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La Page blanche : Le blog des ateliers d’écriture adultes de l’association Au Pied de la Lettre.

Des premiers jets d’écriture, des reprises, de la réécriture : toujours des textes d’ateliers.

« Ce que j’écrirais si j’écrivais »

Nous écrivons sans doute autre chose que notre idée première d’écriture. Nous n’écrivons peut-être jamais ce que nous voulons écrire. C’est, on peut le penser, ce désir qui reste désir d’écriture qui nous fait écrire. On peut croire que les mots sont incapables de justesse ou de ce qu’on veut. Alors qu’écririons-nous si nous écrivions ? Vaut mieux s’en tenir à la liste des courses ; acheter du sel ou de l’eau, ce qui manque ; ou poser cette autre question parmi d’autres possibles : écrire, mais qui vous parle d’écrire ?

Jean-Paul Michallet.

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PROIE

Simon der Alte – proposition du 25 Mai : Affects

Elle se rappelait une photo (seulement un souvenir : elle ne l’avait plus, cette photo) qu’on avait prise d’elle, que Mathieu avait prise d’elle, elle regardait l’objectif, celui qui dirigeait sur elle cet objectif, Mathieu donc, il y avait cette électricité entre leurs corps (car c’était de leurs corps dont il était question) au milieu des tables dressées dont l’ordonnancement originel (une fête en l’honneur d’une promotion peut-être ou un départ en retraite) se trouvait déjà passablement malmené, laissant paraître (sur la photo par effet de perspective) dans l’espace inoccupé par les couverts et les nappes de papiers blancs salies une mandorle d’herbe où elle semblait se tenir, elle projetant son buste en avant, comme aspirée par cet oeil vide, des lentilles Zeiss d’Iena, consciente que dès qu’elle abaisserait son regard, elle serait prise, fixée sur la mémoire de l’appareil – elle se souvenait des contractions de son ventre à cet instant où le photographe n’avait pas encore arrêté son cadrage – , cette électricité de leurs corps dont elle n’avait pas l’expérience jusqu’alors (elle aurait soutenu que seuls les garçons éprouvaient cette sorte de tension), le sentiment que la vie / la mort tenait dans cet instant magique comme suspendu, puis d’un geste incongru elle avait renversé le gobelet plastique où Claude venait de lui verser un vin blanc du Rhin, traitant avec mépris la sensation désagréable du tissu souillé de sa robe collant contre sa cuisse et l’incident avait été enregistré sur la mémoire de l’appareil, la tache évidente, impossible à confondre avec une ombre, malaisante (elle ne pouvait imaginer les intentions du photographe – Mathieu, donc – elle dans la position de méfiance des indigènes pour lesquels la photo était, croyaient-ils, possiblement un dessaisissement de l’âme) et il y avait maintenant un débordement possible de colère, ici maintenant, comme sur la photo, comme en ce moment où précisément la photo avait été prise, elle mettait la désagréable érection du fin duvet de ses avant-bras au compte de ce qui ne pouvait être qu’une agression qui la défaisait, tentait de s’imposer à elle (peut-être se disait-elle ma raideur alors – les yeux sans tremblement, le buste porté en avant – prête à griffer … ), l’appareil ayant saisi ces éléments de paysage que la photo (qu’elle n’avait plus) lui avait révélés  : hangars, convives, moutons divaguant dans la prairie à-côté qu’elle avait découverts bien plus tard (elle n’avait pas cherché à en prendre connaissance même longtemps après cette explication qu’elle eut avec Mathieu) capturés en même temps qu’elle-même sur la mémoire-flash de l’appareil, avec un ciel bleu azur ravalés au rang de circonstances lui offrant autant d’occasions d’y puiser une force qui se résuma pour ses voisins à cette expression offusquée persistante qu’ils lui attribuèrent désormais tandis qu’elle ruminait le mot « proie ».

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Une porte a claqué

Simon der Alte – proposition du 06/05 (pas dire : je crie, dire le cri.)

