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La Page blanche : Le blog des ateliers d’écriture adultes de l’association Au Pied de la Lettre.

Des premiers jets d’écriture, des reprises, de la réécriture : toujours des textes d’ateliers.

La page n’est jamais blanche
L’écriture ne peut sans doute pas, mais en est-elle capable et est-ce bien son but ? , s’il y a un but, restituer le tout effacé, perdu du monde. Le travail de la langue, l’écriture pour nous, est bien loin de la reproduction de la réalité du monde extérieur. Elle est la possibilité et la manière de fouiller, ce qui nous manque, de forer le sentiment de l’absence de ce qui a existé, de ce que l’homme a cru voir. Ce qui a fui, s’est dérobé. Elle creuse le manque pour lui donner une matière peut-être visible, enfin. Mais qu’importe. C’est bien aussi le travail, s’il est possible d’employer ce mot, de l’atelier d’écriture créative.

Jean-Paul Michallet.

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Publié dans 24. Microgrammes, la description intégrale du monde (20 avr. 2017), Uncategorized

L’espagnolade

(à Angelica)

 

Les abreuvoirs sont divers ; petits vases en forme de hotte où l’on met de l’eau pour les oiseaux ; auges maçonnées formant bassin pour les chevaux ; cuvettes creusées dans le tronc d’un arbre pour les vaches ou encore plates-formes surélevées mises dans le plein courant circulatoire. Le bétail vient y boire à toute heure du jour et jusque tard dans la nuit. A noter, en ce qui concerne le dernier exemple d’abreuvoir, que la soif n’est pas la motivation cardinale vu qu’on n’y propose, non pas de l’eau, mais du Pastis et très généralement dans de petits verres à étranglement appelés « mominettes », lesquels, fait exprès, n’ont pas une contenance suffisante pour y accueillir de l’eau.

L’homo festivus (cher à Philippe Muray) progresse dans la ville festivisée d’abreuvoir en abreuvoir sans manquer de saluer à grands cris d’ivrogne chaque passage des petites équipes d’ambiance battant tambour et trompettes avant que de s’échouer, à demi conscient, sur les bancs d’une gargote de trottoir qui leur servira des plats « espagnols ».

Il est notoire que les riches font la fête (entre eux) afin de dissiper ostensiblement leur surplus de richesse quand les pauvres s’enivrent (tous ensemble) afin de tenter de dissiper leur surplus de misère. Ce qui reste énigmatique ; c’est que les classes moyennes qui n’ont logiquement pas vocation « à faire la fête » s’y adonnent avec le plus d’ardeur et avec les boissons les moins sophistiquées comme s’ils se devaient de singer les pauvres (morale oblige) sans vraiment y parvenir. Probablement par manque d’entrainement.

Ainsi, sous l’effet puissant de l’alcool anisé, les bobos se transforment parfois en bonobos ; proposant leur virilité à toutes les femmes qu’ils rencontrent sur leur chemin sinueux – à moins qu’ils ne soient les premiers à vomir sur les trottoirs, perdant de toute manière la dignité à laquelle ils prétendent dans les autres circonstances de leur vie édifiante.

En vérité : « être riche » ou « être pauvre » restera pour toujours : inimitable.

Monroe.

 

Publié dans 28. La vérité de l'art (2 juin 17) | Laisser un commentaire

Géométrie

Les mariés descendirent les marches de l’église bras dessus bras dessous et s’y arrêtèrent en leur milieu. Derrière, on jetait encore du riz et les cloches continuaient de gronder. Une petite, avec une robe colorée, assise sur les marches, soufflait des bulles de savon ; deux jeunes loustics, endimanché comme jamais, s’amusaient à se courir après en laissant éclater des rires ; les frères et le sœurs des mariés prenaient des photos du couple en esclaffant dans une certaine retenue ; le curé sortit de l’église avec le sourire aux lèvres ; une voiture, qui voulait se frayer un chemin à travers la foule d’invités, s’échappa en laissant couler un bruit de moteur. Les mariés se tenaient sur les marches de l’église, elle souriait avec largesse, ses yeux bleus survolaient tour à tour la foule autour d’eux. lui, très pâle, avait un sourire figé qui parfois disparaissait pour laisser voir le malaise qui l’avait pris, alors il tournait la tête et voyait quelqu’un de sa famille, à nouveau il souriait presque dans un éclat de rire.

