Si nous habitons un éclair… (R. Char)

Il souleva la bûche à l’aide de la main froide et une gerbe d’étincelles descendit en guirlande le long du billot incandescent pour se fondre dans le matelas de braises rougeoyantes. Les lueurs des brandons ravivées par l’appel d’air semblaient s’appeler et se répondre dans une langue mutique, lancinante, monotone comme le chant de cet oiseau matinal qui venait cueillir ses rêves de l’aube, lançant toujours la même courte phrase musicale, sommaire, do sol peut-être, et à laquelle répliquait toujours le même segment inversé, sol do, lancé depuis l’arbre voisin.
Il attendit que les clignotements ralentissent, s’apaisent, et revit brusquement le visage de la standardiste entraperçu derrière la vitrine de l’agence immobilière de l’avenue Jean Moulin, reflétant les lueurs des téléphones dont la sonnerie semblait avoir été remplacée par des diodes de couleur rouge, comme dans les centrales d’appel. Il l’imagina auprès de lui, devant la cheminée, son visage immobile transplanté dans la même position attentive, comme si elle lisait, sa peau claire rosissant au même rythme que la respiration des braises. Maintenant des crêtes blanches dentelées se formaient autour des menus morceaux de charbon, faisant comme une mer de cendre blanchâtre au-dessus du brasier qui vivait toujours sa vie bouillonnante, souterraine, faisant entendre un sifflement continu, ténu, entrecoupé de rares claquements lorsqu’une flamme s’élevait soudain d’un brandon au cœur duquel le bois sec résistait encore pour rester à l’état de bois, surgissant et s’enflant aussi soudainement qu’elle s’éteindrait, laissant consumé le morceau récalcitrant dont la rage s’étouffait maintenant sous la surface ondoyante, irradiant son visage d’une dernière salve de rutilance.
Alors il laissa retomber la bûche qui crissa de tout son corps allongé sur les charbons ardents. Une flamme lécha ses contours de mosaïque en fusion, la traversa de part en part, sembla s’éteindre, avalée par le corps encore vivant, puis resurgit, facétieuse, derrière le crocodile vaincu.

Fab. R.

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2 commentaires pour Si nous habitons un éclair… (R. Char)

  1. Joli glissement analogiques des brandons à l’oiseau et des diodes rouges aux braises du feu, mais que vient faire le crocodile vaincu.

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    • ericbouffay dit :

      Les Fabienne ont une histoire avec les crocodiles, on le sait tous ! A part ça, Borges dit à propos d’un ver de Martinez Estrada (‘Nous sommes déserts ») : « Peut-être une phrase littéraire ne peut-elle s’expliquer sans perte. Si je dis « Nous sommes déserts » c’est déjà efficace. Est-il donc nécessaire de chercher plus ? »

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