Sermon à propos des sirènes

Il est midi, nous sommes le premier jeudi du mois ; soit le 2 août : les sirènes ont retenti.

Ici et là, beaucoup s’étonnent encore, d’autres sont devenus sourds comme des arbres et celui-ci ne retient plus son chien qui l’entraîne sous le couvert d’un banc.

Le terre-plein central du boulevard, incendié de soleil, aride comme un désert ; vaste et vide à donner le vertige, sinon deux âmes ; toutes à leurs œuvres, postées en lisière du grand jardin, dès le matin.

« Demeurez bien averti mes chers frères, que si les alarmes sont légion ; le chant strident des sirènes clame à lui seul et à qui sait l’entendre : le nom imprononçable de Dieu.

Sachez encore, que si la puissance sonore de cette sirène ; sa clameur surnaturelle qui vous traverse et vous fixe à une place dont vous n’osez plus bouger,  vous alarme d’un danger comme aucun autre signal : ce danger n’est pas seulement le danger contingent propre aux malheureuses actions humaines, mais le danger qui est de demeurer sourd à la supra-intelligibilité de ce son. »

L’indifférence polie venait d’avoir raison du sermonnaire qui était redescendu de son banc pour rejoindre sa partenaire.

Ils se tiennent maintenant très près l’un de l’autre, quoique respectueusement et aussi dans la toute proximité de leur précaire présentoir étageant sur trois niveaux les opuscules multilingue de leur association cultuelle: La Bible dit-elle la Vérité, Jésus peut-il tous nous sauver, Pourquoi le Purgatoire, Dieu nous aime-t-il….

Chacune des couvertures s’illustrant d’une scène biblique ; toutes d’un réalisme appliqué propre à instruire et édifier.

La femme ; un peu sans âge, probablement encore jeune ; assise sur un fauteuil roulant ; pantalon moulant, jambes serrées en léger surplomb par rapport au bassin ; ample chemisier bleu foncé noyant sa mince poitrine et baillant sur ses reins ; cheveux bruns mi-longs sagement partagés par une raie centrale ; le visage lisse et pénétré d’une personne qui accepte sereinement son état et s’applique à le démontrer.

L’homme ; on lui donnera la pleine soixantaine, un peu de ventre, des cheveux grisonnants impeccablement peignés, une chemise cravatée d’un blanc éclatant sous une veste boutonnée malgré la chaleur, un pantalon sombre au large pli se cassant sur des chaussures noires idéalement cirées : un air dégagé de qui serait là comme ailleurs, en passant. 

Le voici qui grimpe brusquement sur le banc en pierre auquel il paraissait appuyé, attendant, plein de dignité, que les quelques rares personnes à s’être arrêtées, daignent le regarder, puis, comme soudainement inspiré ; il parle :

« Demeurez bien averti mes chers frères, que si les alarmes sont légion ; le chant strident des sirènes clame à lui seul et à qui sait l’entendre : le nom imprononçable de Dieu.

De qui d’autre tiendrais-je cette certitude que Dieu se nomme lui-même par la puissance sonore de cette stridence, sinon parce que la chose ne peut tirer sa révélation de moi seul ; qu’elle a été mise en moi par cette substance infinie, immuable et éternelle que nous nommons par défaut : Dieu. »

Deux jeunes hommes, paraissant à demi ivre, entrechoquent joyeusement leurs canettes en se souhaitant ; le jackpot, le superplus, le plein de gonzesses et on ne sait quoi d’autre cependant que de nouveaux écoutants se massent près de la chaire improvisée du prédicateur qui s’est tu afin que le silence, un instant perturbé, se réinstalle de lui-même.

« Le cœur n’apprend que par la souffrance, c’est pourquoi ce n’est pas la musique qui ouvre les portes de l’âme, mais le hurlement de la sirène dont les vibrations sonores tapissent vos nerfs, vous pénètre, vous crispe, vous vrille, vous fouaille, vous mord la chair, vous larde de pointes, vous scie les os ; martyrise en vous tout bonheur d’entendre, ne cessant de vous rappeler au devoir, à la croix que vous devez porter vous aussi et qui est le point fixe duquel tout se meut et d’où tout rayonne.

