Trajet

Au temps de ma première autonomie, celle qui commence quand on va seul à l’école, nous habitions au troisième étage d’un immeuble à l’aspect cossu mais dépourvu d’ascenseur.
Ce manque constituait à mes yeux un vice particulièrement grave. Aussi était-ce pour pallier cette insuffisance d’équipement que chaque matin je dévalais l’escalier recouvert d’un tapis rouge aux arabesques noires fixé aux marches de chêne cirées par des tringles dorées. Je déboulais alors devant la loge de la concierge après avoir négocié un virage spectaculaire en m’appuyant sur la boule noire qui ornait l’extrémité de la rampe de l’escalier.
C’est dans ces conditions qu’un jour j’ai cassé la boule.

La rue de Rennes offrait peu d’attrait si ce n’est la vitrine d’un marchand de couleurs qui présentait une collection de soldats de plomb en ordre de marche à côté d’un chef indien emplumé jusqu’aux épaules, suivi de quelques guerriers portant arcs et carquois..
Cette boutique cousinait avec celle d’un marchand de meubles plus ou moins antiquaire qui étalait ces trésors sur le trottoir. Le nom palindromique de son propriétaire s’inscrivait en jaune poussiéreux sur un fond noir de même qualité : IZZI meubles.

La rue d’Assas était triste et sans boutique à l’exception d’une crèmerie où l’on vendait le lait à la louche que la crémière, Madame FLATAUD, en blouse blanche versait avec précaution dans un pot émaillé blanc à veines bleues que lui apportaient ses clients. Il était aussi possible de s’enrichir d’un morceau de motte de beurre coupé à la ficelle. Enfin les enfants chanceux découvraient dans les paquets de café MOKAREX des petits sujets en plastique gris représentant les rois de France.

La rue de Vaugirard était plus animée. La première chose qui attirait mon œil était une horloge hexagonale avec un fond gris accrochée perpendiculairement à la façade à environ trois mètres du sol et qui servait d’enseigne à un artisan. L’objet avait son importance car situé à mi parcours entre la maison et l’école, il me fixait sur l’étendue de mon droit à la flânerie. Comme par hasard, quelques mètres avant cet établissement, se trouvait une confiserie où pour quelques francs d’avant M. Pinay, il était possible de s’acheter un ruban de réglisse orné en son milieu, d’une perle de sucre rose.

Le reste du trajet offrait peu d’intérêt. L’école faisait face au jardin du Luxembourg. On y pénétrait par un petit vestibule qui donnait sur la cour de récréation où de vieux acacias montraient des racines aux veines apparentes.

F.L.R.

Cet article a été publié dans Saison 1 : 2015/16. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s