 

Bruno.

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Visions de caméras

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Nous voyons tout d’en haut. C’est un immense avantage. Le premier suspect est un homme d’environ un mètre quatre-vingt-dix centimètres pour sans doute plus de cent kilogrammes. Il porte un débardeur gris taupe, ses épaules massives sont tatouées, comme ses bras, ses mains, son cou et son visage. Son visage, carré et large, barré d’un sourire permanent, a la couleur de l’encre. Autre signe particulier, ses deux oreilles sont percées d’anneaux écarteurs – les professionnels qui les vendent appellent ça des piercing plug tunnel – qui lui distendent les lobes. Ses pantalons, bouffants, cachent dans leur totalité la forme et la masse des cuisses et des jambes. Il porte des chaussures dont la pointure est au moins 45. Son crâne, rasé, tatoué, couvert d’une courte toison, ne laisse paraître aucun début de calvitie. Sa barbe, une barbe de trois jours, est d’une longueur identique et lui vient jusque sous les yeux. Vers le bas, elle descend jusque dans l’encolure du Marcel où elle fait la liaison avec la pilosité du torse. Nous lui avons attribué par prévention le numéro de matricule W859-625-342-13.

Il marche avec lenteur, accompagné d’une femme petite et frêle, et croise un dégingandé de même taille que lui, mais pas épais, sorte d’hurluberlu qui arpente chaque jour les rues, sans jamais devoir se lasser, à l’allure d’un jeune homme pressé, l’air toujours préoccupé par une intériorité envahissante, monologue intérieur traduit par un débit verbal visible, mais inaudible, ses lèvres agitées en disant long sur le mouvement mental qu’elles mettent en mots, tout comme la nervosité de son pas, les gestes saccadés de ses bras qu’il balance au rythme de sa marche démente en disent long sur cette folie qu’il couve, au quotidien, car on le voit tous les jours en cette vaine et insensée activité interrompue de loin en loin par son entrée dans un bar où il n’entre que le temps de demander un verre d’eau, vite englouti, pour en ressortir au plus vite, ou par un arrêt soudain face à un passant qu’il interroge et dont il obtient, parfois, une cigarette, sans l’allumer de suite puisqu’il la garde à la main en la faisant rouler entre ses doigts ou se la cale derrière l’oreille pour bien souvent l’y oublier jusqu’à ce qu’elle en tombe, l’obligeant alors à stopper son élan pour la ramasser, quand il s’en aperçoit, et le voilà qui repart de plus belle vers une destination inexistante, battant le pavé de toute la ville, nous ne manquons rien de son incessante déambulation, et nous savons qu’il lui arrive de faire un brusque demi-tour pour revenir sur ses pas avant, comme un chat, de repartir dans l’autre sens, celui d’où il vient, toujours du même pas, toujours marmonnant son éternel soliloque, et ces deux-là – numéros W859-625-342-13 et W859-625-342-14 – qui se croisent ont tout du suspect idéal. Si seulement ils étaient les seuls. L’activité de W859-625-342-14 n’a en soir rien de répréhensible, mais par son inanité elle démontre chaque jour qu’elle finira de façon certaine par aboutir sur un comportement délinquant et violent.

