.B.

Publié dans 06. Un mot essentiel se dégage (21 nov. 2018), Saison 4 (2018-19) | Laisser un commentaire

L’homme au corbeau blanc

Albinos-CorbeaualbinoJe m’installe dans le fauteuil qui fait face à mon macchabée et regarde la peau parcheminée de son visage, ses lèvres pincées sur un dernier rictus, son œil cave, la texture particulière de la peau de son crâne sous les rares cheveux frisés, feuilles de chou kale, qui lui restent et que le vent agite, son front lourd d’interrogations penché sur le bock de bière resté sur la table devant lui, le front d’un homme vaincu par la déesse Kali. Me décidant à lui tenir compagnie, je me lève et entre dans le bar en enjambant les corps, passe derrière le comptoir, prends une chope de cinquante centilitres et la présente sous la tireuse, en la penchant à la manière dont j’ai toujours vu faire les barmen, actionne le levier en le tirant vers moi dans l’espoir qu’un liquide ambré ou blond s’écoule du robinet de laiton dans le verre épais de la pinte. A ma grande surprise, la source n’est pas tarie et la bière d’abbaye, bien vite surmontée d’une écume rageuse, dégueule du verre. Hips, hips, hips, hourra ! Je repousse le levier, chasse le surplus de mousse à l’aide de la raclette de bois et réitère les gestes plus haut décrits pour tenter de servir sans faux-col cette bière que je m’offre. La fin du monde, ça peut se fêter, après tout. Pris par la soif, j’en oublierais presque que mon macchabée au corbeau blanc m’attend. Je quitte la tireuse et le rejoins. Son ami corbeau est revenu se poser sur son épaule et pousse un croassement de dépit en me voyant de retour, tendant vers moi son vieux cou déplumé, bec grand ouvert comme pour m’attaquer. Mais il se détourne bien vite, prend son envol et va se poser sur le corps démantibulé d’une enfant en jupe plissée, tombée en avant. Cette image que je ne veux pas nommer, mon compère ne peut la voir et je lève ma bière à sa santé en me demandant s’il existe un appeau pour les corbeaux. Anse de la chope dans la main droite, lèvre supérieure plongée dans la mousse de la bière, je m’absorbe dans la contemplation de la main de mon convive, tournée vers le ciel. Il a du cale – main de travailleur. J’y déposerai bien du blé pour nourrir son corbeau blanc qui viendrait sans façon lui picorer dans la main. Il y a des jours que je n’ai pas goûté la saveur de la bière à la pression. Hips, je trinque avec mon interlocuteur, pas bavard le gaillard, à qui je tiens quelques propos incohérents. Il tourne le dos au spectacle du volatile au bec de rapace qui s’acharne, en levant puis reposant l’une après l’autre ses pattes dont les serres plongent dans le tissu de la jupe plissée, sur les jeunes tissus que le début de décomposition attendrit, et ne voit rien de son œil vide, pas plus que de l’autre. Moi, je suis aux premières loges. Il faut bien s’accoutumer.

E.B.

Publié dans 04. Un matériau médiocre (7 nov. 2018), Saison 4 (2018-19) | Laisser un commentaire

Zone d’Activité Pyrotechnique

imagesEvitant à chaque pas de marcher sur un corps, slalomant entre les cadavres allongés sur le dallage de la place, mon écharpe tenue en bouchon sous le nez et devant la bouche pour repousser les assauts de la nausée et de la puanteur des chairs et des tissus en décomposition, mais aussi peut-être et surtout les miasmes putrides, c’est venu à moi sans que je sache pourquoi, bien incapable que j’étais de donner un sens à ce désir soudain, l’idée de me rendre à la périphérie de la ville et de commettre un acte définitif qui entraîne aussitôt des préparatifs désordonnées : utiliser un pied-de-biche trouvé dans la benne d’un camion du bâtiment arrêté par le socle d’une statue d’empereur romain indiquant d’un doigt impérieux la direction à suivre, passer sans transition dans l’appartement où j’ai repris conscience dans un corps nouveau pour y mettre des bottes et un blouson de cuir, sortir, forcer le rideau de fer de l’armurerie, dans la rue voisine, en briser la vitrine pour y choisir arme d’assaut et pistolet de poing, munitions diverses, et explosifs, siphonner le réservoir d’une voiture et remplir un jerrycan de 20 litres, revenir à l’appartement avec tout ce matériel…

