Havane et avanie

La scénette qui suit pour approfondir un aspect particulier de la proposition de Jean-Paul (le sur-place) et aussi saluer la mémoire du dramaturge Emmanuel Darley dont j’avais beaucoup aimé Pas bouger, donné à Nîmes en 2002 et avec lequel quelques un(e)s d’entre nous ont partagé un atelier cet été sur une proposition d’écriture que nous n’oublierons pas.
A peine avions-nous eu le temps de le connaître, qu’il quittait la scène du monde « sur les cimes du désespoir ».
Si loin s’étend la mort, tant elle prend de place. (Cioran)

Havane et avanie.

(Le bureau du Directeur. Deux fauteuils de part et d’autre ; on frappe à la porte)
– Entrez cher ami, entrez !
Bonjour monsieur le Directeur.
– Monsieur Monroe je suis heureux de vous voir, très sincèrement heureux. C’est un vif plaisir croyez-moi.
Il est partagé monsieur le Directeur.
– Ne restez pas debout. Prenez donc le fauteuil mon cher ami.
Puis-je savoir à quel sujet vous m’avez convoqué monsieur le Directeur ?
– Vos enfants ?
Ils vont bien je vous remercie.
– Kevin et…………..Ne me soufflez pas !…….. Attendez, ça va me revenir…….
Pamela monsieur le Directeur.
– Pamela !! ! Je l’avais sur le bout de la langue ! Onze ans et treize ans, je me trompe ?
Assurément pas monsieur le Directeur.
– De beaux enfants bien sûr.
Comment dire le contraire.
– Dites-moi, vous savez que dans une agence aussi petite que la nôtre rien ne demeure longtemps secret, c’est pourquoi je suis au courant de votre séparation. Vous êtes en instance de divorce n’est-ce pas ?
Oui monsieur le Directeur.
– Sachez monsieur Monroe que je suis de tout cœur avec vous. C’est hélas une chose assez commune de nos jours, et qui touche tous les milieux et tous les âges. Je suppose que vous avez la garde alternée de vos enfants ?
Oui, bien sûr. Enfin….. non….je ne suis pas loin de l’obtenir.
– Tel que je vous connais, vous avez déjà réussi à surmonter cette épreuve ……….
A peu près monsieur le Directeur.
– Voulez-vous un Havane ?
Non. Très aimable, merci.
– Vous auriez tort de vous priver ; on me les envoie directement de Cuba. J’y ai un lointain parent qui travaille dans une fabrique. Comme chef de fabrication bien entendu. C’est vous dire que leur authenticité ne se discute ni ne se refuse.
Je ne suis pas assez connaisseur monsieur le Directeur.
– Prenez-en un ! Vous le fumerez à votre convenance.
Ce serait gâcher un si authentique Havane.
– Vous savez que je suis très content de vous monsieur Monroe. Travail, ponctualité, esprit maison : vous êtes irréprochable. Sans doute parmi les meilleurs.
Si vous le dites monsieur le Directeur.
– Je suis bien certain que vous avez conscience de votre valeur et que vous n’êtes pas surpris par mes compliments.
Un peu, tout de même, monsieur le Directeur.
– La vie est faite de surprises, et elles ne sont pas toutes à notre avantage.
Sinon ce ne serait pas la vie.
– Ainsi, il arrive qu’une page se tourne au moment où on s’y attend le moins.
Et plus souvent qu’on ne croit monsieur le Directeur.
– En un mot monsieur Monroe, nous allons devoir nous séparer de vous. Non sans tristesse et regrets, je vous prie de me croire, mais les ordres viennent d’en haut : compression du personnel suite à nos pertes sur le marché des obligations. Pourquoi est-ce que ça tombe sur vous ? Je ne saurais vous dire monsieur Monroe ; un directeur d’agence tel que moi ne fait pas la pluie et le beau temps, sinon ça se saurait.
Je… je n’arrive pas à le croire.
– Vous devriez monsieur Monroe, c’est hélas non seulement crédible, mais factuel. La procédure est déjà engagée aussi le préavis commence à compter de ce jour. Ah ! Je vois que vous-vous décidez à prendre un de mes cigares !
Auriez-vous du feu directeur ?
