Dans la nuit de morte forêt

Ma monture dont les sabots s’enraschent1 dans la boue des ruelles des faubourgs d’Angers me mène, au sortir de la ville, en la vaste forêt où les rais du soleil excitent la vie de toute une population animale qui s’affaire, mange, se fait manger, nourrit la nichée affamée aux becs grand ouverts, dans le bruissement d’ailes qui agitent la ramée quand la mère nourricière la traverse pour venir se poser furtivement sur la branche, choisit le ventre à qui elle fait l’offrande d’un vers bien gras, court ici et là, chassé poursuivi, chasseur poursuivant, maigre conil effrayé fuyant devant le renard, tant que la lumière de l’astre du jour déchire la toiture du bois, avant qu’elle ne commence à décliner. Et la course de mon fidèle destrier, son souffle semblent se fondre en ce vacarme sylvestre au point d’en devenir inaudibles, jusqu’au moment où l’activité décroit lentement avec le coucher du soleil qui approche, pour soudain, avec la mort de la dernière lueur exploser en un cri assourdissant de cristal qui se brise et cesse de chanter sous l’index mouillé de salive qui tourne, et tourne encore sur le rebord du verre. Plus rien ne vit et Sultan, mon destrier que j’entice2 pour le mettre au galop, refuse la course et se met au pas de lui-même, comme pour éviter la chute dans le noir que rien, pas même un clin d’œil de la lune, ne vient altérer. Il semble s’être immobilisé tant son allure et sa présence animale s’effacent et la funeste sensation d’être saisi par la glace en un monde gelé me prend, la peur est là et tout mon être se met à l’écoute du moindre bruit dans les fourrés qui pourrait trahir le guet-apens des bandits de grands chemins qui guettent le passage. Le sifflement d’une lame sortant de son fourreau ou le hennissement nerveux de chevaux excités par leurs cavaliers ne seraient pas plus cruels à mon ouïe aux aguets que cette suspension douloureuse de toute vie qui recouvre en même temps que les ténèbres tout l’espace de cette forêt profonde en laquelle, vaille que vaille, je dois encore enroier3 ma monture jusqu’à ce que la lumière tant attendue de la lanterne qui éclaire la porte d’une auberge sur le bord du chemin annonce au pèlerin qui chemine avec la peur en amazone sur son noir destrier la fin d’un supplice d’outre-tombe. Je ne déteste rien tant que ces heures sombres où la mort peut surgir sans se montrer et où toute la musique qui m’accompagne est le fin sifflement qui envahit ma dextre4 oreille dès que se tait le monde autour de moi quand la senestre ne perçoit rien et, tendue vers toute manifestation belliqueuse annonciatrice de l’attaque soudaine des coupeurs de bourse qui hantent les forêts dès la nuit tombée, n’en est pas plus heureuse de ne rien ouïr tant l’abîme qui l’entoure est pire que le vide de la tombe. Si Fortune veut que je ne me trouve qu’à une dizaine de verstes de l’auberge où brille la flamme dans l’âtre d’une salle commune où ripaillent filles et gars qui y sont retirés pour passer une une nuit sans souci de faire mauvaise rencontre, j’en trouverai grand soulagement. Mais j’ignore tout de cette forêt qui s’étend sans doute jusqu’aux portes de Paris et en laquelle je vais devoir errer plusieurs jours et nuits. Et mon seul réconfort, outre l’ampoule d’entoche5 que je serre en mon pourpoint et la juste ire qui contre mon mortel ennemi m’anime, est de penser qu’entrant en cet asile qui m’attend bien moins que je ne l’espère mon cœur se réchauffera autant aux gloussements des catins et aux rires gras des compères qui les courtisent qu’à la lumière et la chaleur qui m’accueilleront en poussant la porte des lieux. Mais pour l’heure j’ai grand malheur à traverser la noire mort en un silence de cathédrale des ténèbres et je n’ose même chanter pour la combattre.

1 S’enraschier : s’embourber, s’enfoncer dans la boue.

2 Enticier : aiguillonner, piquer

3 Enroier : mettre dans le chemin

4 Dextre : droite / senestre : gauche

5 Ampoule d’entoche : fiole de poison

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 1 : 2015/16. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Dans la nuit de morte forêt

  1. Les mots s’enraschent, s’enroient, se bousculent et paradent entre jadis et maintenant, rais de soleil et ténèbres, table ronde et roman popu.
    Un seul réconfort: l’ampoule d’entoche.

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