Par une nuit sans lune

La beauté d’un troupeau de vaches en son pré par une nuit sans lune m’avait aveuglé après une marche de plusieurs heures, des heures et des heures, dans une forêt profonde, piège sans vice duquel j’étais sorti en toute inconscience tant l’obscurité ne laissait rien deviner de ce qui m’entourait, le paysage ayant de toute évidence changé, la profondeur du noir n’en étant pas altérée, notant que je ne me heurtais plus aux arbres, ne m’engluais plus dans des nids de fougères ou des toiles de branches d’arbustes et que soudain la bruyante effervescence du sol feuillu sous mes semelles avait cédé la place à la mollesse d’un tapis herbeux, humide, terreux, meuble et frais, silencieux ou presque…
J’avais d’abord ralenti mon train, surpris par l’absence d’obstacles, empêché d’avancer à tâtons comme marche un aveugle débutant en cécité, sans canne blanche et sans chien, sans automatismes, tendant désespérément les bras devant lui et se cognant avec entêtement à tout ce qui surgit sans cesse sur son parcours, mais aidé par ces arrêts obligés.
L’immensité, le vide d’un champ sans contours et sans existence visible s’opposait soudain à ma progression et je ne savais plus m’orienter ni comment envisager la poursuite de mon trajet. Devais-je continuer droit devant, obliquer sur ma gauche, ma droite, ou faire demi-tour ? Je n’en savais rien…
La frilosité me gagnait, l’immobilisme me guettait. Il me fallait pourtant poursuivre mon déplacement, chercher le sens et l’issue de cette marche gratuite. Je ne voulais pas revenir en arrière. Je n’avais pas fait tout ce chemin pour renoncer et subir la défaite.
La résolution de mon conflit intérieur vint d’un son de cloche, discret, lointain, puis d’autres, devant moi, de moins en moins distants, toujours plus proches, de plus en plus sonores, qui envahissaient maintenant l’espace réduit aux deux dimensions d’un écran noir et infranchissable. Les entendant approcher de moi, je voyais de mes yeux ces sonnailles dont un éleveur avait orné le col de ses bêtes, l’absence totale de visibilité donnant à l’ouïe l’acuité du regard. Les cloches faisaient maintenant vibrer l’air tout autour de moi, et le bruit étouffé des sabots s’enfonçant mollement dans l’argile humide, s’en extrayant dans des bruits de succion, s’était peu à peu fait entendre, splosh, shuh… splosh, shuuh… splash, shuuuh… splash, shuuuuh… splash… et le sifflement de l’air dans les naseaux des bovidés qui, me prenant peut-être pour leur gardien venu apporter les rouleaux de sel dont ils raffolent, m’encerclaient maintenant de leur présence empressée, se faisaient entendre de plus en plus distinctement.
La nuit respirait bruyamment, se faisait tintements, enfoncements spongieux, chuintements. La nuit m’accueillait pour me remettre dans le sens de la marche en me guidant.
J’avais repris ma patiente progression, suivi, précédé, serré de près par les pelages épais, le poil long, dru et doux, les cornes épointées par l’écorce des chênes et des hêtres, la sonorité rassurante de la rumination et des émissions profondes de méthane qui berçaient ma randonnée sans but. Je frôlais de la paume les museaux humides et chauds, je caressais ou taquinais les oreilles velues, j’attrapais à pleine main les toisons et, en marchant, mes hanches frottaient les cerceaux des cages thoraciques de ces bêtes paisibles. Dans le bas de mon dos, un frontal têtu me poussait avec tendresse.
C’était comme si nous nous étions toujours côtoyés. Et la brune, la noiraude, la blanche et la bicolore, se collant à moi, m’enserraient dans le giron de leur maternelle attention. Enveloppé par un parfum animal puissant, je respirais à pleins poumons.