Cet autre, devant lequel passe sans lui jeter un regard notre funambule des trottoirs, stationne des journées entières dans la rue, assis sur un pliant de camping, devant l’entrée d’un guichet de banque – il s’agit d’un guichet automatisé du Crédit Agricole – ou devant l’entrée des halles couvertes de la ville, pratiquant une manche silencieuse, bien connu qu’il est des habitués des lieux, et comptant parfois, les doigts de la main droite enfoncés dans un sachet de plastique transparent, les pièces jaunes de sa recette du jour, ou se grattant le bas des jambes avec flegme. Le soir, après le passage du camion et des bénévoles d’une association caritative qui viennent servir aux sans domicile fixe une soupe populaire, ou un repas chaud, plat unique toujours, il entre dans le guichet de la banque qu’il a élue, poussant devant lui un caddy volé à un supermarché du centre-ville, empli de vêtements, de couvertures et de sacs à moitié pleins, de bouteilles en plastique, etc… et s’installe, toujours sur son fauteuil d’été, pour se gratter à loisir la peau des chevilles et des mollets, qu’il a desséchée, rosâtre et grise, tout comme celle de ses pieds toujours visibles dans des sandales qu’il porte sans chaussette été comme hiver, résultat probable des méfaits du froid sur la santé des clochards ou d’une forme de gale que ces gens contractent en s’asseyant dans n’importe quel fauteuil ou en s’allongeant sur n’importe quel matelas fréquentés par des personnes atteintes du mal et qui, sans soins médicaux adaptés, les accompagne en permanence. Celui-là porte toujours les mêmes vêtements, trop chauds l’été, trop froids l’hiver, dont une parka à la fermeture éclair décousue, vite remisée dans le caddy à l’heure d’été. C’est un clochard à l’ancienne, qui a élu la rue depuis des dizaines d’années, qu’on ne voit jamais boire une goutte d’alcool et qui se tient à bonne distance des groupes de sdf avinés. Ses cheveux bouclés et longs sont blancs, tout comme sa barbe, qu’il semble entretenir. Ses yeux, petits et plissés, au-dessus d’un nez crochu et long, regardent droit devant tout ce qui passe là. Parfois, un passant charitable s’arrête pour lui faire l’aumône d’une pièce ou d’un sandwich et parler un peu avec lui. On le voit alors participer à la discussion de son air doux et tranquille, détaché de lui-même et comme serein. Il ne ferait pas de mal à une mouche et sa vie sédentaire l’exonère de tout action immorale, si on fait exception du vol d’un caddy. Cela n’empêche pas qu’il serait bon d’envisager des mesures préventives afin de le ramener à un mode de vie plus conforme. Il n’échappe jamais à notre surveillance, même la nuit puisqu’il dort derrière une baie vitrée et que sa présence n’empêche nullement les consommateurs, hommes et femmes, d’entrer dans le guichet automatisé pour y retirer de l’argent liquide, en échangeant la plupart du temps quelques mots avec ce veilleur de nuit d’un genre particulier, sauf quand, à force de se gratter le mollet, il a fini par s’assoupir. La réadaptation de ce type de particulier prendra du temps et nécessitera sans doute une privation partielle de liberté que les éducateurs carcéraux se devront d’encadrer.

