Le caddy des maux

Direction le caddy des maux. Miaou rentre à la maison. Momo, Sophie et Miaou, du pareil au même, veillent dessus comme sur leur trône. Les orbites vides voient les maux par terre, piétinés, saccagés, dépliés, cassés, fracassés, pulvérisés, au pied de la machine de métal qui regarde de son œil bleuté le spectacle du caddy, à l’envers, ses roues qui baisent le ciel, devant les années de misère méprisées. Et les jambes arpentent l’absurde. Trop de tout étalé là, des années de collection des petits riens de la vie pauvre, dans la rue et la glace, la rue et le feu, le sac poubelle éventré des hardes de la récupe, haillons, et les bouteilles de plastique écrasées… et les bras s’agitent, les mains ramassent, sous l’écran qui crachote sa lumière d’injonctions, rassemblent les objets de la déveine, éparpillés, jetés sans respect ni des contingences de la vie au jour la nuit giflée par le vent ni des vexations sur le banc du cul qui pèle ou à même le verglas des trottoirs du grand hiver, et les cartons de la chambre inventée tous les soirs de changement de camp, le duvet de crasse recoquevillé dans la boue, tout est là, étalé là. Proie de la panique, Momo, relié au caddy par sa chaîne, gesticule et gueule. Sa maison toute cassée. Il y a là, à même le sol, les années de déambulations urbaines sur lesquelles il veille, dont il a fait sa litière. Et les mains se pressent, maladroites à tout ramasser et plier pour rétablir le chargement, recréer le butin du malheur. Les globes noirs de la surveillance vingt-quatre sur vingt-quatre enregistrent et se rient des simagrées de la cloche qui s’agite. La tête serre, les yeux brûlent, les oreilles hurlent. Le singe sautille au bout de sa chaîne, gesticule en pantomime sa maison dévastée, vidée. Sur le boulevard glisse une voiture grise. On s’active. Les sacs de plastique bleu, orange retrouvent leur place dans le désordre des choses, petit à petit. Les couvertures trempées, boueuses, trouées, pliées, s’empilent une à une. Quand sonnent les douze coups de minuit, sur les tas d’immondices, les cartons font un toit au caddy des maux, sur lequel trône la girafe naine. Partir.

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 1 : 2015/16. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Le caddy des maux

  1. Il me semble que le tout début sème un peu la confusion.
    On ignore ce qu’est ou bien qui est Miaou, Momo et Sophie, puis on se demande à qui appartiennent les yeux énucléés puisque le robot n’en a qu’un. Visiblement, on se rattache à une histoire dont on ne connait pas le début. Dommage. De plus; est-ce le robot qui fait le ménage ou bien Sophie? A qui sont les mains maladroites? On aimerait que ce soit celles du robot, mais alors le terme de « mains » n’est pas approprié.
    Personnellement je me sens un peu perdu dans ce qui parait cependant de la bonne pâte littéraire. Je crois que si l’on tronçonne ou feuilletonne une histoire, il faut qu’à chaque fragment on dispose dans un coin, plus ou moins, des éléments permettant de pouvoir l’apprécier comme tel.
    Sans doute un fragment doit être un monde complet en lui même, détaché d’un autre monde qu’on se plait à inventer (rêver) à partir de ce fragment, plutôt qu’une sorte d’Ovni qui tombe d’on ne sait d’où et qui nous laisse sur une patte, floué, déçu, alors qu’un véritable mystère nous rempli de son manque, nous comble de l’énigme qu’il ouvre sous nos pieds. Il ne nous apparait jamais comme une erreur, un oubli réparable, un défaut; c’est là toute la différence avec le fragment fabriqué, gratuit, que nous vante Jean-Paul.
    Autrement le texte dit le cri, le désarroi, mais il a tous les moyens d’être plus percutant en étant plus précis sur les points que je me suis permis de relever.
    Ceci n’est qu’une opinion parmi d’autres, elle n’a pas d’autre valeur que de poser une question qui n’aurait pas été posée en atelier, donc, peut-être, de faire avancer le smilblic.

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  2. atelierjpm dit :

    Le problème que tu soulèves est celui du blog pour un texte qui s’écrit en atelier mais aussi hors atelier. Ce bout de texte, qui n’est pas un fragment, vit ailleurs (ici, il n’est que le témoignage d’un moment d’atelier). Il est d’ailleurs peut-être confus, même contextualisé. Je t’enverrai l’ensemble, comme ça tu me diras si ça se comprend mieux, si ça se tient. La confusion, qui est un peu le fil rouge de cet essai d’écriture, est souvent volontaire. Mais peut-être pas toujours. Le singe, le chat, la girafe… c’est complètement assumé. D’autant que ça peut même être un chien. Pour le reste, tu verras si ça s’éclaircit à la lecture de l’intégrale en cours (chantier en cours). La confusion est aussi sans doute provoquée par la façon de dire du maître de l’animal, par sa perception du monde et de lui-même. Ce qui est rigolo, c’est qu’à aucun moment, en postant le truc, je me suis demandé si ça pouvait être compris. C’est juste un objet que je mets là, en me disant qu’il sera peut-être lu. Tu viens de « gagner » la lecture du reste ! (E.B.)

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