– Bien sûr que j’ai du feu. Sachez toutefois qu’il vous faudra l’éteindre en sortant du bureau à supposer qu’il soit autorisé de fumer dans l’agence.
Je vous ferais humblement remarquer qu’il règne dans votre bureau une infecte odeur de lilas qui masque assez mal celle du cigare, aussi, à l’égal de vous, je désire fumer mon Havane à la place que j’occupe à cet instant, et jusqu’à ce qu’il me brûle les doigts.
– Je ne peux vous garder tout le temps d’un cigare Monroe, j’espère que vous le comprenez.
Vous m’avez gardé tout le temps utile à votre comédie, vous pouvez encore me garder le temps d’un cigare.
– Vous n’allez pas vous obstiner Monroe, le cigare n’était qu’un petit cadeau de courtoisie.
M’avez-vous proposé de fumer un de vos cigares : oui ou non ?
– A le fumer où bon vous semblera, c’est entendu. Mais ne vous braquez pas sur l’objet lui-même. J’aurais pu tout aussi bien vous offrir un chocolat. Tout ça ne tient qu’à l’humeur du moment. Tenez ! Voulez-vous un chocolat ?
J’en tiens pour votre cigare directeur.
– Vous être en train de vous ridiculiser Monroe ! Le savez-vous ?
Vous m’offrez une « mise à la porte » couplée avec un cigare plutôt qu’une « mise à la porte » avec un chocolat. Aucune ne vaut sans son complément : c’est un binôme inséparable. Je vais donc me mettre à fumer ce cigare.
– Monroe, vous prenez ce cigare et vous quittez mon bureau sur le champ !! Ma patience à certaines limites tout de même !
Êtes-vous un homme de parole directeur ?
– Sans vous commander Monroe : prenez la porte. Et immédiatement : ça va sans dire.
Je ne renonce pas à mesurer si vous êtes un homme de parole ou un de ces bavards qu’on emploie uniquement pour leur vertu à embrouiller le monde.
– Je dis ce que je fais et je fais ce que je dis. Ça vous va comme ça ?
Ne m’avez-vous pas proposé un cigare ?
– Certainement.
Ne m’avez-vous pas dit : « bien sûr que j’ai du feu » lorsque j’ai souhaité l’allumer.
– Façon de parler Monroe !
N’avez-vous pas ajouté : « sachez qu’il vous faudra l’éteindre en sortant » ?
– Façon de parler Monroe !
Vous avez combien de façon de parler directeur ?
– Avec vous, autant qu’il faudra pour vous pousser dehors.
J’ai la ferme l’intention de continuer à empester votre bureau avec ce cigare directeur.
– Vous avez décidé de me faire chier Monroe ? C’est ça, hein ? Si vous allumez ce cigare je fais intervenir la sécurité.
– Pas besoin. Le système devrait se déclencher tout seul, mais je suis certain que vous avez une combine pour fumer sans que l’alarme ne vienne vous gêner.
– Ça vous avance à quoi tout ça Monroe ? Vous aurez vos indemnités de licenciement. On fera une petite fête pour votre départ. Vous allez rester quelques semaines au chômage histoire de profiter un peu du système et ensuite vous irez frapper à la porte d’une autre banque. Alors ? Qu’est-ce qui vous faut de plus ? Emportez toute la boîte de cigares si c’est ce que vous voulez !
Je souhaite n’en fumer qu’un seul, ici même, et en votre compagnie si possible.
– Transigeons Monroe. Je vous laisse tirer quelques bouffées de ce cigare et ensuite chacun de nous s’en retourne à son travail comme si rien ne s’était passé. Je souhaiterais aussi vous entendre dire Monsieur le Directeur, si ça ne vous écorche pas trop.
Asseyez-vous mon cher ami, nous allons en discuter. Et prenez vous-même un cigare, ou bien un chocolat : à votre convenance.
– Vous comptez aller jusqu’où Monroe ?
Monsieur Monroe, si ça ne vous fait rien.
– Monsieur Monroe, pardonnez-moi.
Comment vont vos enfants directeur ?
– Très bien pourquoi ?
Ne me soufflez pas, laissez-moi deviner. J’ai leur prénom sur le bout de la langue…..

Marin M.

Cet article a été publié dans Saison 1 : 2015/16. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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