Dans un premier temps, la porte hésite revenant même un bref moment à sa position antérieure, lorsque une Annah fantomatique glissant sur le plancher, fugace, rompt le souffle d’air qui a bien failli l’emporter, quand le vent s’engouffrant dans les lourds rideaux aux fenêtres du rez de chaussée forme des ballons prêts à s’envoler (ils se tendent ainsi que le hallier des chasseurs se déroulant jusqu’au plus extrême déploiement suspendu parallèle au sol puis ils s’affaissent, la pressant à se projeter dans la direction opposée), la porte d’une certaine manière paraît maintenant se concentrer (la focalisation du coureur sur ses pieds dans les starting-box, sur un départ imminent) comme en réponse à un appel d’air qui la prépare à déjouer l’accumulation d’obstacles que Père avait improvisés pour l’arrimer – on a sorti les fauteuils bas de la salle de bridge pour la caler et une table de desserte est supposée suffisamment lourde pour contrecarrer l’assaut d’une bourrasque, table qui au demeurant sera finalement renversée – et tous ceux qui sont ici présents (ne serait la morgue avec laquelle ces gens se considèrent les uns les autres) échangent en hommes de science véritables, justificatifs et dénis qui les animent depuis leur sortie de table, dans la verrière ou au fumoir, à l’encontre du phénomène. Finalement, la porte claque.

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Elle sortit dans la rue. ( l’objectif donne le subjectif)

Elle sortit dans la rue, regarda à droite , à gauche, ferma le portillon, tourna la clef plusieurs fois, trop pour une seule serrure; il était 7h et le jour réveillait à peine les fenêtres des maisons. Personne en vue.

Une sortie matinale. Petits pas pressés, les yeux baissés, la rue déjà parcourue au trois quart, la tête enfoncée dans un bonnet, très blanc émergeant à peine du col du manteau matelassé, plusieurs épaisseurs sans doute, et les bottes aussi, d’hiver; le caddie des courses rouge foncé qui fait un bruit d’enfer à cette heure matinale et elle massive filant tout droit sur le trottoir de ce petit bout de ville ce matin là. A peine vue, déjà disparue.

AMC

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L’ensorceleuse

proposition du 31 mars : regard à la loupe jusqu’au vertige.

Je monte chez Elvire prendre un dernier verre. Elle insère la clé dans la serrure, la tourne pousse la porte et appuie sur l’interrupteur. Elles sont là. Elles trônent face à moi, au-dessus du bar. Elvire dépose ses affaires sur le sofa et se dirige vers la cuisine. Elle ouvre le frigo. J’entends les bouteilles qui s’entrechoquent, le plastique du paquet de chips broyé entre les doigts, Elvire qui parle de plus en plus fort sans discontinu. Je m’approche du bar à pas lents. Je relève la tête quelque peu. Mes yeux se fixent sur celle qui est au centre. Elle m’hypnotise. Elle m’éblouit, m’aveugle, me réchauffe. Son filament torsadé trois fois traversé par l’électricité convie un grésillement qui retient toute mon attention. J’arrive à compter les tours de celui-ci autour du culot. Elvire me tend un verre de cocktail d’une de ses recettes personnelles. Je l’approche de mes lèvres, en sirote quelques gorgées. C’est vrai que le dosage est équilibré. Le sucre est présent mais pas jusqu’à la nausée. Tous les goûts se révèlent un par un : le sirop de grenadine, le jus d’orange, le champagne. Je fais communier mon verre avec ma jeteuse de sort. Elle fait alors apparaître tous les dégradés de couleur, les fines bulles qui finissent par éclater à la surface. Je parviens presque à les entendre.  Elle donne encore plus de majesté à ce breuvage. Sa lumière darde de plus en plus fort jusqu’à disparaître. Elvire prise par surprise en lâche son verre qui finit à terre dans un fracas. Plongée à présent dans le noir, je me sens à la fois en proie à l’effroi et apaisée.

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Le jardin des amandiers

Il était fatigué, il marchait depuis longtemps déjà quand il vit le panneau qui indiquait, tout proche, le jardin des amandiers. Là ou ailleurs, il avait envie de se poser, peut-être même de se reposer. Il y arriva rapidement, une grille rouillée, deux immenses cyprès, un chemin qui montait. Il regarda le nom de la rue, Elisée Reclus, il faudra que je me renseigne sur ce type au nom étrange, se dit-il en franchissant la grille.

Un jardin presque méditerranéen dans une ville et une région qui ne le sont pas, pas d’amandiers mais des cyprès, quelques oliviers bien à l’abri d’un grand mur de pierre qui devaient mieux profiter du soleil quand il est là, pas de grottes artificielles ni de rochers de ciment mais des petits chemins caillouteux qui partent dans tous les sens autour de majestueux platanes.