Rien à voir avec cet autre marginal – numéro W859-625-342-15 – qui passe à son tour devant le fauteuil du vieillard, bandit manchot dont le seul bras actif répète, sans cesse, le même geste, du bas vers le haut, puis du haut vers le bas, portant avec la régularité inéluctable d’un métronome numérique une canette métal de bière à ses lèvres, qu’il écluse en marchant, pour la relaisser descendre au bout de son bras ballant, avant de la renvoyer aussi sec vers sa bouche pour rafraîchir un gosier en permanence asséché, jusqu’à la vider d’un dernier trait et la poser sur le rebord d’une poubelle de ville et d’en sortir une nouvelle de sa besace et l’ouvrir sans tarder comme on dégoupille une grenade pour lui faire subir le sort de la précédente et de la suivante, et ainsi de suite à longueur de journée et de soirée, sans que jamais ne semble exploser l’engin, sans que jamais ne semblent le harceler les hallucinations de l’ivresse ou du delirium tremens dont sont pourtant coutumiers les alcooliques de la rue, alors que la majeure partie de son temps se passe à déambuler dans le centre-ville en buvant bière sur bière, et même si les stigmates sur son visage laissent penser que ses chutes ne sont pas rares et qu’il ne se rate pas, son front est couvert de bosses et ecchymoses, son visage d’hématomes, de contusions et autres croûtes de sang séché, mais peut-être ces marques de violence sont-elles le fruit de règlements de compte et de bagarres avec les autres antisociaux de son groupe de paumés qui ont élu domicile sous les arches des halles où ils mènent une vie bruyante et dissolue aux crochets de la société dont ils sollicitent sans nul doute les subsides, puisqu’on ne les voit que très peu souvent se donner la peine de tendre la main, et celui-là dont nous suivons les exploits vingt-quatre heures sur vingt-quatre, oui, même quand il dort, avec son teint mat et sa grosse bouche lippue, ses cheveux noirs bouclés et sa barbiche et son nez épaté, a tout d’un assassin besogneux dont la vraie place devrait être derrière les barreaux tant son activité journalière démontre que la liberté ne lui est d’aucun secours, et on peut regretter que les forces de l’ordre n’aient pas le temps de s’occuper à plein temps de ce genre de personnage, tant il serait salubre de débarrasser la ville d’une vermine qui grouille jusque dans les beaux quartiers et couve, on ne le subodore pas sans raisons, à coup sûr les pires arrière-pensées contre les gens de bien dont ils usurperaient volontiers, par la violence, la légitime position, s’ils en avaient la force et la capacité d’organisation, ce que le vice et les mauvaises mœurs ne leur laissent pas le loisir de cultiver, car ils dissipent leur énergie en activité nuisibles et us destructeurs qui se retournent contre eux-mêmes, comme si leur principal objectif consistait à s’autodétruire, s’anéantir, leur vie ressemblant à s’y méprendre à un long suicide, et s’ils pouvaient en venir à des moyens plus expéditifs, les rues qu’ils salissent de leur néfaste présence retrouveraient une joie qu’elles perdent par leur faute et cette heureuse disparition dispenserait de frais coûteux et discutables notre société humaniste qui pourrait utiliser cet argent perdu en aides qu’on dit sociales à des projets d’utilité publique, dont la construction en nombre de nouvelles prisons, urgence parmi les urgences, les statistiques pénitentiaires en font foi, le parc carcéral du pays nécessitant, par sa sur-occupation, et ce n’est pas en le désencombrant que se réglera le problème d’une délinquance urbaine proliférante, une politique ambitieuse de créations de nouvelles places d’accueil carcéral que nombre d’asociaux pourraient avantageusement occuper, avec pour effet immédiat d’assainir l’atmosphère déliquescente des villes de France, sans parler de l’absolue nécessité, les circonstances actuelles faisant loi, de créer des postes de policiers, et vite, et par milliers, afin de faire reculer la peur, car il n’y a pas de liberté qui vaille dans la peur nationale, et sans demi-mesure, mais aussi de moderniser l’armement des gardiens de la paix, dont la présence plus massive et visible dans les villes et villages du pays et l’action moins bridée par des lois laxistes que ce n’est le cas à l’heure actuelle, cela passera par une volonté de sécurisation du territoire, ramèneront le sentiment de paix d’esprit qui accompagne la ferme prévention et la répression sans faiblesse des actes délictueux dont on déplore aujourd’hui l’impunité. Sans oublier, cela va de soi, la seule mesure de ce programme modéré de retour à la concorde nationale susceptible d’harmoniser la politique intérieure du pays, l’installation rapide, la généralisation et la couverture de l’intégralité du territoire par les caméras de vidéosurveillance intelligentes dont nous sommes les prototypes, l’expérimentation que l’Etat a réalisée grâce à notre travail de surveillance augmentée dans plusieurs villes sensibles du pays démontrant à cent pour cent l’efficacité et la sûreté d’une technologie capable de tirer les leçons de son observation, de conseiller avec justesse et précision le gouvernement et d’infléchir la réforme d’une politique intérieure menée jusqu’alors avec des moyens humains, c’est-à-dire imparfaits.

