Des hommes seuls

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Assis dos au comptoir de ce bar de la rue de la Folie Méricourt, où j’aurais pu tout aussi bien ne pas entrer pour en essayer un autre plus loin, ma seconde bière à la main, je regarde passer le défilé des habitants du onzième. Une foule en mouvement s’écoule sous mes yeux, par petits groupes pressés ou non, dans un sens, dans l’autre. Derrière moi, le barman, ce n’est peut-être pas le patron, fait un peu de vaisselle, passe la peau de chamois sur le zinc où la mousse qui déborde du verre à pied, une fois tirée la bière, laisse des traces sur le métal. Les passants passent. Ceci au moins est certain. Aucun n’entre dans le bar, ou presque, aucun ne s’attarde dans cette partie de la rue, et j’assiste peu à peu à la tombée de la nuit en trempant ma moustache – on peut être imberbe ou rasé de près et utiliser ce genre d’expression sans pour autant mentir – dans mon verre. Je ne fais que ça, et regarder. Mes oreilles me servent essentiellement à voir l’homme qui se trouve derrière moi et sert la clientèle, plateau à hauteur d’épaule. Sur le trottoir où le bistrot a son pas de porte passe une majorité des Parisiens qui empruntent la rue. De l’autre côté, ils sont bien moins nombreux et se croisent sans avoir pour éviter la bousculade à s’arrêter dans leur marche et se présenter de profil ou encore à mettre le pied sur la chaussée où les voitures, peu nombreuses, circulent à sens unique vers le square Saint Antoine.
Une femme pousse un landau, une autre tire derrière elle un caddy, un homme transporte un attaché-case, une demoiselle accompagne une valise à roulette qui avance à son côté et un clochard véhicule tout un bric-à-brac sali de couvertures usées, de vêtements élimés, de sacs plastique aux couleurs fanées, de bouteilles et de mille autre objets qui sont toute sa richesse sur laquelle, tourné dans le sens de la marche, un chien est assis. Bien d’autres que ceux-là transitent par ici et, à poursuivre cette observation de la vie qui va, qui vient, à vider sans précipitation, bière après bière, je pourrais finir ivre sans même m’en apercevoir. Je ne serais pas importuné par les clients, la totalité des consommateurs assis sous mes yeux buvant leur café ou leur boisson froide sans chercher à entrer en communication avec des inconnus de mon espèce. Une fois leur verre payé, ils partent grossir le flot des anonymes qui n’entrent pas dans le bistrot, venant d’on ne sait où, allant vers une destination qu’il serait inutile de chercher à deviner.
Sur le trottoir d’en face qui sans doute est presque désert parce qu’il longe des immeubles d’habitation et que les vitrines y sont rares, mais la raison de cette moindre fréquentation peut se trouver en d’autres causes, passe soudain un type à veste croisée. Mais ce pékin-là s’arrête, et se tourne vers une fenêtre à travers laquelle il zyeute, curieux, indiscret, inquisiteur, en se tenant sur la pointe des pieds. Il connaît évidemment les lieux et leur propriétaire, sinon son comportement pourrait passer pour franchement louche. Nul autre qu’un ami autorisé peut se permettre pareille ingérence dans l’intimité d’un espace privé. Pourtant, plus les secondes s’écoulent, plus cette hypothèse de bon sens laisse place au soupçon. La lumière, assez crue, qui provient à n’en pas douter d’une applique ou d’une lampe de bureau, c’est du moins ce que je perçois de mon poste d’observation puisque le lustre, s’il en existe un dans la pièce, n’est pas allumé, ne laisse voir aucun mouvement, nulle ombre humaine projetée par la source lumineuse sur les murs blancs couverts de tableaux, c’est du moins ce que les rideaux à la couleur indéfinissable me permettent – tout juste – de deviner. L’occupant de l’appartement, s’il se trouve bien dans les lieux ne se déplace pas. Il est donc peut-être assis – chaise, bridge ou fauteuil ? – et tourne alors probablement le dos à la fenêtre. L’indélicat qui l’observe, s’il avait des intentions amicales, se serait déjà signalé en frappant à la vitre. Rien ne prouve qu’il s’agit d’un des nombreux dérangés qui hantent nos grandes villes déshumanisantes, mais tout dans son attitude le fait penser. M’autorisant le vagabondage mental, je me dis, ce qui deviendrait finalement moins anecdotique, que je peux aussi bien être en train d’assister aux préparatifs maladroits d’un voleur – débutant, alors, quel manque de discrétion ! – fomentant un sale coup. Mieux encore, les stéréotypes ont la peau dure, notre homme pourrait revenir par le regard sur les lieux d’un crime ! Mais sans pousser le raisonnement jusqu’à des extrémités fantaisistes, on peut imaginer que nous avons affaire à un mauvais plaisant amateur de blagues d’un goût douteux et qu’il s’apprête à faire peur à une vieille connaissance. Si ses intentions sont de ce type, et pire en lien avec quelque entreprise criminelle, il aurait prestement pris la fuite une fois son acte découvert par celui qu’il surveille. Ce qui nous ramène à lui, l’homme qu’il espionne… Il y a de fortes chances pour qu’il soit occupé, non par quelque badinage sans conséquence, mais par une activité prenante, qui mobilise ses facultés mentales au point de le conduire à faire totale abstraction du monde qui l’entoure. La piste de l’ardeur ménagère faisant perdre toute conscience de la réalité extérieure n’est pas la plus crédible, il est d’ailleurs encore un peu tôt pour avoir la moindre activité culinaire et, même si l’heure ne fait rien à l’affaire, c’est dans la cuisine qu’on épluche le plus souvent des légumes, sans parler de mettre une épaule d’agneau au four. Quant au grand nettoyage hebdomadaire, le passage de la toile à pavé ou de l’aspirateur supposent déplacements et on verrait alors s’agiter une ombre travailleuse sur les murs. Non, l’homme est a priori assis. Pris par une occupation intellectuelle, ce qui ne signifie pas nécessairement noble. Lecture ? Plusieurs hypothèses alors… La triviale : des factures ; la banale : le journal ; la désuète : un courrier ; la plus belle : une lettre d’amour ; la courante : un livre de gare ; l’intelligente : des livres… J’évacue les vulgaires prospectus publicitaires, résultats d’analyses sanguines, et autres programmes télévisuels. J’oubliais la lecture sur écran, d’un commun qui peut vite m’exaspérer pour des raisons évidentes… et, plus rare, la lecture de partitions musicales. Gageons que notre homme appartient au commun, cette dernière éventualité n’est donc pas sur le plan statistique la plus certaine.
Je pense depuis le début de ma petite cogitation ludique à un homme. Mais le postulat du sexe présumé de cette personne mérite d’être interrogé avant que de pousser plus loin les conjectures. Pourquoi le fait de penser à une personne seule en fin de journée dans un appartement, inactive, ce qui ne veut pas dire inoccupée, me mène-t-il à imaginer un homme ? Misogynie inconsciente, vieux réflexes transmis par l’éducation, je ne saurais dire. Mais si c’est une femme qui habite là, il ne fait pas le moindre doute qu’elle n’a pas vu son agresseur potentiel, car alors elle aurait réagi et il n’aurait pas demandé son reste.

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 1 : 2015/16. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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