Par élimination

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Il semble très bien seul. Tournant le dos à la fenêtre, il ne voit pas le passant se hausser sur la pointe des pieds pour jeter un œil indiscret à l’intérieur de l’appartement. Le dos courbé de l’homme absorbé dans quelque activité ne devrait pas lui laisser croire que ce sont là mystérieuses futilités. La posture est celle d’un homme concentré. Mais le passant ne se donne peut-être la peine de comprendre ce qu’il voit. Quand il passe son chemin, c’est pour oublier l’image volée, l’esprit entièrement occupé par des impératifs quotidiens, des tâches à accomplir avant de rentrer chez soi : il a rédigé le matin même, avant de se rendre au travail, une liste des aliments à acheter dans les magasins de la rue Oberkampf où il a pour habitude de s’approvisionner : « fromage (chabichou ou crottin de chavignol, tomme de brebis ou roquefort, livarot ou Neufchatel) – escargots de mer ou bulots (1 k) et lamelles d’encornets ou blancs de seiches (1,2 k) – oignons ou échalote (3), tête d’ail (1), pommes de terre ou patates douces (1,5 kilo), carottes (1 livre), fenouil (1 pied), pommes à couteau ou poires Williams (1 k), persil – vin rouge (Pic Saint Lou ou Beaujolais nouveau), muscat (Frontignan ou Rivesaltes), eau gazeuse (Badoit ou Perrier) – pain (de mie ou seigle) – aspirine (1 boîte), etc… le tout noté à la hâte dans l’ordre des boutiques qu’il rencontre en remontant la rue, question d’organisation dit-il à son épouse qui toujours s’étonne de cette petite maniaquerie, relue tout en répondant à celle-ci sur son téléphone portable que, non, il n’a jamais oublié le pain, oui, il prendra un kilo d’orange à jus pour son petit-déjeuner et anticiper les rigueurs de l’hiver, oui sa journée s’est bien passée, il a heureusement conclu le marché du dossier Tanner, oui les Suisses vont travailler avec la Stucky, oui, ce projet si important pour la boîte, mais elle sait cela, bien sûr, il lui en a déjà parlé, s’excuse mais c’est si important de s’ouvrir à elle de ses défis professionnels et, tout à sa réussite du jour, sans accorder le moindre regard au SDF assis là qui caresse son chien près d’un caddy débordant de tout leurs pauvre matériel, il arrive devant un distributeur automatique de billets de banque, range sa liste dans la poche intérieure de son blazer, plonge la main dans sa sacoche d’où il extirpe un porte-feuilles qu’il ouvre pour en tirer sa carte visa, fait un retrait de 100 euros sans penser à l’homme au dos courbé qui ne s’intéresse pas à la qualité supposée des occupations des badauds qui transitent par sa rue.
Il n’a pas changé de position, semble immobile et, vu de la rue au travers du rideau gris tabac qui n’occulte pas complètement la vision, on pourrait penser qu’il s’est endormi. Au-dessus de la table sur laquelle il se penche, une lampe de verre et de métal projette un cercle lumineux sur l’objet de son intérêt, travail ou divertissement, il serait impossible de le dire avec certitude puisque son corps fait barrage et que les yeux du curieux qui tend le cou pour observer cet intérieur et voler, en passant, une image qu’il s’empressera d’oublier en courant vers la trivialité d’un destin sans surprise. Près de l’homme penché, une bouteille de vin et un verre vide complètent un décor des plus sommaires : fauteuil cannelé au bout d’une table en acacia d’un peu moins, peut-être, de 200 cm de long, cadres aux murs, reproductions vieillies de tableaux de grands peintres français ou de petits maîtres, guéridon coincé dans un angle de la pièce et, au sol, tapis turc, kilim de belle facture jonché de livres ouverts et retournés, posés là sans soucis d’ordre, comme si n’importait que le fait de les avoir presque directement sous la main et prêts à lire sans qu’il soit besoin de se déplacer jusqu’à l’autre bout de l’appartement pour aller chercher le volume dont on a besoin sur l’une ou l’autre des étagères de la vieille bibliothèque surchargées d’in-folio poussiéreux ou de livres reliés cuir sur la tranche desquels on devine plus qu’on ne lit les lettres des titres et des noms d’auteur à la dorure passée ou encrassée. Voilà tout le mobilier de cette salle, où l’homme qui semble très bien seul se livre à une occupation indéchiffrable que le passant de tout à l’heure serait toujours bien en peine de discerner, même s’il lui prenait l’idée de sautiller devant la fenêtre de l’appartement pour tenter de mieux voir ce qu’il a déjà aperçu et garder une image plus précise de la scène, l’intérieur d’un solitaire, si l’on oublie un panier à chat, posé dans l’angle gauche de la pièce, à un mètre à peine d’une chaise et au pied d’un mur couvert d’un papier défraîchi ou décollé par endroits, oui, voilà tout le mobilier de cette salle. Toujours de dos, il est parfaitement immobile, s’il a une activité, c’est donc une activité intellectuelle qui ne nécessite aucun mouvement.
S’il écrivait, on verrait peut-être son bras droit bouger imperceptiblement, mais il n’en est rien. S’il lisait, on verrait peut-être l’une de ses deux mains tourner la page, de loin en loin, mais ni l’une ni l’autre ne se montre. Il est peut-être absorbé par une partie d’échecs, encore que face à lui ne se trouve ni fauteuil ni adversaire pour justifier l’hypothèse du jeu, ce qui peut signifier qu’il pratique seul, mais on ne le voit pas tenter le moindre mouvement, ni d’un fou ni d’une tour ni d’un cavalier ni d’une autre pièce, preuve qu’il médite sur une ouverture, un développement ou une fin de partie – les noirs font mat en six coups – et envisage mentalement – s’il est bien adepte du noble art, combien de coups peut-il prévoir à l’avance ? –, sans avoir besoin de toucher les pièces, les différentes stratégies à opposer à un adversaire resté dans l’histoire des échecs et même peut-être mort depuis de nombreuses années, signe d’une grande passion d’amateur pour ce sport intellectuel ou d’un niveau digne des meilleurs classements nationaux, voire internationaux. Qu’elle soit juste ou fausse, l’hypothèse ne peut être vérifiée. S’il s’agissait d’un jeu de go, la planche dépasserait de chaque côté de ce dos qui cache tout, surface de la table et ce qu’elle peut accueillir de plus qu’une bouteille et un verre, et visage de celui qui persiste à tourner obstinément le dos à l’observateur.

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 1 : 2015/16. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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