J’allais au hasard vers le lieu indéterminé, inexistant peut-être, de mon destin, qui m’attendait de toute éternité et ne se déroberait pas à la certitude dans laquelle j’étais de le rencontrer. Privé de vue par des ténèbres éclairantes, marchant vers ce qui devait rester caché, je m’abandonnais à la fascination d’un regard intérieur observant sans les voir les plus infimes détails de ce qui m’entourait.
Et je marchais. Enfin, nous marchions. Pas chaloupés, petits écarts de côté, contacts furtifs, poussettes… Paso-doble sautillant, aérien… Nous marchions comme dansent et se meuvent des âmes dépouillées de leur corps dans le vide d’un voyage astral. Tango mystique ! Ni cahot, ni vacherie, ni violence bestiale ne brisaient notre entente… Je ne risquais pas le coup de corne, encore moins le coup de sabot ! La sérénité de cette nuit sans lune me transmettait son assurance.
Les vaches et moi, nous avions commencé à danser de conserve je ne savais plus quand, progressant sans difficulté dans une nuit qui, si elle empêchait une avancée rapide, n’interdisait en rien notre corps à corps fluide. Nos pas résonnaient avec une mollesse pleine d’allégresse. Le temps ne s’écoulait plus, il avait adopté un mouvement circulaire propice au déplacement et aux gestes automatiques.
Et rien n’allait venir troubler ma détermination à entraîner mes jolies danseuses vers des rythmes plus enlevés. Sous mon pied, plus rien n’indiquait sur quel type de sol nous évoluions. Libres, nous allions notre errance sans début ni fin, folle ronde, course sans frein, sans pause.
L’espace invisible semblait ne plus exister et se dérober à toute sensibilité, il n’offrait aucune résistance au mouvement, se cachait et disparaissait dans un temps gelé et le sol s’effaçait sous mes pas comme file un tapis roulant sous l’accélération d’une course immobile. Les parfums de la campagne se fondaient en une seule odeur, sauvage, qui ne définissait plus les lieux que nous traversions, mais la danse bestiale et scabreuse qui nous agitait, pogo d’enfer, ruades, courses démentes, feintes de corps et passes de rock’n’roll échevelé. Les musiques de danse de salon laissaient la place à des riffs de guitare acérés, tournant en chaîne, des rythmes de heavy metal que mes gentilles petites amies appréciaient à leur juste valeur. Je menais la danse et elles me suivaient avec des coups de cornes dans le vide et de violents déhanchements. Rodéo hardcore. Leurs queues, quand je m’approchais d’elles, fouettaient l’air. Meuglements gothiques et bruyantes expirations décuplaient mon énergie.
La beauté païenne de ce troupeau de vaches en son pré par une nuit sans lune, sans ciel, sans étoiles, sans clarté, le plafond céleste se confondant avec la terre et tout ce qu’elle portait, m’apparut d’autant plus clairement que les couleurs diurnes de ce bucolique paysage impressionnaient mon âme d’une lumière boréale. Il n’y avait plus ni haut ni bas, ni devant ni derrière, ni dessus ni dessous. Aucun champ ne connut jamais climax plus virevoltant ! A côté, les pâles nuits des raveurs ne sont que fades plaisirs…
Regroupées en une grappe moins compacte autour de moi, les bêtes étaient de chair, d’os et de sang. Elles conservaient leur réalité dans mon monde éthéré. M’ayant tout d’abord entraîné avec ferveur, elles me laissaient maintenant les conduire sans que je n’eusse plus à marcher, mes pieds touchant à peine le sol dont je ne savais plus s’il était bien là, comme de la pointe, soulevé de terre, porté dans la légèreté de l’apesanteur que j’étais par ces âmes-sœurs passives – elles m’avaient élu et me gardaient dans la chaleur animale de leur force collective qu’à présent je dominais… Lorsque nous parvînmes en ce lieu sacré où je les conduisais avec maestria, les ténèbres enchanteresses en lesquelles nous nous mouvions comme sur de moelleux nuages ne prenaient jamais fin.

E.B.

Cet article a été publié dans En vrac (avant sept. 2015). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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