Il se demandait pourquoi il n’était jamais entré dans ce jardin alors qu’il venait si souvent dans cette ville, pourquoi personne ne lui en avait parlé. Il marchait, le jardin sentait la garrigue mouillée, pourtant l’herbe était verte comme jamais elle ne l’est dans la garrigue; tel qu’il le découvrait cet endroit lui plaisait.

Il s’arrêta devant un curieux monument carré, sans ornement, sur lequel étaient gravés des noms et des dates, Famille Bancel-Cabot: Eva, Emile, Elie, Suzanne, Augustine, René. C’était donc une tombe, là, au milieu d’un jardin public, entourée d’une grille basse ouvragée qui l’isolait, qui la rendait en quelque sorte inviolable. Il ne se demanda pas pourquoi ces gens étaient enterrés ailleurs que dans un cimetière, c’était comme les amandiers qui n’étaient pas là ou le personnage dont la rue portait le nom, il chercherait plus tard.

Il marchait, il montait vers la rumeur de la ville, le jardin était désert. En haut il se retourna et constata que le jardin n’était pas si grand, la tombe carrée et les cyprès presque proches. Derrière lui un mur, le jardin surplombait une voie ferrée très enfoncée et en partie recouverte, en face un boulevard bordé de belles maisons de briques, la Méditerranée était loin.

Il descendit s’asseoir sous les platanes, puis il quitta le jardin.

Y.Siol

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Paysage (consigne du 29 Avril) ——— simonderAlte

Page 1) – un paysage (urbain) composé – grosse influence des photos dans«  L’Oeil du consul : Auguste François en Chine, 1896-1904textes [et photogr.] d’Auguste François ; rassemblés par Pierre Seydoux »

Bientôt visible à a médiathèque

La ville chinoise

De la fontaine de Neptune aux quais, il fallait bien prévoir une vingtaine de minutes, à condition de traverser ce qu’on appelait localement la « ville chinoise ». La ville chinoise était la relique d’une place forte que des tribus résidentes avaient bâti autrefois pour sécuriser les hommes et les terres dont la vocation de potager demeurait vivante. Les matériaux nécessités pour l’édification de son remblai avaient été prélevés sur place, permettant de lui adjoindre un fossé dont l’intérêt militaire était évident. L’élévation du mur avait bénéficié d’un soin extrême, des tiges de bambous réputés imputressibles ayant été tressées pour fixer le bâtiment. Seules quelques briques vernissées bleues parcimonieusement mobilisées pour la décoration de la porte avaient été abîmées lors de la révolte des boxers dont elle fut sans doute le point d’apparition le plus distant. Elle fut vite restaurée mais avec mauvais goût. Dimensionnée pour une population abondante et sans doute dans un contexte belliqueux exigeant une certaine précipitation, les lots d’habitation avaient été élevés sans plan d’ensemble, s’écartant d’un alignement naturel ici pour se soustraire à une rigole dont l’intensité risquait de ruiner la barraque, là pour échapper aux regards plongeant des voisins qui avaient installé leur abri plus tôt et plus haut. Ces cabanes montrent un profil très homogène : un étage réservé à la chambre familiale établi sur un rez-de-chaussée peu élevé destiné en principe au rangement des outils mais utilisé le plus souvent comme débarras. Des tissages traditionnels séparent l’étage-chambre de la rue, de sorte que la rue se teint naturellement de pastel et d’indigo. Généralement, devant la maison, une bande de terre empiétant sur la voie est réservée à la cuisine et au repas. Le repas n’a pas d’heure et ceci ajoute au désordre du lieu, offrant une confusion complète que seuls déjouent les opiomanes guidés par leur manque dans ce labyrinthe.

Page 2) Guirlande d’emprunts – collages – rendre un effet

le projet : déplacements dans la ville possiblement de plusieurs personnages mais comme des calques superposés

Nevhaven possède une ville dans la ville, entourée de murailles, des remparts très épais. Localement, on l’appelle la « ville chinoise ». Nourrie des apports les plus pertinents de la poliorcétique, elle se compose d’un fossé profond et d’un remblai. Le remblai, côté intérieur et côté extérieur, est planté d’acacias. Le fossé est de broussailles, de ronces et, par places, de joncs sur des marécages. On y déverse des tombereaux d’ordures.

Bien des salles, le plus grand nombre, y servent de prison pour les politiques.

