Cinq heures sonnantes

Le compte à rebours rituel avant la sonnerie, il le murmure parfois sans bouger les lèvres, le regard épinglé par celles du professeur qui miment une parole qu’il n’entend plus depuis combien de temps déjà ? Quatre, trois. Où était-il d’ailleurs ? Deux. C’est ça les limbes ? Un. Stridence familière suivie d’un court instant de stupeur collective, un arrêt. Alors le grondement dont il n’est pas sûr de l’entendre au départ mais si, il enfle et répand la cavalcade et les pas martelés assourdis au-dessus de sa tête et les grincements de concert, les pieds de chaise hurlant sur le carrelage et le flot qui l’emporte et c’est tant mieux, la porte le couloir et ses pieds à l’unisson suivent la cadence, il est un corps au milieu d’autres corps tendus vers l’air libre au-dessus de la marée tiède et moite. Son corps molécule aimantée par les autres pense par agglutination la trajectoire, et sous ses pieds les marches d’escalier avalées une à une dans une course instinctive à la survie, banc de saumons qui savent le chemin même à contre-courant, l’intelligence du vivant.
Et puis passée la grille étroite qui lui colles les coudes serrés aux flancs, c’est l’air du dehors. Il est libre dans l’espace et le flot se divise en affluents maigrelets et rapides encore, éparpille son écume au vent, ne tarde pas à se tarir. Lui reste là, dans sa course suspendue.  Les autres ralentissent, marchent le nez relevé, flairant la vie, le fil à suivre en solitaire.
Il voit devant lui les voitures défiler, marche ininterrompue dans un ronronnement que viennent ponctuer les claquements de portière à intervalle régulier, comme autant de gifles qui lui assènent sa mise au ban. Encore quelques éternuements de moteur, alternance de couleurs dans laquelle il s’efforce de trouver une logique, un rythme, un décompte qui déboucherait sur une réponse, noir, gris métal, bleu, rouge, noir, blanc, bleu métal, noir, bleu, rouge – c’est ça un algorithme ? – et qu’il suit d’un regard mobile, fragmenté, les yeux agrandis par l’espoir d’une solution qui s’effiloche à mesure que les graviers espacent leur crissement.
De l’autre côté du parking il scrute la route bordée de platanes et le ciel au-dessus dont le bleu sans réponse se teint soudain de rose, pâle comme une peau. Il entend, plus bas sur la grand route – ou ses oreilles lui mentent-elles encore ? – le  souffle asthmatique du bus, pourtant parti le premier. Atome esseulé du grand corps maintenant délité, il sent à présent le froid glisser une première lame entre le col de sa veste et son cou. Les épaules rentrées, il compte les feuilles de platane qui continuent de bruire en roulant sur elles-mêmes. Une, deux. L’une d’elles se détache du peloton. Trois. Elle suit le fil rectiligne du fossé qui la happe. Quatre. Alors muette la route, sous le ciel opaque.

Fab. R.

Cet article a été publié dans Saison 1 : 2015/16. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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