E.B.

Publié dans 28. La vérité de l'art (2 juin 17) | 1 commentaire

50 roses

Sur un chemin qu’aux débuts des beaux jours de l’année dernière j’avais décidé de suivre, j’avais rencontré un homme qui entre ses doigts tenait délicatement un ustensile tranchant et, qui, au-dessus de sa volumineuse moustache en broussaille avait des yeux où se mêlaient étrangement de la béatitude et de la tendresse. C’est par politesse autant que par curiosité (peut-être aussi un peu par flânerie) que je n’avais pu passer à côté de cette homme sans me présenter à lui et sans lui demander de faire de même. Il s’était alors engagé à me présenter sa journée ainsi :
– Je suis à la recherche de roses, beaucoup de roses, j’en ai déjà quelques-unes ; ce matin j’ai trouvé celle-ci très tôt aux alentours des portes de la ville, la lumière juste suffisante complété par sa couleur vivifiante avait suffit pour que je la voie. Puis, il y a eu celle qui, près d’un pan de mur effondré en cette matinée ou le soleil s’était imposé, s’était dressée comme pour n’attendre que moi. Plus loin, il y a eu celle-ci, qui était étalonnée sur un vieux puits en pierre délabré… Il m’avait  tendu alors cette rose fraîchement cueillie  sous le menton et malgré moi je n’avais pas pu retenir  un petit rire nerveux…
C’était après avoir pris le temps de ranger délicatement la fleur sur d’autres roses dans sa besace en cuir qu’il portait en bandoulière et qu’il referma soigneusement qu’il avait continué avec un ton rempli de neutralité.-après avoir trouvé une autre rose qui était à peine éclose bien que les nuages ombrageaient le ciel , le nombre total de mes  roses s’est alors retrouvé à  5, il ne m’en manque à présent plus que 45. Je l’avais arrêté net pour lui demander : « Pourquoi 45, pourquoi vous faut-‘il autant de roses, et dans cette saison en plus ? » Avec deux yeux fureteurs il avait  répliqué : « Car enfin, il se fait qu’avec ces fleurs la dame que je convoite m’ouvrira ses portes…d’ailleurs monsieur, si vous le permettez, laissez-moi continuer, car cette dame m’a bien fait comprendre ce matin que si avant la tombée de la nuit je lui avais amassé 50 roses, je serai alors grimpé bien haut dans Son estime…
Sur ce chemin excentré proche de la ville, c’était  tandis qu’il s’éloignait  que je m’étais alors demandé comment il était possible de voir un homme aussi guindé que lui s’agenouiller avec une telle collante frénésie sous la houppette du sexe faible.
Bruno.
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L’Autre Monsieur

