Place Bellecour

Il marche les yeux fixés sur le sol, à petits pas, la tête baissée comme d’un qui aurait perdu quelque objet, accélère soudain, et peut-être sans raison, et peut-être pour une raison lumineuse, et peut-être pour des raisons obscures, et peut-être pour mille raisons, l’air moins concentré sur sa quête, puis ralentit de nouveau et s’abstrait dans son objectif – mais quel ? –, s’accroupit et observe de plus près le sol de terre battue – à la recherche de quoi ? – et, enfin, saisit délicatement, entre pouce et index, quelque chose, invisible de la distance où il se trouve d’où je l’épie, impossible à deviner, d’une taille infime et qu’il laisse soudain choir, comme déçu par la trouvaille ou, à d’autres moments, enfin satisfait de sa découverte, au point de la valider en conservant, après minutieuse observation, cet objet-là, et pas l’autre jugé défectueux sans doute, mais rien ne dit que la raison ne pourrait pas être autre, cet objet-ci abandonné à peine ausculté, alors que celui-là, pour des raisons indéterminées, rejoint dans un sac porté en bandoulière, sorte de gibecière à petits riens, une collection, hétéroclite ou homogène, comment le savoir de si loin, que la main dépose avec délicatesse et peut-être une grande satisfaction, avec précaution, pour reconduire ensuite la méthode, avec plus d’application encore, comme si le fait d’avoir trouvé lui redonnait du sens, la légitimait, augmentait la probabilité de faire trouvaille nouvelle, à la façon du cueilleur de champignons que la découverte d’un spécimen intéressant fait croire à la chance d’être tombé sur un coin qu’il ne quitte pas des yeux, et sans moi non plus quitter des yeux son tour de la place, réalisé avec lenteur, en une attitude proche de celle des ramasseurs de champignons mais aussi des pêcheurs à pieds qui, à marée basse, envahissent les plages pour fouiller le sable, traquer la prise au fin fond des anfractuosités rocheuses, mettre dans leur seau crevettes grises, berniques, vigneaux, anomies, pissouses, donaces, pholades, coques, moules, praires, flions, palourdes, européennes ou japonaises, pétoncles, clams, natices, turitelles, dentales, patelles, oursins, luisettes, pignons, bulots, huîtres, plates ou creuses, sourdons, spisules, tellines, lavagnons, vanneaux, bucardes, coquilles Saint Jacques, littorines littorales, troques épais, tapes croisés, chapeaux chinois, rochers hérissons, mactres corallines, nasses réticulées, buccins ondés, porcelaines puces, amandes de mer, myes des sables, pieds de couteau, vénus à verrues, olives de mer, becs de jar, oreilles de mer, peignes variables, crépidules des moules et toutes sortes de coquillages qu’on n’a pas encore inventés et qu’il est bien improbable de trouver, au milieu d’une ronde de champignons, sur la place d’une si grande ville, dans cette posture de celui qui cherche, et je ne sais pas le fin mot de cette cueillette urbaine, mais sans aucun doute l’homme penché cherche et cueille, mais on peut se demander ce qui, sur cette terre battue, mérite tant d’opiniâtreté dans la prospection, et l’hypothèse de la recherche de pièces de monnaie perdues là par des touristes inattentifs, ou pourquoi pas même de billets, ne tient pas car, alors, il n’y aurait pas examen et rejet quand quelque chose ne va pas – un sou, c’est un sou et on ne sélectionne pas les pièces en fonction de leur intérêt quand on les trouve sur le sol, on les prend et on les empoche –, quant aux champignons et aux coquillages n’en parlons pas, ça n’a aucun sens, mais alors que cherche-t-il, depuis qu’il a couvert plus de la moitié de la distance qui va finir par le faire passer devant le banc où nous nous trouvons et, mes camarades se mettent eux aussi à supputer sur cette activité mystérieuse menée par un homme qui, si la chance le permet, va se mettre à croupetons devant nous et saisir, entre ses deux doigts, l’une de ces choses de peu que je le vois sélectionner avec soin, ramasser, rejeter ou conserver, trier avec une telle exigence qu’il ne peut s’agir d’une collecte sans signification, sinon pourquoi diantre se donnerait-il tant de peine, et s’il agit sous nos yeux, nous pourrons distinguer avec précision la pièce, même si nous savons pour avoir rejeté au nom de la logique cette hypothèse qu’il ne ramasse pas des pièces, repérée, saisie et observée, réservée ou délaissée, qu’importe après tout si nous pouvons enfin percevoir la nature de ce glanement, mais il suffit parfois de désirer une chose pour que la réalité nous la confisque et, sur toute la partie du périmètre où il est enfin assez près pour que nous puissions voir avec certitude ce qu’il pince entre ses doigts et garde ou ne garde pas, quand enfin nous pourrions voir entre son pouce et son index même un timbre poste, et même le plus petit des timbres poste, il se trouve que pas une fois il ne s’immobilise pour se baisser et ramasser, non pas une fois, et il passe dans cette attitude de chercheur déjà bien assez observée, accélérant plutôt le pas comme si rien de ce qui l’intéresse n’affleurait sur le sol dans cette partie de la place et pas une fois il ne réitère ce curieux manège qui le fait s’arrêter, se pencher, se baisser, s’accroupir et ramasser pour examiner puis négliger ou priser, déposer précieusement dans son sac à bandoulière – quoi ? –, et nous en sommes quittes pour le regarder s’éloigner rapidement et, enfin mais trop tard et bien trop loin, se baisser pour prendre ce que nos yeux ne peuvent voir de cette distance entre ses deux doigts et, aussi absurde que cela paraisse, l’évocation de la taille d’un timbre poste ne provoque rien, sauf une association d’idées qui ne nous mettra pas sur la piste d’une réponse à cette énigme de la place Bellecour, homme en quête d’on ne sait quoi continuant son tour, adoptant non une marche circulaire mais suivant un trajet spiral qui le fait se rapprocher lentement du centre de la place et de sa statue équestre, comme s’il voulait arpenter du regard l’intégralité de la surface du terrain de sa quête, ne rien laisser au hasard en cherchant partout ces choses qu’il dépose parfois dans son sac, et ne pouvant rester plus longtemps à le surveiller, dans l’obligation de reconnaître que nous en serons pour nos frais, nous quittons la place pour aller ranger notre planche et commencer le montage de notre film sans savoir ce que pouvait chercher cet homme, restant sur l’image du timbre, sur cette étrange activité de collectionneur qui évoquent celui qui, loupe et pince en mains, feuillette ses albums dont il extrait, de temps à autre, un exemplaire qu’il isole de sa collection pour le glisser dans un autre album, peut-être celui des doubles, mais cela n’a pas plus de sens que champignons et coquillages et nous ne saurons jamais le fin mot de cette histoire puisque, n’ayant pu voir de nos yeux ce qu’il ramassait, il ne reste qu’à le laisser à son activité mystérieuse sans montrer notre curiosité en allant l’interroger sur ce qu’il fait au juste, convenant avec juste raison, et après en avoir débattu entre nous de la façon la plus démocratique qui soit, c’est-à-dire en terminant la délibération par un vote à main levée, car comment faire autrement sans urne et sans bulletins de vote, que ne pas accéder à la connaissance de la substantifique moelle de l’activité quasi obsessionnelle de ce cueilleur urbain conservera à l’événement sa poésie, que lui ferait à tout coup perdre une explicitation.

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 1 : 2015/16. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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