Enrichissement de l’art halieutique

« Pour pêcher cette espèce que même les plus expérimentés maîtres de l’art halieutique ne connaissent pas, n’ont jamais observée, jamais traquée, jamais prise, jamais imaginée, rêvée, intellectuellement appréhendée, qu’aucune encyclopédie, aucun manuel spécialisé, aucun dictionnaire, aucune brochure de société piscicole ou de Fédération Nationale de pêche ou d’association de pêcheurs au lancer, aucun ouvrage d’amateur éclairé, aucun mémoire de pêcheur professionnel, aucun texte, qu’il soit de fiction ou non, n’a seulement mentionnée, pas même en appendice, en note de bas de page, en annexe, pas même en une brève allusion, mais je me devrais sans doute de commencer en expliquant comment j’ai pu, alors que nul ne savait l’existence de ce poisson-là, inventer une méthode pour le prendre à l’aide d’un matériel banal, commun à tous les pêcheurs à la ligne, celui du tout-venant, néophytes et experts confondus, qu’ils pratiquent peu ou de façon régulière, bref comment j’ai découvert l’espèce, mais je n’ai ni le temps ni le désir de tout révéler de cette odyssée, je m’en garderai donc et ce ne serait d’ailleurs guère intéressant pour vous qui m’êtes envoyé par un homme qui ne m’a jamais vu faire, ne me connaît ni d’Adam ni d’Eve, n’a connaissance de mon existence et de mon originalité que par une sympathie de pêcheur dont je ne détiens pas la clé, car nul n’est jamais venu me voir exercer et j’œuvre en un lieu où le passage n’est guère fréquent, et la plupart des promeneurs qui randonnent sur le sentier, là-bas, qui bifurque et se trouve suffisamment loin de mon poste pour qu’on ne me devine que vaguement, sans possibilité d’analyser ma technique et de la différencier d’une autre, et quand bien même s’y essaierait-on, on me prendrait sans doute, d’aussi loin, pour un grand débutant lançant avec maladresse et trop impatient pour attendre avant d’actionner la manivelle du moulinet, alors que tout l’art de cette pêche consiste, in fine, à ne jamais laisser les leurres entrer en contact avec l’eau, et je dis bien les leurres, sinon le banc – l’espèce que je pêche est grégaire, d’un naturel peureux et extrêmement méfiant, elle disparaît donc au moindre frisson de l’onde – prendrait la fuite en s’enfonçant au plus profond du fleuve et alors finie la pêche, et durablement, vous pouvez revenir chaque jour, pendant des semaines sans rien prendre, sans avoir la moindre occasion de prise, cela demande une pratique experte, lancer, attaquer au moulinet avant la fin du geste, en tournant avec dextérité et grande vitesse, il m’a fallu des années, je n’exagère en rien en parlant d’années de patience et de pratique sans cesse renouvelée et améliorée, pour mettre au point cette méthode unique, la seule efficace avec cette sublime espèce, de même qu’auparavant il m’avait fallu des années pour monter le seul bas de ligne valable pour cette toute nouvelle approche, la mitraillette de leurres, plus gros que les mouches des pêcheurs à la truite mais assez légers pour ne pas fondre sur la vague et y plonger en un irrémédiable plouf de plomb sonore et assez lourds pour faciliter le lancer, et pour cela il fallait trouver le nombre de leurres idéal à la mitraillette de dix leurres et les intervalles entre les différents leurres, et une fois imaginée la mitraillette et trouvé le nombre de leurres parfait, par tâtonnements successifs, une fois monté le bas de ligne, toujours par tâtonnements successifs, en utilisant un matériel standard, mais en l’organisant de manière créative et innovante, les dix leurres, pas un de plus pas un de moins, espacés d’exactement dix centimètres pour l’intervalle 1, entre les leurres 1 et 2, dans le haut du bas de ligne, puis espacés régulièrement de n+1, n équivalant à l’intervalle précédent, en descendant progressivement vers le bas de ligne, ce qui fait que si l’on se base sur le premier intervalle pour déterminer n, on a ensuite n+1 pour l’intervalle 2, puis n+2 pour l’intervalle 3, n+3 pour l’intervalle 4, n+4 pour l’intervalle 5, n+5 pour l’intervalle 6, n+6 pour l’intervalle 7, n+7 pour l’intervalle 8, mais j’abrège pour ne pas abuser de votre patience, vous avez sans doute compris le raisonnement algébrique de ma démonstration, pour arriver à n+8 pour l’intervalle 9, dernier intervalle de la mitraillette de dix leurres qui compte vous l’aurez compris neuf intervalles tous différents, mais on peut aussi simplifier la démarche en déterminant un n qui ne soit pas fixe et corresponde simplement à l’intervalle précédemment calculé en conservant ainsi pour chaque nouveau calcul d’intervalle la somme n+1, de manière à ce que le dernier intervalle, celui du tout bas de ligne, qui se trouve au plus près de l’eau et ne doit en aucun cas entrer en contact avec elle, soit de dix-huit centimètres précis, vous pourrez facilement le calculer pour vérifier l’exactitude de mon raisonnement, l’essentiel étant ailleurs, même si ainsi le pénultième et l’antépénultième ne risquent pas d’entraîner trop rapidement, par leur rapport poids-distance du dernier, l’ensemble des trois leurres du bas du bas de ligne vers l’élément liquide, ce qui mettrait un terme anticipé à l’acte de pêche, l’essentiel, puisqu’il est ailleurs, consistant donc à ce que le centre de la mitraillette, c’est-à-dire les leurres 4 à 6 et la somme des deux intervalles qu’ils supposent, les leurres 4 et 6 conservant en les échangeant ces numéros de places qu’on parte du haut ou du bas du bas de ligne et c’est ma foi bien pratique pour expliquer sans complication ces choses-là à un grand débutant, mais non, veuillez m’excuser, il y a si longtemps que je n’ai pas pensé ces éléments de façon abstraite et théorique que, désireux de vulgariser ma science, j’en finis par faire erreur, les leurres 4 et 6, en partant du haut de ligne, devenant leurres 5 et 7 en partant du bas de ligne, ce qui ne rend pas obscure l’explication, il ne s’agit là que d’une modification logique et simple à mémoriser, leur distance étant nécessairement de vingt-sept centimètres, soit treize plus quatorze, les leurres 4 et 7 d’une part, et les leurres 5 et 6 d’autre part étant les mêmes, la distance totale de vingt-sept centimètres permettant un équilibre parfait de l’ensemble de la mitraillette de dix leurres, ce que seul un mathématicien de très haut niveau pourrait transformer en équation de manière à l’expliquer de façon scientifique et, en passant de l’abstraction au concret du bas de ligne, rendre intelligible au commun des mortels, y compris à moi-même dans la mesure où ma découverte étant de nature empirique et grand mon étonnement au regard des cent vingt-six centimètres de longueur totale de la mitraillette, ce qui signifie, nul besoin d’être un génie de l’algèbre pour le calculer mentalement, qu’il y a autour des trois leurres les plus importants, les plus nécessaires à la pénétration harmonieuse de l’ensemble dans l’air et jamais dans l’eau, quatre-vingt-dix-neuf centimètres de fil de soie, et grand fut mon étonnement lors de la mise en œuvre finale de cette ligne nouvelle et jamais utilisée ni même imaginée et qui me permet de pêcher avec une efficacité jamais prise à défaut cette espèce inconnue, étrange autant qu’admirable, de poissons volants d’eau douce, recouverts non d’écailles, et je m’en vais en faire la démonstration devant vous qui êtes le premier à vous intéresser à tout cela et à m’interroger sur ma pratique, démonstration et de l’efficacité de la technique et de la morphologie particulière de cette espèce, dont je ne saurais dire si elle est le résultat d’une évolution darwinienne inévitable dans la mesure où il s’agit de poissons volants, ce qui alors explique tout, ou d’une mutation provoquée par une pollution irréversible des eaux, il faut entendre par là les rejets nocturnes et illégaux de la pétrochimie et des nombreuses centrales nucléaires longeant le fleuve ajoutés aux actes inconscients des particuliers qui pensent que le Rhône est de toute façon déjà assimilable à une poubelle du fait de la pollution industrielle et que leur menue participation est un apport sans conséquence, au ventre, au dos et aux nageoires recouverts de plumes aux coloris chatoyants, vous allez voir, vous n’en croirez pas vos yeux, je vous demanderai ensuite bien entendu de savoir garder sur ce que tout vous aurez entendu et vu le silence le plus absolu. »

