Tentative (malheureuse) de réécriture de la proposition du jeudi 22 octobre (cellules germinales)

Le monde ne sera jamais meilleur qu’il n’est, aussi l’image d’une famille attablée en train de dîner au milieu du désordre naturel du monde, demeure-t-elle l’archétype d’un microcosme idéalement équilibré et pacifié. Au sujet de cette image-cellule germinale, on peut penser à la propre nostalgie de Benjamin projetée sur l’œuvre de Kafka, et certainement lui préférer cette remarque lorsqu’il écrivait à Sholem : « J’imagine que celui qui verrait les côtés comiques de la théologie juive aurait d’un coup en main la clé de Kafka ».

Que faire de ce qui a été écrit en atelier. Comment le réécrire. Comment l’achever. (La question de la fin reste le fantasme de tout écrit, car la finalité d’une chose : c’est ce qui lui donne un sens).

Je crois pouvoir sauver (à la rigueur) ce petit échange si caractéristique du degré zéro de l’écriture:

« Monsieur Legenty demande : Tu ne viens pas te coucher ?

A quoi madame Legenty répond : Je ne crois pas.

Comment ça tu ne crois pas ?

Pas ce soir dit calmement madame Legenty.

Mais il est deux heures du matin ! »

De même que celui-ci qui peut s’apparenter à une vignette.

« Mais voici que dans une pièce voisine joue une enfant, et comme tous les enfants, elle joue avec un monde en modèle réduit, ici logé sous une cloche de verre : un décor champêtre en papier mâché avec colline, haie, chemin clôturé et vache dans le pré. Elle soulève la cloche en verre et s’empare de la vache. La bête y perd une patte, la haie un arbrisseau, le chemin sa clôture, la colline  la colline. »

A tenter à nouveau de maintenir cette image d’une famille attablée comme inspiratrice d’un texte à produire (la proposition d’écriture l’impose), je redoute que mon esprit ne sache quoi en faire, ne s’en encombre au point critique de l’endormissement ou bien tombe dans une forme d’autohypnose.

Cependant ce vide papier que la blancheur défend  (si mal), ne pourra longtemps échapper à son destin. Par crainte d’échouer comme à l’ordinaire (toujours mieux, bien sûr), dès la troisième ligne, apparaissait l’insignifiant couple des Legenty. (Le banal a cette vertu indémodable de sauver de la page blanche comme d’une rencontre sans désir ni objet).

Au début je pensais à une petite fille, puis m’est venue l’image d’un petit garçon, et maintenant je ne sais plus. J’ignore même s’il y a besoin d’un enfant, quoiqu’il faille un repas de famille et non un couple attablé.

Les Legenty soupent seuls. Ils ne se parlent pas. Seul le bruit des assiettes dit le texte princeps. Ils sont à deux doigts de s’insulter et vont choisir de regarder à la télévision un documentaire sur la campagne : C’est ainsi qu’apparaît sur l’écran une vache qui meugle sans fin, une colline toute d’un jaune électrique ainsi qu’un pré rutilant peint en vert fluo; comme s’il se fut agi de répliquer le décor champêtre  modélisé en papier mâché que la petite fille vient de bousculer.

On voit par là que le texte, macérant dans les limbes analogiques, ne veut pas s’engager directement dans l’écriture. L’impuissance à formuler le réel n’est jamais si manifeste que dans le recours à l’analogie, laquelle verse aussitôt dans cet afflux calamiteux de sens qui finit par s’inverser en donnant le signal d’un reflux : la tête sort de la coquille de l’escargot, pour aussitôt mieux s’y retirer au plus profond de sa circonvolution.

De même le vain souci de retrouver cet enfant.

Cet enfant devra exister. Il est nécessaire. Et c’est une petite fille.

J’aime à croire qu’en secret, elle joue à faire et défaire le monde si parfaitement cruel des hommes, au moyen d’une opération magique équivalente à celle qui consiste à. (J’avais écrit : à monter sur les planches d’une autre scène que le réel, mais il est facile de juger que la métaphore est tirée par les cheveux, comme d’ailleurs l’ensemble de ce texte ; on ne se refait pas).

A cette curieuse idée d’image-cellule germinale, j’ai peur d’avoir répondu : germicide.

J.P.

Cet article a été publié dans Saison 1 : 2015/16. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s