Du fleuve les herbes folles

Tombé du bus à son terminus, profitant d’une courte accalmie du flot presque ininterrompu des vagues automobiles, je traverse la route et, une fois de l’autre côté, sans traîner, enjambe la rambarde de sécurité pour plonger le pied dans les herbes folles, dévaler aussitôt sous le vent le fossé qui ondule et dégringoler en cascade incontrôlée jusque près du fleuve où, parmi les arbustes et les déchets citadins, sans s’éloigner des vases de la berge (pour sacrifier à l’Album de la comtesse), tourne le dos aux confins de la ville et sillonne vers la naissance d’un paysage marécageux un boueux tracé sitôt sectionné par la bichromie blanche et rouge d’une barre de métal cadenassée par les services des Eaux et Forêts et jetée en travers des folles chevauchées des motocyclistes à deux ou quatre roues, le piéton pouvant toujours, d’un ciseau par-dessus, d’une génuflexion par-dessous, poursuivre son chemin au milieu des joncs, des cannes de rotin, de la prêle et autres plantes pluricellulaires des milieux humides, phanérogames vasculaires en ce qu’elles exhibent leurs organes reproductifs, ces verticilles dévergondées d’équisétales actuelles ou primitives dont le foisonnement, au moment du rut, invite à ne pas s’aventurer hors du sentier, la zone devenant de plus en plus marécageuse, et, au sortir d’une génuflexion profane, cherchant alors du regard l’homme vers lequel m’a envoyé l’initié : l’être solitaire et occulte, inventeur de geste, unique prédateur d’une espèce non comestible qu’il traque, débusque, capture – bourriche pleine –, me redressant sans heurter des reins l’administrative barrière, une fois passé cet obstacle bicolore, je reprends ma marche, averti de la durée du trajet menant de ce lieu qu’un plan de ville signalerait par la formule « Vous êtes ici » à ma destination finale où, d’un monceau de terre ferme surplombant le courant et sur lequel ne peut se tenir qu’un homme seul, œuvre, canne à la main, celui-ci, et certain de ne pas faire fausse route, car sans m’avoir décrit avec précision les lieux, mon informateur a évoqué un paysage dont chaque aspect me semble connu, que je crois revoir et retrouver, traverser pour la deuxième fois comme si j’y étais déjà venu en songe, ou peut-être comme si je marchais en rêve dans un espace ouvert offert au visiteur guidé par la nécessité – le destin, peut-être – et quand le sentier, après une série de tournants et le franchissement d’un pont jeté sur une rivière qui se jette dans le fleuve en aval, se sépare en fourche, c’est, contre toute logique, le segment de droite qui m’aspire vers les marais et, après avoir traversé une forêt dont les fûts ont leurs racines dans l’eau et la vase, on revient alors vers les flots sombres, gris comme un ciel d’Ecosse, noirs comme le cœur des hommes, du fleuve que fouette d’une mitraillette à leurres multiples, depuis le promontoire de terre piétonne où, à près de cinq mètres de la fin soudaine du chemin, il trace des courbes dans le ciel, s’empressant, une fois exécuté son lancer, de mouliner pour que jamais ne se mouille le fil monté, spectacle d’une technique dérivée de la pêche à la mouche, mais à l’efficacité bien supérieure, le pêcheur de légende.

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 1 : 2015/16, Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Du fleuve les herbes folles

  1. je maintiens (je te l’ai déjà signalé) qu’au prix de très menus changements tu pourrais te passer de la ponctuation, ce qui donnerait un style et une densité à ton habituelle coulée textuelle qu’un peu de réécriture ferait accepter dans une revue de poésie, et peut-être pas des moindres.

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  2. atelierjpm dit :

    Sans doute, même si j’en doute, moins d’ailleurs que je ne doute de l’intérêt de supprimer la ponctuation, parce que j’aime les virgules, ces petites bites modestes qui portent à droite mais inclinent vers notre gauche ; les points, qui me font penser aux tétons des filles… les points d’exclamation, ces verges triomphantes ! les points virgules, à l’excitante androgynie ; les tirets – mi-molles en voie ascendante ou descendante -, les parenthèses ( petites fesses souriantes ), sans parler de la sensualité du point d’interrogation. Pourquoi supprimer l’érotique ponctuation ? Pour une gloire sans témoins ? Le blog de La Page blanche suffit à mon bonheur.

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