J’ai mis les pieds chez un autre Monsieur hier après-midi, il voulait m’entretenir de ses nouveaux projets, c’était la première fois, et pour comprendre ce qu’il attendait de moi, je devais enfin aller chez lui, disait-il, je pouvais bien fermer la librairie, c’est lui qui décide de ce genre de choses, nous étions en semaine et Monsieur m’a rappelé la clause de notre contrat concernant ma disponibilité les jours ouvrés, je lui appartiens alors huit heures de rang, comme un employé vend son temps à son patron, je ne peux donc me défausser, c’est toujours ce qu’il dit, j’ai donc fermé à clé la porte de La Légende des siècles après avoir accroché la chaînette du panonceau « Fermé pour inventaire », c’est toujours à contrecœur, mais je ne pouvais pas, sauf à remettre en cause nos accords, m’opposer à cette volonté de Monsieur, il a d’ailleurs ajouté, Je vais engager un deuxième libraire pour te remplacer quand tu travailleras avec moi, je n’ai pas commenté car il me faisait entrer dans une pièce dont l’existence chez lui fut une surprise, et je découvris non sans un certain plaisir un parallélépipède d’une centaine de mètres carré, éclairé par la lumière du jour, et j’ai pensé un moment que dans un peu plus de cinq milliards d’années, selon les scientifiques, ces grandes baies vitrées donneraient sur un ciel sans soleil, mais nous n’en étions pas là, cette pièce de forme rectangulaire était un capharnaüm d’atelier dans lequel cohabitaient, outre un matériel d’artiste et de bricoleur, des œuvres réalisées, achevées, des œuvres dont je me demandais si elles étaient le fruit de son travail, des bustes, une dizaine à peu près, reposant sur des tonneaux métalliques ou des sellettes de sculpture, faits de matériaux pauvres, papier mâché, plâtre, un peu de terre cuite, bandelettes de papier journal, ou de revues, travaillés à l’acrylique, ensemble de personnages de toutes origines, dont le thème ou le titre aurait pu être, l’idée m’en vint au premier au regard, quelque chose comme Comédie ethnique, et des toiles aussi, à la symbolique moins évidente, il me fallut du temps pour en faire le tour en silence, j’aurais pu dire ma pensée à voix haute, mais les mots ne venaient pas, peut-être parce qu’il aurait fallu que je regarde mon interlocuteur et que faire deux choses à la fois n’est pas toujours le meilleur choix, de toute façon Monsieur me laissait faire le tour du propriétaire sans chercher à ouvrir le dialogue, et je soulevai des tissus cachant des toiles ou des volumes que je souhaitais voir, et après environ une demi-heure de cette découverte, je me tournai vers lui et, restant encore silencieux, regardait avec des yeux écarquillés cet homme dont j’ignorais tout et en qui je n’avais vu jusqu’alors qu’un Maître Majuscule, sans imaginer un instant trouver, sous la carapace d’un visage fermé, une sensibilité artistique et je ne sus rien dire pendant encore un long temps, sentant la tension qui présidait à mes relations avec Monsieur s’évanouir en douceur et les traits de mon visage se détendre pour s’épanouir en un large sourire, c’était la première fois que je lui souriais, sans pour autant parvenir à lui faire changer de mine, rien ne semblait pouvoir ouvrir une brèche dans le mur qu’il oppose à ses interlocuteurs, mais la délicatesse des céramiques jonchant le sol dans le coin gauche de l’atelier, au pied d’un four énorme, des légumes peints de couleurs fluorescentes et des boules de papier froissé de la taille de petits ballons, sur lesquelles des bribes de texte poétiques étaient par endroits lisibles, finirent par me permettre de desserrer les mâchoires et de dire à l’autre Monsieur, sans émettre la moindre opinion quant à la qualité de ce que je voyais, me mettant simplement à évoquer des plasticiens dont j’admirais le travail, tout en fixant le nez d’aigle de l’artiste, puis du travail de ma femme, cela va de soi, et je parvins ainsi, en monologuant un long moment sur un domaine que je crois connaître un peu, tout en continuant à tomber, ici et là, sur des aspects d’un travail éclectique, comme des croquis préparatoires dont la facture classique me laissait pantois, des pages de BD format raisin au graphisme élégant ou des photographies étranges et troublantes, à émettre des hypothèses qu’il resterait à vérifier sur la formation de ce drôle d’homme, sur sa carrière d’artiste et, pensant que ma femme ne connaissait pas son nom, j’en vins à la conclusion de la virginité du CV de Monsieur qui n’avait sans doute pas ou peu exposé, et je lui posai la question tout à trac, C’est là que je vais avoir besoin de Vous, fut en réponse à ma question sa seule parole, c’était la première fois qu’il me voussoyait, j’en restait coi, et l’avocat de Monsieur entrant au même moment dans l’atelier, je me fis la réflexion suivante, Il y a de l’avenant au contrat dans l’air et je me voyais déjà dans la peau d’un assistant d’artiste, ou de je ne sais quoi d’approchant, et, ça, ce n’était pas prévu au programme.