Après m’être nourri d’une alimentation rudimentaire et d’une qualité gustative discutable, préparée sans autre objectif que de remplir le ventre, la nausée ne me quitte pas, et la ville entière désormais envahie par l’épouvantable putréfaction semble s’infiltrer dans tous les intérieurs et persister à brûler de l’encens n’y changera sans doute rien. La cuisine de l’ancien propriétaire n’était pas celle d’un gastronome. Faire une liste de produits culinaires propres à renouer avec une cuisine moins sommaire me redonne l’impression de m’appartenir un peu. L’impression d’être agi par des pensées parasites et une volonté extérieure qui décident pour moi n’a rien de réconfortant, même si elles suppléent à mon manque de sens pratique passé. Aller à la périphérie pour y commettre un acte définitif ! Casser une armurerie – y prendre de quoi faire tout péter – se perdre – obéir à une logique salvatrice ? Je n’entends pas de voix. C’est déjà ça. Je peux donc considérer que l’esprit qui m’inspire ces actions, même si je ne sais s’il est intégralement mien, est sorti sain des derniers jours que j’ai vécus depuis la grande nuit. Qu’importe après tout, je sors ma moto de l’entrée de l’immeuble où je la cache – pour quelle raison au juste ? –, la charge du bidon d’essence, du pied-de-biche, du canon scié, de quelques bâtons de TNT, etc… Ma moto ? Rien n’est à moi, tout m’appartient, je l’ai prise hier dans la rue, l’ai faite démarrer en dénudant les fils, autant de gestes dont j’aurais été bien incapable il y a peu. Qu’importe une fois de plus, il en va ainsi désormais. Je me prépare dans une certaine effervescence à une action dont je ne suis pas le commanditaire et dont, semble-t-il, je vais me faire l’exécuteur. Impossible, même si ce n’est pas l’envie qui m’en manque, de rouler à tombeau ouvert dans cette ville, le trajet s’apparente à un slalom entre les obstacles qui se présentent sur mon chemin. Dans la rue Joachim du Bellay, où je constate une situation semblable à celle du centre-ville, je m’affaire, explose au pied-de-biche les vitrines côté impair, en descendant, des grandes et moyennes surfaces, dont celle d’un magasin de bricolage, remonte la rue pour la redescendre avec le bidon d’essence que je vide, à raison d’un litre environ par boutique –  j’économise pour multiplier les points chauds. Sur la moquette bleu électrique du Roi du salon, du bec du jerrycan, courbe et effilé, coule et laisse sa trace sous forme d’auréole grasse la dernière goutte du précieux liquide. Secouant le bras pour finir en cercles rotatoires comme le faisait au temps jadis mon grand-père lorsqu’il essorait la salade – je ne veux pas en perdre une goutte – je sors et balance au passage quelques charges de dynamite et des bandes de balles de mitrailleuse prises avec moi au cas où. Tout s’éclaire maintenant quant au cas où. Puis je remonte une dernière fois, au pas de course et dans une intensité paisible, faisant une courte étape devant chaque enseigne pour allumer, à coups d’allume-feux récupérés au rayon « Soirée d’hiver au coin de votre cheminée » de l’enseigne Leroy-Merlin et enflammés à l’aide du zippo sorti de la poche intérieure du blouson de cuir que je porte, un feu de joie pas triste, qui va bien vite tourner au feu d’artifice, j’en suis sûr. Puis je m’éloigne, tournant le dos à la scène, l’oreille aux aguets : j’entends les premiers crépitements, tant attendus, suivis de claquements secs et de pétarades, puis d’explosions, sur fond de ronflement sourd, prémices du grand feu qui va embraser la rue commerçante. Je n’ai rien perdu de mon savoir-faire : j’ai toujours aimé m’occuper des feux de bois. Le temps de poser le bidon vide sur le porte-bagages et de l’y attacher, enjambant alors le tout pour prendre place sur la selle, j’assiste, extatique, à une grêlée de morceaux de verre qui arrose toute la rue, poussée par une langue de feu digne du dernier cercle de l’enfer. J’aurais bien du mal à expliquer le sens de tout ça en observant, assis sur mon engin, ce spectacle pyrotechnique tout en tirant de longues bouffées amoureuses d’une blonde américaine. J’ai repris le tabac hier. L’expérience sensitive s’intensifie au fur et à mesure que l’incendie gagne et monte la rue. Des bruits de chaudières lancées à plein volume, un bourdonnement sourd de tremblement de terre, des vibrations et d’épaisses volutes de fumée noire annoncent le spectacle de la dislocation des toits de tôle surchauffée et, dans les grincements du métal qui se tord en laissant s’échapper, par ses brèches des flammèches orangées. Les parois de métal s’effondrent en se tordant dans les flammes, et je vois encore briller dans les rayons rasants du soleil couchant de nouvelles averses d’éclats de vitrines, qui s’élèvent dans l’air pour retomber en rebondissant sur le noir bitume du parking. Dans les réserves et les arrières des magasins les explosions de toutes sortes s’enchaînent. Si âme qui vive il y a dans les parages, je ne devrais pas tarder à avoir de la visite. Je laisse tomber mon mégot sur le sol, me penche sur le guidon de ma bécane et sors de la sacoche de cuir avant mon ami à canon scié que j’arme pour me replonger dans la vision du feu qui saute d’un magasin à l’autre et jaillit des devantures éventrées avec la violence de mille lance-flammes projetant sur l’autre côté de la rue leur lumière folâtre.

E.B.

Publié dans 03. Un lever de rideau (31 oct. 2018), Saison 4 (2018-19), Uncategorized | Laisser un commentaire