Les femmes y attendent des nouvelles, un verdict et peut-être un document ordonnant tel ou tel à se rendre à quelques places douloureuses, où les chairs se brisent sous la glace (et le voyage mon fils je l’accomplirai (ô joie) avec toi – qu’importent alors les circonstances ? ).

Nous n’y entendons rien que le bruit odieux

de la clé qui grince

et le pas lourd des soldats.

Nous nous étions levées comme pour les matines

nous avions marché dans la ville à nouveau sauvage

« Nuit, rue, réverbère, pharmacie, lumière absurde et trouble.

Nuit. Rides sur l’eau dans le canal gelé.

Pharmacie, rue, réverbère. »

Elles psalmodiaient ainsi que les pleureuses qu’autrefois, on invitait pour animer la veillée mortuaire :

« Il aimait vraiment le soleil qui, pourpre, descendait la colline,

les sentiers de la forêt, l’oiseau noir qui chantait,

et l’exubérance de la verdure » dit-elle ; quelques paroles où se tenir à l’aise malgré tout, paroles usées, paroles de circonstances, paroles de pleureuses rémunérées.

« Lorsque je t’ai rencontrée par une nuit sans étoile, perdue dans un labyrinthe obscur, mon désir fut de te guider avec ma lanterne », parole de pacte, d’entente et l’on traverse pas à pas cette ville chinoise, un labyrinthe quand passe un vent de toute beauté sur l’Enfer…

(un vent de brume à la hauteur de nos poitrines,

il suffit que nos deux seuls regards le dominent,

et le ciel au-dessus et bienheureux et clair). Là dans ce dédale des cabanes, j’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus,

se traînant à l’aube dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre.

Pourtant au cours de cette déambulation, Borlio me fit également passer par une rue étroite et majestueuse des vieux quartiers, que bordaient presque sans interruption la série des maisons centenaires de riches et illustres familles patriciennes. Borlio s’arrêta devant l’une de ces hautes demeures, solides et étroites, il me montra un blason au-dessus du portail et me demanda : « connaissez-vous cela ? » Enchâssé dans la maçonnerie récemment refaite, un pan de mur vétuste se dressait là gardant encore à l’un de ses angles les armes du podestat qui l’avait érigé : la marque sobre et orgueilleuse de la ville éclatait sur ce mur nu … Le zéro d’une borne milliaire. De là, on rejoint un sentier. S’éloignant du centre

un chemin de pierre pénètre dans un val rouge

le portail en sapin est recouvert de mousse

sur les marches désertes, des traces d’oiseaux.

Borlio affirma détenir des mystères encore plus grands si je voulais le suivre, et me mena jusqu’à un endroit à l’orée de la forêt appelé « Am Himmel » où la route peu large qui décrivait une vaste boucle jusqu’au château de Cobenzl découvrait sous un autre angle l’immense panorama de la plaine et, plus près au milieu des vignes, le fier bâtiment de l’académie qu’on avait le privilège d’habiter.

Mais ici, me dit le receveur, ricanant comme quelqu’un qui hésite,

c’est ici qu’on met les politiques.

Murailles pénitentiaires révélées, immeubles nobiliaires exposés, il m’était étrange d’apprendre comment se présentaient les lieus qui ranimaient ces noms sur la carte géographique qui provenaient de la courte histoire des chercheurs d’or de la région (« la Forge du Mirage », « le lac du Fiasco », « la colline des Pieds-Gelés », « le Ruisseau du Demi-Dollar », « l’île du Bluff » ou bien ce n’était que de simples chiffres, tels que « lac des Six-Milles » avant le « lac des Neuf-Milles » derrière le marécage des « Quatre-vingts milles ».

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Les emprunts :

Des remparts très épais entourent la ville de Brest. Ils se composent d’un fossé profond et d’un remblai. Le remplai, côté intérieur et côté extérieur, est planté d’acacias. Le fossé est de broussailles, de ronces et, par places, de joncs sur des marécages.On y déverse des tombereaux d’ordures.

J.GENET – querelle de brest / gallimard, page 255

Nevers est une ville entourée de murailles.

M .DURAS – Hiroshima mon amour

Nuit, rue, réverbère, pharmacie, lumière absurde et trouble.

Nuit. Rides sur l’eau dans le canal gelé.

Pharmacie, rue, réverbère.

BLOK – Danses de la mort /poesie gallimard

Nous n’entendons rien que le bruit odieux

de la clé qui grince

et le pas lourd des soldats.