E.B.

Publié dans 27. Je rentrai dans l'estaminet, à quatre pattes... | 2 commentaires

Distribution

Une fois réglé, le distributeur de croquettes pour chat est autonome. La première ration est délivrée à sept heures du matin, la deuxième à midi et la troisième à dix-neuf heures. C’est un plaisir de le voir fonctionner. Je sais que s’il était filmé il offrirait dans tout son éclat, une fois vu en accéléré, la démonstration de sa précieuse mécanique _l’enchaînement linéaire d’un rythme pourtant syncopé comme la signature sonore du brio de ces appareils modernes, sophistiqués.

Les chats sont siamois. Elégants sans être précieux, de constitution fragile pour certains individus. Souvent atteints de strabisme, un tête à tête avec eux peut se révéler gênant _bien qu’avant tout leur regard est gênant et bien qu’après tout n’importe quel regard pour peu qu’il soit prolongé devient gênant, et j’ai eu l’occasion plusieurs fois avec eux de faire l’expérience du tir croisé de leurs yeux. A chaque fois qu’ils attendaient entêtés leurs croquettes.

La buanderie délimite le secteur. Au fond, le fenestron difficile à ouvrir. Le filet d’air frais quand il est ouvert balaye la longueur de la pièce. Ce sont là des objets usuels : machine à laver le linge, séchoir à linge, congélateur, lourdes formes carrées et blanches. Des fantômes égayant faiblement l’espace enténébré. Le courant d’air quand il vient à passer les effleure tous et agite mille souvenirs de la vie domestique, réveille l’idée de l’ambiance quand ils fonctionnent, et si par chance ils sont tous mis à marcher en même temps alors ça pourrait être toute une famille qui danserait tambours de machines battants.

Rien de tel qu’une porte qui se ferme violemment pour ouvrir une fenêtre. D’un autre côté de la pièce, de la maison. Les jeux amusants que se livrent les choses et d’autres, les organes entre eux du foyer. L’architecture de cette maison est dessinée par un ami qui a oublié que le sens nord-sud dans ces parages avec une telle disposition de ses huisseries la ferait claquer de tous ses membres plus souvent qu’à son tour. Alors tout se met à tourbillonner et virevolter : torchons, voilages, serviettes, bouquets de fleurs. Et même le souvenir de la peau du chat dansant dans le vent de l’arrache-coeur.

Publié dans 25. Emmanuel Bove (1898-1945) | Laisser un commentaire

La page qui se tourne…

La page qui se tourne tombe de la crête d’une minute où le surfer finit de jouer avec la mer. L’horizon fait alors la planche, surligne de son trait la fin du ressac, unit le jour à la nuit qui de toute manière le prend. A la fin le livre se referme, écrase entre deux pages un cabotage qui le coule, où se lit la matité d’un rendez-vous échoué quelque part autour de la baie. _Un espoir aurait pu naître de la mer hauturière, de la fuite loin des rivages hostiles, si le dernier horizon à l’est ne s’était ensablé dans la lagune.

l'intégralité du monde

Publié dans 24. Microgrammes, la description intégrale du monde (20 avr. 2017), Uncategorized | Laisser un commentaire

Alors que le soleil tel un gigantesque gyrophare…

Alors que le soleil tel un gigantesque gyrophare enflammait tout autour de moi, j’attendais mon heure. Après une brève réunification, certains de la tribu qui m’avaient fait captif commençaient à entonner une chanson en mélangeant les graves, pour faire ressortir les voix plus aiguës et reprirent une mélodie connue chez nous tout en chantant dans un dialecte incompréhensible. La cheffe sortit et tous s’arrêtèrent ; elle n’avait qu’un voile pourpre qui lui couvrait le corps. Sa tribu vint m’emmener devant elle et comme hier pendant le temps où l’on torturait à mort mon guide Simba, elle s’agenouilla pour me regarder.

