Le lai s’est tu

« A vous, très puissants seigneurs, messire Jacques Ier de Crussol, vicomte d’Uzes, mon très redouté suzerain, huitième vicomte d’Uzès, dame Simone d’Uzès, vicomtesse d’Uzès, ma très noble dame, si honneur me fut jamais donné de pincer les cordes de mon luth devant si belle assemblée afin d’y faire confluer le fleuve de mes balades et chansons et son affluent musical, porté par mes jongleurs, que la colère divine s’abatte sur mon pauvre crâne… » Ainsi m’adressai-je, avant que la roue de fortune tournât en ma défaveur, à mes seigneurs, et aux jeunes damoiselles et jolis damoiseaux qui emplissaient leur noble maison de leurs merveilleux atours et grande beauté. Onc mes chansons n’avaient pour sujet actions déraisonnables ou insensées, non, elles portaient haut le noble art du lai amoureux ou de la chanson de geste relatant les hauts faits chevaleresques. Las, les temps ne sont plus à l’amour courtois ou à l’hagiographie des sages et gracieux chevaliers du temps jadis !
Quand, à l’âge de quatorze ans, j’entrais au service de Jacques Ier de Crussol, mon seigneur et maître, les grands poètes provençaux, ces hommes illustres qui chantaient leurs canso en son château, faisaient briller la langue d’oc. Aujourd’hui, on ne l’entend plus, hélas, emportée qu’elle est par les flots bourbeux des balades fangeuses d’un bachelier sans honneur et sans foi, voleur de grand chemin, jargonneur, meurtrier infâme d’un homme de foi, malandrin, coquillard qu’il eût fallu pendre haut et court en la ville de Meung-sur-Loire quand il fut justement jeté en un cul de basse-fosse – ah ! entendre le craquement sec de ses premières vertèbres et le long crissement de la corde de chanvre sous le poids de son corps charié par les vents… – où il put pourtant, les prisons sont trop douces, écrire ses vers cyniques et corrompus. Eussent-ils pu ne jamais voir le jour, ceux qui donnent le titre de Maître à ce maraud, lui qui ne mérite que le nom de vilain, bon pour les gueux, les serfs, le vil de Montcorbier, frère de sang des sorcières, suppôt de Satan !
Notre siècle de lumière n’est plus et sous mes ongles noircis et crasseux, les cordes du luth grincent comme, sous le métal rouillé des armures aux reflets éteints, crissent les côtes de mes héros amaigris par la misère de l’état chevaleresque. Mes pauvres vers, quant à eux, chuintent à la façon dont chantent, sous la peau de tambour détendue du cadavre rongé, les larves grouillantes dont éclosent les noires mouches qui tournent en vrombissant, cherchant à échapper aux tissus et aux chairs qui les tiennent prisonnières. Oui, je suis le dernier héraut du chant devenu inaudible, insonore et sans voix majeure d’un art mort, les cordes vocales sectionnées par la lame de l’arme blanche d’un coquillard qui n’aime pas les rossignols !

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 1 : 2015/16. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s