Nous nous étions levées comme pour les matines

nous avions marché dans la ville à nouveau sauvage

A.AKHMATOVA – Requiem /pg

Il aimait vraiment le soleil qui, pourpre, descendait la colline,

les senties de la forêt, l’oiseau noir qui chantait,

et l’exubérance de la verdure.

G.TRAKL – chant pour Gaspard Hauser / rêve et folie. / Ed. Héros – Limite

Lorsque je t’ai rencontré par une nuit sans étoile, perdu dans un labyrinthe obscur, mon désir fut de te guider avec ma lanterne.

R. TAGORE – La Fugitive – l’âme des paysages / Gallimard

Il passe un vent de toute beauté sur l’Enfer…

(un vent de brume à la hauteur de nos poitrines,

il suffit que nos deux seuls regards le dominent,

et le ciel au-dessus et bienheureux et clair)

P. DE LA TOUR DU PIN – Une somme de poésie / Gallimard

J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus,

se traînant à l’aube dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre,

initiés à tête d’ange

A. GINSBERG – Howl / Christian Bourgois éditeur

Au cours de cette promenade, Tito le fit également passer par une rue étroite et majestueuse des vieux quartiers, que bordait presque sans interruption la série des maisons centenaires de riches et illustres familles patriciennes. Tito s’arrêta devant l’une de ces hautes demeurs, solides et étroites, il lui montra un blason au-dessus du portail et lui demanda : « connaissez-vous cela ? »

H.HESSE – le jeu des perles de verre / Calmann-Lévy

Enchâssé dans la maçonnerie récemment refaite, un pan de mur vétuste se dressait là gardant encore à l’un de ses angles les armes du podestat qui l’avait érigé : la marque sobre et orgueilleuse de la ville éclatait sur ce mur nu …

J.GRACQ – le rivage des Syrtes / Jose Corti

Rendant visite à un moine et ne le trouvant pas

Le chemin de pierre pénètre dans un val rouge

le portail en sapin est recouvert de mousse

sur les marches désertes, des traces d’oiseaux.

LI-PO –

Le plus imposant dans cette demeure si belle en elle-même était qu’elle se situait à égale distance du terminus du tram 38 à Grinzing et de la forêt qui s’étend plus haut.On pouvait ainsi choisir soit de remonter entre de modestes villas la seconde moitié de la Himmelstrasse jusqu’à un endroit à l’orée de la forêt appelé « Am Himmel », soit de suivre, si l’on n’avait pas envie de forêt, la route peu large qui décrivait une vaste boucle jusqu’au château de Cobenzl où l’on découvrait sous un autre angle l’immense panorama de la plaine et, plus près au milieu des vignes, le fier bâtiment de l’académie qu’on avait le privilège d’habiter.

E.CANETTI – Histoie d’une vie – jeux de regards / AlbinMichel

Les rares noms sur la carte géographique provenaient ou bien de la courte histoire des chercheurs d’or de la région (« la forge du mirage », « le lac du fiasco », « la colline des Pieds-gelés », « le ruisseau du demi dollar », « l’île du bluff » ou bien ce n’était que de simples chiffres, tels que « lac des six-milles » avant le lac des Neuf-Milles » derrière le marécage des Quatre-vingts milles. »

P.HANDKE – le lent retour / récit Gallimard

Mais ici, me dit le receveur, ricanant comme quelqu’un qui hésite,

c’est ici qu’on met les politiques.

T.TRANSTRÖMER – Baltiques / poesie-gallimard

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Temps troublé

proposition du 30 mars 2020 : éloge de quelque chose d’abstrait. 

Le soleil, seul, réchauffe la pièce. Le pépiement des oiseaux en emplit son volume. Un brin d’air s’insinue par la fenêtre entrouverte. Il emporte quelques pages du livre laissé négligemment ouvert sur la table basse du salon. Le tic-tac de l’horloge continue son tour de cadran. Marie ferme les yeux et pousse un long soupir. Sa tête se balance vers l’arrière et vient s’appuyer contre le dossier du sofa. Ange est assise à la table du coin séjour. Le frottement de son stylo sur le papier trouble quelque peu cette quiétude. Soudain, la sonnerie du téléphone retentit. Les  deux femmes se redressent d’un coup, écarquillent les yeux. Elles se font face. Leurs lèvres restent collées. Quelques gestes rapides des mains dissipent les grains de poussière aériens. Des grimaces faciales trahissent leur mécontentement. Des larmes roulent sur leur joue. Au bout de dix coups, la sonnerie s’interrompt. Le brassement de l’air des jeunes femmes s’estompe. Marie retourne à son assoupissement. Ange reprend la rédaction de sa nouvelle. La pièce est de nouveau à son apogée du calme.