On parle, ici et là.

Il observe alors un silence inflexible.

De fait, il doit accepter qu’on murmure encore.

La sirène mes chers frères, n’est pas que cette pointe de feu qui s’insinue dans vos tympans ; c’est aussi de par son caractère imprévisible, parfaitement surprenant ; son pur jaillissement sonore ; un cadeau qui s’offre sur votre chemin passager et fugace ; un rappel à votre âme si noyée dans la chair, et peut-être l’occasion bénie d’une illumination : vous verrez alors le buisson ardent et entendrez pour jamais le Nom ineffable.

Mes chers frères, vous comme moi ne pouvons entendre le Nom de Dieu et voir sa Sainte Face en toute occasion d’alerte, sauf si celle-ci met en jeu l’ordre ou la vie du monde. Je songe bien sûr aux forces du mal, à la barbarie la plus archaïque qui est la violence terroriste ; à cette volonté de la perte de l’autre qui n’exclut pas la perdition de soi, à cette volonté démoniaque de l’élimination de tous au nom de la foi d’un seul.

Dieu hurle son nom à chaque coup porté aux innocents, en chaque tragédie où l’homme perd ses « qualités » pour n’être plus qu’un fanatique. Dans la circonstance effroyable où les sirènes n’auront plus de cesse : Dieu se nommera intelligiblement à tous et la croix que nous porterons alors, occupera tout l’espace. »

Les auditeurs paraissent s’être concertés, car presque tous quittent les lieux d’un même mouvement, si bien que le prédicateur a un geste involontaire de surprise et de lassitude, mais il se reprend aussitôt, sensiblement plus véhément.

« L’imminence de l’Apocalypse annoncée depuis l’avènement du Christ, nous invite à goûter sans tarder d’une oreille attentive, chaque son ; du murmure des oiseaux jusqu’à la clameur des sirènes, à commencer par les mots de notre langue qui demeure à ce jour la dernière lumière des hommes.

Que chacune de ces particules sonores résonne en vous, soit l’emblème d’un sens, le « toucher » d’une parole supra-humaine.

Le monde sonore est la partition divine, et cette partition ; écrite et concrète, est la somme d’éléments d’un langage qui habite le vide et qui est le propre de la singularité divine.

Ainsi, souvenez-vous mes chers frères, que Dieu ne parle pas seulement en langues, mais que la totalité des bruits du monde vous offre un nombre infini d’occasions de l’entendre ; aujourd’hui, demain et dans les siècles des siècles. »

Les deux jeunes hommes qui s’étaient subitement tus pour l’entendre se regardent d’un air narquois, puis, l’un d’eux, élevant sa canette de bière à hauteur du visage, se martèle la tempe à petits coups rapides jusqu’à ce que la mousse en jaillisse pour lui inonder l’oreille et qu’il se rejette brusquement en arrière, benoîtement surpris de n’avoir pas mesuré l’effet si prévisible de son geste. Penaud, il lève à nouveau sa canette dégoulinante face au sermonnaire demeuré debout sur le banc, proclamant : « Santé, le fêlé ! ».

« L’amer salaire de votre foi, Révérend ! » dit à voix basse celle qui se tenait tout du long si droite dans son fauteuil d’infirme, à quoi le prédicateur lui répond en regardant les impertinents s’éloigner : « Toute parole proclame une vérité, mais elle appartient plus à celui qui la profère qu’à celui à qui elle s’adresse, tandis qu’un son sans locuteur est innocent ; on a tendance à le considérer comme parasite, tout à fait indigne de venir troubler, soit le silence, soit l’écoute d’une voix, alors qu’il véhicule un message plus important que ce qu’aucune voix humaine peut transmettre».

Elle veut lui saisir la main mais il s’écarte, aussi elle empoigne une roue de son fauteuil, lui donnant une inflexion brusque et gauche qui le déporte sur le côté.

Alors qu’elle remet lentement son véhicule dans l’axe, le Révérend n’a qu’un mot : « Rentrons. »

J.P.

Cet article a été publié dans Saison 1 : 2015/16. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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