Mort du moustachu

L’événement pourrait se produire sur un chemin de campagne désert, sous un soleil de plomb peut-être, dans une étendue sauvage et presque vierge où jamais personne ne croiserait personne, une sorte d’espace géographique dont on dirait qu’il serait hostile, dans la mesure où il ne ferait pas bon y séjourner pour un homme non averti, un homme non entraîné, un homme non équipé, bref un homme qui se trouverait là comme malgré lui, comme par hasard, un néophyte de l’excursion extrême qui, par extraordinaire, se trouverait là sans avoir choisi d’y être et marcherait sans disposer du minimum vital dont se munit un randonneur pour aller faire une courte course en forêt, non loin de chez lui, une gourde, c’est le moins, surtout s’il fait chaud, quelques barres vitaminées pour prévenir la fringale, un chapeau peut-être, pour se protéger de la brutalité des rayons du soleil et des étourdissements consécutifs à un effort trop violent par un temps d’été et à une baisse soudaine d’énergie causée par la conjonction de l’effort sportif, de la température caniculaire et de l’hypoglycémie subséquente, nécessaire dont le moustachu ne disposerait pas, lui qui ne marcherait pas dans une inoffensive forêt de pays tempéré, admettons qu’il vivrait et marcherait dans le grand sud, ce serait alors un sud sans compromis, un sud écrasant, sans pitié, mais il pourrait aussi bien s’agir d’une ville, oui, l’événement pourrait advenir dans une ville, mais pas n’importe quelle ville, une ville urbaine, mégalopole sans équivalent, surpeuplée, auprès de laquelle les plus vastes et les plus peuplées de nos mégalopoles sembleraient des villages, et cette « urbis » tentaculaire, on ne sait plus comment la nommer, dans un monde qui ne ressemblerait pas complètement à celui d’où s’invente et s’écrit cet espace urbain d’un énième type, cette monade, pour chercher écho dans l’univers science-fictif où la terre n’est pas seulement surpeuplée, mais quelque chose de plus, et peu importe finalement où cela pourrait se faire, le long d’une voie ferrée, sous une ligne à haute tension ou près d’un temple antique, puisque le moustachu serait en train de marcher, et cela seul compte, il pourrait aussi bien marcher dans le vide intersidéral, dans un marécage ou dans une traboule du vieux Lyon, ce serait du pareil au même, il marcherait dans une dimension de la marche qui outrepasserait, et de loin, de tellement loin qu’il serait difficile de nommer ce qu’elle outrepasserait, mais on pourrait convenir qu’il s’agirait de l’humain, ou de l’humainement supportable, ou des limites humaines, si bien que le moustachu aurait, dans cette marche, opté pour un dépassement des limites, des limites qu’il ne pourrait pas même dépasser puisqu’il les nierait, et, poussant l’effort à son terme, au point de provoquer, par ce refus de considérer les aléas de la dépense physique, et en se permettant de supporter une douleur incommensurable que nul être humain, sauf rares exceptions, ne pourrait tolérer, sa propre mort, comme si, du ciel, lui tombait sur le crâne le coup de hache d’une foudre fatale.

Eloge funèbre du moustachu : « Fidèle à ses principes pataphysiques, il voulait changer le monde en marchant sur le fil de sa vie, pourchassant les étoiles qu’il capturait avec les bandes bleues et blanches de sa marinière auxquelles elles s’amalgamaient comme se collent les mouches à la glu du ruban qui immobilise leur mouvement, en arpenteur d’utopies spatiales qu’il construisait non sans jalouser le génie d’un aveugle aux fictions capables de générer des mondes fertiles, dont il aurait pourtant dit qu’ils ne produisaient pas d’images, mais auprès desquels ses propres univers avouaient leur stérilité, puis, toujours tricotant son marathon de matamore des halles en quête d’Annapurna, il céda à l’impériosité d’un AVC d’opérette qui mit un terme prématuré à sa vie bohème. »

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 2 : 2016/17. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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