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Suite (et fin) de « Samedi et les autres jours »

Demain…(un jour d’Avril)

Demain c’était hier ou avant hier, ou le jour d’avant, je ne sais plus. C’était un jour comme les autres depuis le temps de l’arrêt, un jour calme et flottant, légèrement incrédule. Ce jour là donc j’avais froid, je frissonnais malgré mon gros gilet. J’avais eu froid la veille, j’ai eu froid le lendemain et je me demande aujourd’hui pourquoi j’ai encore froid alors que le printemps est si doux.

Ce matin j’ai vu les canards de la Fontaine, ils étaient occupés à nettoyer leur plumage à coups de bec, des canetons duveteux dormaient sur le bord à côté de leur mère, ils étaient si enchevêtrés que je n’ai pu les compter. J’avais marché sous la pluie fine, tout était à sa place et j’avais presque chaud. Je suis passée par le square de l’empereur, les pigeons avaient investi la statue: un sur la tête, un sur la main, deux sur le bras tendu et tous les autres sur le socle, tous gris foncé avec un peu de vert ou de rose sur le cou. Il y avait trois canards au milieu des fleurs qui entourent l’auguste Romain, si près que j’aurais pu les toucher. J’aurais aimé les voir voler et se poser là.

Quand je suis rentrée chez moi, j’ai eu encore froid; pas un froid glaçant non, un froid frissonnant pas si désagréable qui m’a fait penser aux retours sur les routes de la nuit dans la voiture de mes parents…

J’y suis, je suis une enfant, je rêve.

Je rêve, assise à l’arrière dans la voiture dans la nuit frissonnante en regardant fuir le bord de la route et changer les reflets doubles, triples, faux toujours. Je frissonne de fatigue et de froid en espérant vaguement qu’on n’arrivera jamais à destination. Les platanes défilent, papa conduit, maman lui parle de temps en temps pour qu’il ne s’endorme pas. Mes frères et soeurs dorment ou rêvent comme moi.

La nuit je n’ai pas mal au coeur, l’obscurité immobilise mes hauts et mes bas. La nuit, même les odeurs de voiture disparaissent. Je rêve et je frissonne, le front collé à la vitre froide. J’écoute le chant des kilomètres. La nuit, à l’arrière de la voiture, j’ai froid, un peu froid seulement, et ça me plaît.

Aujourd’hui le froid est là, pas intense mais là; je vais marcher sur les hauteurs de la ville avant qu’il ne soit trop tard. mon sang se réchauffera, je sentirai l’odeur des lilas qui dépassent des hauts murs. Le Jardin est fermé, je le vois en haut, vide d’humains et bruissant d’oiseaux derrière sa grille fermée.

Ce froid léger et indéfinissable m’accompagne chaque jour qui fuit en glissant pour laisser place à un autre jour presque semblable, je ne sais pourquoi il ressemble au froid frissonnant de mon enfance quand la Peugeot familiale m’emportait dans la nuit.

Demain j’aurai envie, si ça se trouve, d’aller nager, de lire l’oeuvre complète de Marcel Proust ou un polar, de regarder une série idiote mais pas trop, de me mettre en colère, de m’acheter un canapé-lit car l’idée m’est venue d’avoir un lit pliable que je ne plierai peut-être pas…Mais demain ça peut être aujourd’hui ou hier, ou le jour du froid quand il ne fait pas froid, va savoir.

Demain, on s’en fout, puisque le temps ne veut rien entendre, autant y mettre un point suspendu.

(un autre jour d’Avril) Y. Siol

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ETE

 

Il y avait la chaleur de midi un jour d’été, l’avenir incertain de l’après midi dans la maison volets clos et s’écoulant de la rocaille, les fleurs roses du pourpier, ses petits doigts verts de gris au toucher duveteux que l’on appelle aussi des « doigts de fée ».         Les presser pour en extraire le suc et parcourir d’une ligne humide les fleurs imprimées du dallage. Dessin de l’éphémère la sève qui s’évapore à peine a -t-elle laissé sa trace!                                                                                                                                        Renouveler le geste, éprouver l’incertitude de cette course inégale avec le soleil, écouter le silence d’une nature à l’arrêt.                                                                                                          La lumière de midi blanchit le contour des choses, ma tête  est lourde et le parfum subtil du chèvrefeuille plane au bord du balcon.

