Micocoules

La grille basse recouverte d’une peinture verte un peu écaillée était ouverte chaque matin. De l’autre côté, cette cour immense ombragée de micocouliers, zébrée d’éclairs vifs et bruyants, de turbulences colorées, de cris et de rires perçants. Micocouliers aux troncs lisses, sans bras, géants tristes qui pleuraient leurs feuilles légères à l’automne, tapis bruissant sous les sauts et les jeux. Il les apercevait du bout de la rue Emile Khan et savait alors que quelques pas seulement le mèneraient jusqu’à eux, égrenant les secondes précieuses ou encore il sentait la tiédeur du lourd manteau de laine bleue, de la main ferme et sèche, un peu rêche, qui réchauffait la sienne, de la voix familière qui répétait les injonctions d’usage, lui traînant les pieds exprès, raclant le bout de ses bottillons neufs sur le goudron grumeleux du trottoir trop court, qui sentait monter déjà ce je-ne-sais-quoi qui déborde à l’endroit du cœur où ça tapait de plus en plus en plus fort jusqu’à lui faire mal presque, qui entendait déjà les criailleries, les piaillements se rapprocher, le happer, envahir sa poitrine, le griffer. Une courte halte au niveau du passage piéton, ils traversaient, lui se collant se fondant dans le drap de laine, respirant, le nez dans l’étoffe, l’odeur du dedans, de la tendresse, humant jusqu’à en perdre le souffle le lointain parfum de violette et de tabac mêlés, manquant de déséquilibrer, ralentissant, entravant la marche de sa mère qui répétait les mêmes mots chaque matin, irritée, agacée, les micocouliers sans bras devant lui, les zébrures, le vacarme strident, la grille ouverte, basse, peinte en vert, les écailles qui laissaient transparaître le gris froid du métal et quelques points de rouille, alors elle se penchait, s’accroupissait, s’agenouillait parfois, le tenait dans ses bras, le serrait, ses épaules, une étreinte brève, la première, lui attrapait le menton, souriant, plongeant ses yeux doux dans les siens agrandis, démesurés, si ouverts que la rue, les voitures, les jambes des passants, les zébrures de l’autre côté de la grille, les micocouliers, le monde enfin du dehors semblaient pénétrer sa pupille et geler son regard qu’il fixait pourtant sur l’iris mordoré souriant, sourd aux mots qui échouaient à l’encourager, le rassurer, car il savait que c’était maintenant les aiguilles dans la gorge, alors elle se levait, le poussait doucement, saisissant tendrement ses deux épaules, le livrait à l’odeur fade et écœurante des micocoules écrasées, au vacarme, à l’enfer, et il restait là, bras ballants, dans un dernier halo de tiédeur presque enfuie, les points de rouille sous la peinture verte écaillée faisant comme un clignotement faiblard sur fond de laine bleue, dans le balancement de l’étoffe lourde et le pas s’éloignant, un puis deux. Les micocouliers n’ont pas de bras et ils crient.

Fab.R

Cet article a été publié dans En vrac (avant sept. 2015), Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s