Le repas de Grobec

Il termine la poignée de grains de blé germé que je lui tends, sans à aucun moment calmer la virulence de ses battements d’ailes. Jouant des pattes en un pas de danse alternant toutes les marches, il va d’avant en arrière, d’arrière en avant, de gauche à droite et de droite à gauche, dans l’énergie de célébration des retrouvailles qui le caractérise, comme si le fait de le libérer en ôtant de sur sa boîte de carton, son nouveau nid, le drap blanc qui en occulte l’ouverture déchaînait cette force vitale dont il fait preuve chaque matin depuis quelque temps. Il est sorti comme un diable de sa boîte, en un jaillissement soudain, tout à sa joie de me retrouver, s’est posé un instant sur le rebord du carton pour se laisser tomber aussitôt sur mes genoux et me becqueter les doigts, pressé que je plonge la main dans le récipient de verre dans lequel je stocke le blé dont il raffole et qui remplace désormais les bouillies d’avoine que je lui administrais, avant qu’il ne gagne en autonomie en apprenant à picorer, à l’aide d’une seringue dont j’avais coupé le bout pour le remplacer par un préservatif placé sur le récipient et percé en son réservoir afin d’offrir à son bec un accès à cette pâtée presque liquide, qu’il aspirait comme il pouvait en faisant des mouvements désordonnés de la tête, mais aujourd’hui c’est un grand, il picore rapidement le blé germé, poignée après poignée, et ses coups de becs saccadés font parfois sauter hors de la paume de ma main des petits grains un peu secs que je ramasse ensuite pour les lui redonner, nous en sommes déjà à la quatrième tournée, il avale tout comme un glouton, affamé qu’il est de toute évidence, mais je ne sais s’il faut continuer à proposer à sa voracité une nouvelle offrande, attentive à ne pas le rendre malade en le gavant, même s’il sait de lui-même, quand il est repu, mettre un terme à ses repas, il se peut juste que la faim le tenaille ce matin, pourquoi ne pas continuer, après tout, une pause dans son alimentation me permet toutefois d’observer le spectacle dont je ne me lasse jamais de sa danse effrénée, c’est comme une parade nuptiale et il claque des ailes à qui mieux mieux, réagissant avec un enthousiasme jubilatoire à mes battements à moi, que j’exécute en gardant les mains jointes au niveau des poignets, c’est notre façon de communiquer, je me plais à le penser, une vraie débauche de frénésie, tout comme quand s’abattent sur mes mains et mes doigts ses petits coups de bec, ou qu’il cherche à enfoncer sa tête entre pouce et index si je serre le poing, et il ne cesse de battre des ailes alors que je lui chante mon refrain de colombe auquel répondent ses piaillements d’oisillon tout juste tombé du nid, mon petit pigeon, si chétif et maladif il y a quelque temps, quand je l’ai recueilli, qui a bien forci – j’ai plaisir à le nourrir et observer les effets de mon action sur sa croissance – ; qui fait des duvets où il lui manque des plumes, sous les ailes et dans la queue ; dont la tête, si petite à l’origine, me paraît plus accordée à son corps et à son bec, qu’il a toujours eu gros, en somme, même si je ne le pèse pas, les soins que je lui dispense lui réussissent, et c’est pourquoi je replonge la main dans le bac à blé germé, encouragée par ses pépiements stridents.

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 2 : 2016/17. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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