La note

Partenaire de la valse du tablier noir sur fond blanc, le plateau circulaire lévite entre les tables et le zinc, s’arrête un instant dans l’air saturé, vire et repart léger, danse une danse de guêpe, se rapproche chargé de verres aussitôt déposés sur une table là aussi dans une espèce de chorégraphie lancinante, aux mouvements hypnotiques, l’avant-bras chemise retroussée, toujours le même, se lève et s’abaisse et l’on entend à intervalle régulier la brève échappée de gaz de la bouteille en verre ou le choc de la pinte asséné sur la table, avant ça la révérence rapide du torchon humide qui fait un tour de piste et la main alerte qui balance un sous-bock, décapsule et dépose dans le même entrechat la bouteille et le ballon de blanc.
La femme est de dos, très droite, un peu cambrée. Sa nuque tressaille à chaque embardée du plateau. Les avant-bras posés sur la table, les mains à plat, inertes. Elle regarde devant elle. Lentement son bras se lève, arrête l’enjambée du plateau qui hésite, tournoie puis repart dans sa gigue lasse, emportant le verre vidé, pour la troisième fois maintenant. Encore sa nuque frémit puis ploie. Soudain elle a mille ans et son dos les supporte. Et la nuque fait saillir la colonne et ses épaules peu à peu rentrées et son cou disparaît et sa tête en roue libre tressaute.
Et la chaise face à elle est restée légèrement décalée, ouverte, signalant le départ et le vide, et l’absence à venir et le creux qui ne se refermerait pas, pas plus que le creux dans sa poitrine qu’elle sent maintenant grandir et lui comprimer les poumons et la gorge.
L’instant d’avant, ou quelques siècles plus tôt l’homme était en face d’elle qui a maintenant déserté. Il lui parlait et ses yeux qui fuyaient qui cherchaient un endroit où se poser, comme ces oiseaux parfois pris au piège dans les hangars aux poutrelles hautes, qui cherchent désespérément la sortie, le ciel au-delà du ciel de métal et dont le vol anarchique les précipite et les perd, ses yeux agrandis par l’effroi de celui qui assassine et sa raideur à elle, là dans la nuque, soudaine sous les petits cheveux, le coup de grâce et la mort à venir, lente, combien pleurer désormais et comment combler la béance, où pelleter le remblai pour relever et tenir la tête ?
Et le disque clair du plateau à nouveau dans son champ de vision et le verre déposé au passage, la coupelle en plastique et la petite note blanche maintenue à l’intérieur par un clapet transparent, comme un rappel ironique et salé.

Fab.R.

 

Cet article a été publié dans Saison 1 : 2015/16. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour La note

  1. Ping : Les textes de la saison 1 | La Page blanche

  2. Valse à trois temps
    Etrange collusion entre: le « partenaire du tablier noir », la serveuse et la chaise vide, et d’autre part: la belle métaphore des oiseaux, « les yeux agrandis par l’effroi » et « là dans la nuque ».
    Il se passe (s’est déjà passé) quelque chose, mais en dehors de nous, quelque chose qui a l’air effrayant, mais on ne sait quoi.
    « Soudain un bloc d’abîme » comme dirait Annie Lebrun.

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    • fabnia dit :

      Merci Jacques… En fait on peut savoir ce qui s’est passé, qui était effectivement « effrayant », qui a provoqué de l’effroi en tous cas. Je te laisse deviner, c’est dans le texte! Amitiés

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