Lit à porteurs

Sur ma planche, un coussin sous les reins, les pieds retenus par une cale en bois semblable à celle sur laquelle sont cloués ceux des christ en croix des statues religieuses, je regarde le ciel et les immeubles au pied desquels nous passons, mon bras posé parallèlement à mon buste et plié en équerre, ma main tenant une caméra qui filme à l’aveugle et tous azimuts, prenant au hasard et sans souci de cadrage ou de fluidité des panoramiques des images du trajet que, chaque jour, j’emprunte en me rendant à mon atelier, en traversant la presqu’île, mais sous un autre angle, puisque je flotte dans les airs et sur le dos, et les derniers étages des immeubles semblent vouloir se rejoindre et s’embrasser et le trottoir file sous nos pas sans que mes yeux puissent le voir et les passants me devinent sans que je les croise et rien de ce qui va au sol ou y demeure ne me concerne, sinon mes deux porteurs, choisis pour leurs qualités athlétiques et leur parfaire ressemblance – ils sont jumeaux – , qui ont la même vision que moi au quotidien, je devrais dire « qui pourraient avoir… » car ils ont mieux à faire qu’admirer la ville, concentrés qu’ils sont dans l’effort et la recherche d’une stabilité pour mon lit à porteurs qu’ils soutiennent avec la tête, un turban enroulé à l’Africaine sur le sommet du crâne, et des bras, dans l’attitude hiératique d’un soldat gaulois assez fort pour porter seul son chef sur un bouclier, faisant de moi, en quelque sorte, une reine que deux de ses sujets vénèrent assez pour lui éviter tout contact avec le pavé des rues tandis que, les accompagnant, mon assistante tourne autour d’eux, caméra au poing, prenant en toute conscience des images de notre étrange équipage, des images de ce qui se passe autour, aussi, arrêtant le moteur quand elle le souhaite, ce en quoi je ne l’imite pas, la mienne filmant en continu et au petit bonheur la chance – foin de la prise de vue – même si, parfois, mon œil, au gré des circonvolutions de ses contemplations et flâneries, s’arrête un moment sur l’écran articulé et entrevoit, sans volonté de corriger le tir, quelques rares passages et nous arrivons justement sur la passerelle que chaque matin j’emprunte pour aller, comment dire, me livrer à mes essais qui peuvent, comme c’est le cas aujourd’hui, mener à une expérimentation déambulatoire et visuelle, un autre regard sur la ville et sur un trajet maintes et maintes fois arpenté, mais enregistré d’une autre hauteur et à l’horizontale, qui plus est sur le dos, si bien que, sous le petit pont piéton, la Saône me semble autrement présente tout comme, le reste du temps, ce à quoi nous tournons le dos vit d’une autre vie sans que jamais nous n’y pensions.

E.B.

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2 commentaires pour Lit à porteurs

  1. je crois, et compte tenu de tes textes précédents, qu’il te faut lire toutes affaires cessantes Claude Simon, peut-être simplement le début de « Histoire » ou bien « Le palace ».

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    • atelierjpm dit :

      Je viens de lire Le Tramway, ça m’a calmé et il me semble tout à fait inutile, sinon pour s’amuser et travailler l’écriture, de s’essayer comme je le fais à la phrase interminable. Ce Claude Simon ne laisse de place à personne, il écrase tout. Quant à lire le reste de son oeuvre, il est sur liste d’attente ! Na !

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