Les bagues de Thelonious

Thelonious Monk

Batteur et contrebassiste abandonnés à leur tournerie hypnotique, le pianiste danse en tournant sur lui-même, engoncé dans un manteau d’hiver, et, comblé par ce qu’il entend, s’autorise à ne pas y ajouter une note depuis son Steinway de concert, il danse, dis-je, comme un derviche tourneur sans grâce et sans légèreté, un ours au pas lourd, et la section rythmique lui arrache des grognements d’aise comme s’il plongeait la patte dans un pot de miel, et il s’agit bien de cela, les deux qui jouent pour lui, ils l’accompagnent, jouent pour lui même quand il ne joue pas, ils jouent pour sa danse leur musique cadencée et lui n’a qu’à danser sans se soucier du cadre, de la scène, des quelques milliers de spectateurs et de l’organisation du festival, il danse, dis-je, transporté par l’écrin que ses deux complices servent à son inspiration et, après avoir manifesté sa joie dans cette danse proche de la transe, il rejoint son tabouret à pas mesurés, et il fait tomber son épais manteau d’hiver, et il essuie son front du revers de la main, et il plaque soudain de puissants accords avant de s’envoler dans l’éther d’une improvisation aérée, en regardant si loin qu’on pourrait penser qu’il voit, là-bas, une île qu’aucun du commun des mortels qui l’écoute ne pourra jamais apercevoir, et l’histoire qu’il déploie en est peut-être la transcription artistique, mais aussi soudainement qu’il a recommencé à jouer, il s’arrête et ceux qui ne lâchent pas des yeux ses mains peuvent voir ces deux grosses pattes se lancer dans un étrange combat l’une contre l’autre, la droite faisant tourner sur les doigts de la gauche, puis ce sera le contraire, les énormes bagues dont on pourrait se demander s’il ne les porte pas dans la volonté délibérée de mettre un handicap à la technique et la vélocité du toucher. Sitôt fait, il se remet à jouer…

Des images en noir et blanc, tout ça ! Belles comme la différence des enfants qui portent en eux les germes du destin.

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 2 : 2016/17. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Les bagues de Thelonious

  1. selon moi, les dernières lignes paraissent un peu faibles; c’est dommage pour tout le reste qui illustre bien la photo; il est vrai que je ne comprends pas « belles comme la différence des enfants qui portent…. »
    Merci pour l’italique.

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  2. atelierjpm dit :

    A vrai dire, le texte a été écrit indépendamment de la photo, qui n’est là que pour donner au blog le petit supplément d’âme que l’image peut apporter à un texte d’atelier. Un peu comme dans Paris Match, quoi. Il n’y a pas de bagues sur les mains qui se reflètent dans les lunettes de Thelonious. La photo illustre le texte, de loin. Quant à la comparaison, elle donne au texte son antériorité.

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  3. Maissa dit :

    Tres utile cet article, merci beaucoup pour votre aide !

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