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Silence des syrènes Simon der Alte une autre proposition de Mars

Dans un premier temps, ce ne fut qu’un léger clapotis ; il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Nous avions eu la chance de croiser ce moulin à eau de mer offrant quelques chambres d’hôte. A cette heure, c’était inespéré ! La patronne qui nous reçut évidemment ne s’attarda pas. Elle prit cependant le soin de mentionner quelques particularités de l’établissement, par exemple, l’existence d’une façon de souffler le verre d’ici (il y a un souffleur au village ; on peut visiter). « Cette façon induit des déformations de la lumière, dit-elle, qui semblent affecter la trajectoire des objets de notre environnement, la lune, par exemple » (Sylvette nota que c’était pleine lune cette nuit). De même, en recevant la meule qui tourne, la meule dormante élève un chant infiniment triste, un cri parfois, des paroles possiblement. « Je n’ai pas souvenir, dit-elle en souriant, qu’un client s’en soit plaint ! »

Sylvette, sitôt installée dans la chambre, me fit part du malaise que l’hôtesse avait – volontairement ou pas – distillé sur ce lieu … et sur son endormissement (« je ne suis pas prête à dormir », dit Sylvette). Mais l’heure et la fatigue aidant, j’observai en la rejoignant dans le lit qu’elle était déjà endormie. Elle devait dormir car elle prononça quelques mots indéchiffrables comme il arrive dans le sommeil (je crus y reconnaître le mot « lune »). Sa mâchoire trembla encore un moment, signe que le sommeil paradoxal n’était pas encore achevé. Puis son agitation cessa tout à fait ; le silence revint.

De manière étonnante, comme j’allais me retourner, un rayon de lune traversant la baie vitrée s’épandit sur les draps jusqu’à la gorge de Sylvette. L’astre n’était pas visible. Le rayon sauta sur la porte vitrée d’une petite bibliothèque, se réfléchissant dans ma direction. Sans continuité, seul d’abord, puis recevant le soutien d’un grand nombre d’autres jets lumineux, le rayonnement se concentra sur moi. Une impression désagréable comme on peut l’expérimenter un jour d’orage où l’air paraît électrique s’empara de moi. A cet instant s’éleva le léger clapotis qui ne devait plus cesser cette nuit.

Le filet que le jet de lumière avait tissé autour de moi s’effondra tandis que la lueur lunaire se répandait sur le ventre de Sylvette. Elle agitait ses jambes avec ardeur, comme mue par la nécessité de concilier des personnes invisibles, allant de l’un à l’autre avec angoisse. Il était pourtant inutile d’y chercher une tentative de discussion. Le plus souvent l’énonciation se limitait à des cris (comme si le sens était tout à fait contenu dans ces cris primordiaux). Son corps était tendu comme un arc. De ses mains elle semblait vouloir me repousser, non de ses mains mais de tous ses membres. Ses yeux, roulant sous les paupières, se tournaient par instant vers l’intérieur. Me tenait-on aussi par les chevilles, me tirant hors du lit ? Je tentais maintenant de m’accrocher à elle. Rien, semblait-il, ne pouvait m’aider à la saisir. J’observai qu’elle avait pris soin de mettre en se couchant des bouchons de cire dans ses oreilles.

Le clapot était devenu intense comme il vient dans une anse où des vagues courtes, heurtant les falaises, en se retirant se dressent les unes contre les autres, délivrant cependant une musique harmonieuse. Cette partition singulière m’importait étonnement si vous vous souvenez que ma formation musicale est tout élémentaire. Je me laissais tirer ; j’abandonnais Sylvette tourmentée, respirant douloureusement. J’avais une impression de vol. Toujours positionné sur le ventre, je m’élevais sans effort. Deux paires d’ailes me hissant me semblaient naturelles. Elles me déposaient sur la meule dormante où je me tenais en paix fasciné par ce chant dont les ornements habiles préparaient un mouvement inattendu ou rappelaient avec nostalgie quelque mouvement gravé dans mon oreille. Je m’imagine déjà porté loin de Sylvette quand la meule tournante s’apprête à s’abaisser sur la meule dormante que je ne parviens plus, au sein de ces émotions, à abandonner …

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