Frotte-orteil et lisse-poil

Le soleil a maintenant envahi toute la chambre, ne laissant à l’ombre que les cinquante centimètres qui vont de la tête du lit – un tissus hindou acheté dans la rue Mauvignet, juste en bas, à deux pas, au 9… – à la lisière basse de nos taies d’oreiller blanches. Toute la hauteur du mur ciré, au-dessus de nos têtes, est elle aussi plongée dans l’ombre. Et nos visages demeurent dans cette fraîcheur bienfaisante, pendant que nos bustes, orientés dans des sens presque opposés, se laissent caresser par les rayons du soleil, Léa fermant les yeux comme pour mieux jouir de la volupté de notre offrande au Dieu Hélios, sa jambe repliée par-dessus ma jambe.
Je ne me lasse pas de la contemplation des plus infimes mouvements de ce corps abandonné, qui en apparence ne bouge pas, et pourtant le gros orteil, en un frottement maintes et maintes fois répété, effleure le dos du doigt de pied voisin. Ce geste mécanique ne gêne en rien le chat, blotti dans la douce caverne du pli de l’articulation de la jambe. Et, Léa a le pied grec, l’orteil le plus long ne bouge pas sous la caresse du « gros père », Léa nomme les parties du corps, le gros orteil est « gros père », comme elle l’appelait déjà lorsque je remarquai pour la première fois ce geste : pouce dressant sa tête pour passer au-dessus du corps d’Homère, Léa nomme ainsi le doigt du pied grec, et sans jamais effleurer l’ongle, lui caresser le dos, se dépliant et s’étirant pour aller chercher la base, presque la base de l’ongle, mais sans le toucher, puis descendre lentement le long des phalanges et, sans se presser, se replier pour revenir à une position normale, se déplier de nouveau, s’étirer encore et ainsi de suite, sans trêve ni repos, lentement, doucement.
Et pendant ce temps, toujours le pouce et l’index de la main cherchent, s’enfoncent, délicieux supplice, dans la toison du pubis, descendent jusqu’à la racine d’un poil qu’ils élisent et lissent en le faisant glisser doucement, lentement, sans trop le serrer comme pour en éprouver la longueur et retourner fouiller dans la masse pileuse, chercher avec patience l’élu suivant, celui que les doigts vont saisir à la racine pour le faire coulisser, remontant lentement, doucement sans perturber la précision du mouvement du gros père qui balaie le dos d’Homère en prenant garde à ne pas éveiller la curiosité joueuse du chat qui sommeille en ronronnant. Et le pied grec, tout comme les doigts de la main, elle ne l’a nommée ni « main de Fatima » ni « main de ma sœur », jamais ne se dérègle, jamais ne laisse l’arythmie troubler son ostinato. Et comme le pied, la main joue sa partition, un mouvement qui va crescendo en une précision qui me fascine sans que jamais Léa n’ait expliqué ce que peut signifier pour elle ce rituel ni ce à quoi elle pense en s’y livrant. Tout au plus s’est-elle contentée de lâcher un petit rire cristallin pour répondre à ma curiosité quand je lui posais la question du sens de ce qui serait un tic si elle ne pouvait s’empêcher de s’y livrer. Elle peut le faire en parlant et même en solfiant un thème de Charlie Mingus ou en décomposant le rythme d’une biguine ou d’un calypso. Elle peut le faire sans y penser.

J’ai dans les yeux la main, j’ai dans le regard le pied, et au premier plan se perd dans un flou ouaté comme sur une photographie à la profondeur de champ savamment étudiée la poitrine dont ma vue ne peut totalement se détacher.

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 1 : 2015/16. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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