La leçon de piano

On va faire le piano. Ça commence. Toujours comme ça, ça commence. Cette phrase. On va faire. Le piano. Tous les soirs, répétée. Comme un signal sonore. Cette phrase. On va faire. Le piano. Dont le sens s’est perdu mais qui enclenche, là, un réflexe. Pavlov, le clebs. Cerbère. Tu te recroquevilles à l’endroit où tu es jusqu’à former ce point, précis, ramassé, le point de départ, la clef de sol tête en bas qui dégueule sur la portée, roulée en boule, en chaussettes sur le parquet. On va faire le piano. On va faire. Dans ton froc. On va faire le piano, et ça te tord le bide. Le piano. Sympa comme une porte de tôle. On va faire le piano. Cette phrase. Et c’est la grille massive, lourde, le rideau de fer qu’on relève devant tes pieds, là, dans un fracas métallique qui te froisse les entrailles, te tord le boyau et on te pousse dans le dos et tu trébuches dans tes chaussettes. On va faire le piano. La tôle, en noir et blanc. Sur la touche le maton s’impatiente et répète, mezzo forte, debout, rigide, à droite toujours du tabouret, une main sur la pyramide du métronome qui mate l’espace et le resserre autour de toi, en cadence, la matraque à la main, qui bat la mesure au rythme de ton cœur qui t’enfle dans le gosier, qui poursuit – te poursuit – suit le fil et le tend, corde raide où frapper les notes, crescendo, blanche pointée, comme zéro, le pensum, le piano, on va faire le piano.

Fab. R

Cet article a été publié dans Saison 2 : 2016/17. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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