BrunoIMGP8394

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Il tient dans sa main, rond comme une balle…

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Il tient dans sa main, rond comme une balle, bleu en grande partie, mais de toutes les couleurs, le décrire intégralement sur un tout petit bout de papier est un jeu d’enfant, mais sans citer tous les pays qui le composent, ni les régions, ni les villes, ni les villages, ni les montagnes, ni les fleuves, ni les rivières, ni les ruisseaux, à plus forte raison, ni les lacs, ni les espaces géographiques de taille intermédiaire, ni les espaces géographiques qu’on ne peut connaître que s’ils nous sont proches, ni les bleds paumés, ni les mers, ni les océans, ni les pôles, même s’ils ne sont que deux, ni les continents, ni les îles, ni les presqu’îles, ni les isthmes, ni les canaux… il est infiniment petit, au creux de sa main, il en a fait une boule, qu’il met dans sa bouche et l’y laisse fondre, puis l’avale.

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Il tient dans la main d’un enfant, c’est le monde et en faire la description intégrale en si peu d’espace est un jeu d’adulte, rond, bleu, il ne peut que lui manquer quelques pays, ne parlons pas du reste, il en manque, il en manque, tout le monde n’est pas là, un pôle est absent, remplacé par un trou dans lequel l’enfant enfonce son crayon noir pour l’y faire tourner.

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Il tient dans sa main, petit comme un monde, petit comme un monde et pourtant si vaste, bleu en grande partie, mais pas que, il en est plutôt fier au moment de le lâcher dans le vide en lui donnant une légère rotation pour que ses habitants profitent tous du jour et de la nuit, des saisons et tout le tintouin, il tournera autour d’une boule de feu, il en est plutôt fier, bon boulot !

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Il tient dans sa main, il le regarde et les larmes lui viennent aux yeux, c’est un cadeau d’enfance que lui on fait ses parents, le monde, rien que ça, il tient dans sa main pourtant, pas rond, non, plutôt bleu, et de toutes les couleurs, il doit en manquer un peu, quelques coins perdus sans doute, il n’a pas vérifié sous le canapé, des éclats du monde tombé du meuble sur le pavé, putain de chat !

 *          *          *

Il tient dans sa main de propriétaire, il y a des jours où il l’anéantirait volontiers, il en a les moyens, il y a des jours où il ne l’aime pas et puis d’autres où il se dit qu’en cassant son jouet il mettrait un terme à sa propre vie, il aimerait s’en éloigner à jamais et appuyer sur le bouton rouge, pourquoi rouge, et observer le spectacle.

 *          *          *

Il tient dans la main d’un homme, ni bleu, ni rond, c’est pourtant un monde, le monde, son monde et son majeur s’y enfonce, y glisse, s’attarde, en sort, y rentre, en joue, c’est son monde, un monde à l’origine du monde.

E.B.

Publié dans 24. Microgrammes, la description intégrale du monde (20 avr. 2017) | Laisser un commentaire

La ruelle s’insinue entre les murs

IMGP8393La ruelle s’insinue entre les murs gris, vide, silence.

Il est midi. Par delà un mur de pierres sèches un soleil franc vient envahir le sommet d’un acacia. Sa pleine floraison est une masse d’ocre et de blanc que le vert malmène et fait pleuvoir. La lumière est telle que de l’or scintille … La rue s’assombrit, le regard suit la chute des pétales.

A.D.

Publié dans 24. Microgrammes, la description intégrale du monde (20 avr. 2017), Uncategorized | Laisser un commentaire