E.B.

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Cet article a été publié dans Saison 1 : 2015/16. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Enrichissement de l’art halieutique

  1. belle performance de » bavardage maniaque » (plutôt que maniaco-dépressif comme chez notre grand Beckett), je maintiens tout de même que le texte se passerait presque entièrement de ponctuation vu que très souvent la virgule précède un « et », « ou », « ou bien », « donc »… etc , ce qui la rend presque inutile, sans compter qu’il y a visiblement chez toi une intention de « souder » qui se trahit justement par ce large emploi des conjonctions et adverbes.
    Je te signale: « ou le passage »; sans accent grave sur le ou et « six longtemps » (quoique on ne sait jamais, peut-être qu’à un certain moment, en bout de chaîne, l’orthographe devrait se déglinguer avec des dérives de ce genre ou carrément tomber dans la phonétique pure, le texte pourrait ainsi s’aggraver dans une sorte de folie comme si le narrateur ne maitrisait plus rien)

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  2. atelierjpm dit :

    Merci pour les corrections, j’ai eu beau repasser tout ça, je ne les voyais pas, celles-là ! Quant à la ponctuation, on en a déjà parlé, les romans écrits sans ponctuation me tombent des mains, je trouve ça tout bonnement chiant. C’est donc pas pour m’y coller, d’autant que le choix de la ponctuation fait partie du plaisir du truc, je trouve. Et pour multiplier les erreurs orthographiques en laissant ainsi entendre que le narrateur ne contrôle plus rien, l’auteur ne contrôlant déjà pas grand chose, mieux vaut s’en abstenir le plus possible.

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