Une bière d’abbaye au bar du théâtre

Le barman, jeune homme avenant qui aimait blaguer en toutes circonstances, ce dont il profitait pour commander ses consommations, toujours la même à vrai dire, une bière d’abbaye belge, en débitant des plaisanteries sans profondeurs, caractéristique très masculine, disait-il, qui permettait sans doute aux hommes de mieux vieillir, en tout cas de vivre plus vieux en restant, sinon jeunes, du moins jeunes d’esprit, et des propos superficiels dont l’objectif n’était autre qu’installer dans l’acte de se faire servir une certaine convivialité de bon aloi entre le barman et lui, venait de déposer sur la table, une table de bistrot en faux marbre, ronde, devant lui, un verre à pied empli, bien au-dessus du trait indiquant la limite des vingt-cinq centilitres, et débordant de mousse, il renvoyait systématiquement une bière sur laquelle il n’y avait pas au moins cinquante millimètres de mousse et celui qui venait de la déposer en avait fait une fois l’expérience, mousse coulant le long du globe de verre et jusque sur le pied, d’une bière ambrée, toujours la même comme je l’ai peut-être déjà indiqué plus haut, mais sans sous-bock, sans carton à bière, il les collectionnait et s’en servait chez lui pour protéger sa table en bois d’acacia, et cela n’allait pas sans le surprendre de la part d’un jeune homme qui connaissait ses habitudes, d’autant qu’en agissant ainsi, il s’imposait un travail supplémentaire, le coup d’éponge sur la table, une fois parti le client, pour en faire disparaître les traces laissées par le verre sur le marbre, enfin l’aggloméré de poussière de pierre synthétique dont la surface, vaguement veinée, imitait mal un vrai marbre, ce qu’il aurait été facile de vérifier en cassant un coin du plateau pour observer la matière poudreuse cachée sous le vernis superficiel permettant de créer l’illusion du marbre, et cela lui coupa l’envie de continuer à plaisanter, d’autant qu’en choisissant cette terrasse-là, où il aimait pourtant venir, il ne choisissait pas n’importe quelle terrasse, il choisissait celle d’un bar qui donnait sur le grand théâtre de la ville, et à la seule évocation d’un lieu où l’on donne à voir la réalisation concrète de cet art, qu’il aurait pu qualifier de dégénéré si l’expression n’avait pas été créée par des hommes dont il ne souhaitait partager ni l’idéologie ni le vocabulaire, voyait sa bonne humeur s’assombrir, alors en s’asseyant, même un jour d’été, à une table faisant face à ce bâtiment, comment pouvait-il en être autrement, la seule vision de la façade d’un bâtiment culturel dédié aux arts de la scène, même la plus humble des petites salles privées où l’on ne jouait ni les grands classiques du répertoire ni un théâtre contemporain d’expérimentation, un théâtre dont la mise en scène, aussi bien que le texte, se voulait révolutionnaire, ou du moins nouvelle, mais de modestes spectacles écrits et mis en jeu par un auteur-acteur-metteur en scène local, avec des moyens locaux, une troupe locale et un public local, souvent quelques amis, et un peu la famille, cette seule vision, disais-je, lui mettant l’estomac à l’envers depuis quelque temps, et ce jour-là, en ce lieu-là, il se mettait au supplice, car la façade imposante de ce grand bâtiment où l’élite locale, les édiles de la ville qui, en entrant dans la salle se croyaient chez eux, il est vrai qu’ils ne payaient pas et se réservaient les meilleures places, quitte parfois à faire déplacer les spectateurs déjà assis pour éviter, à leur épouse ou à eux-mêmes, l’inconfort d’un strapontin, et la petite bourgeoisie locale venaient tousser à qui mieux mieux pendant une heure et demie, parfois plus, leur passion pour le spectacle vivant les poussant même parfois jusqu’à expectorer pendant trois heures de suite devant des pièces plus ambitieuses sans se lasser une minute de la vanité de pareille activité vespérale, comme si le fait de contaminer plusieurs centaines de personnes bien portantes ne pouvait mieux se faire que dans la promiscuité confinée d’une salle de théâtre aux rangées de fauteuils étroites, oui, la façade de ce grand théâtre d’une petite ville de province lui rappelait que plus jamais il ne prendrait un abonnement, pestant intérieurement pendant les soirées quand, dans la rangée derrière lui, des lycéennes émoustillées et éprises d’une liberté nouvelle, on les avait laissées aller au spectacle sans chaperon familial, pour la première fois peut-être, poussaient l’enthousiasme jusqu’à ponctuer de leur rire cristallin et juvénile de plus ou moins bonnes répliques de comédie, sans se départir une seconde, du lever du rideau, virtuel car de rideau il n’y en avait plus, au ballet des acteurs venant jouir tant que le public le leur permettait, au moment des rappels, de la claque des premiers rangs, de la fraîcheur de leur désir de vivre et de leur inaltérable bonne humeur, manifestant à tout bout de champ leur présence bruyante et joyeuse, et quand le public, bon public, se levait comme un seul homme pour se féliciter d’avoir choisi cette affiche, criant bis, bravo et une autre, tout cela après avoir dû supporter pendant un temps long, trop long, et ce dès les premières répliques du texte, qu’il n’entendait pas toujours du fait de la diction souvent moyenne des comédiens et des quintes de toux des spectateurs, les bruits parasites de toute sorte qui venaient perturber la réception du texte déjà mis à mal, fallait-il donc en rajouter, par un jeu défaillant, et la façade du théâtre, aussi belle fût-elle, dans son panorama n’arrangeait rien au fait que le serveur, jeune homme affable au demeurant, avec lequel commander une bière belge, bière d’abbaye, il aurait sans doute fallu mentionner cela dès le départ, toujours la même marque, devenait un plaisir tant il aimait baguenauder, l’avait servi ce jour-là en faisant déborder le liquide, ce qui en soi n’a rien d’inconvenant, le spectacle de la mousse coulant le long du verre jusque sur son pied étant dotée d’un sens profond pour le buveur, à condition pourtant que les coulées de bière viennent finir leur course sur le carton d’un sous-bock, qui les éponge comme fait le buvard d’une goutte d’encre, mais avait justement omis, ce jour-là, de placer sous le pied du verre un carton à bière, et cela face à un théâtre où des personnes, trop âgées peut-être pour passer une soirée assise, entre une heure et demie et trois heures les jours fastes, tout de même, sans polluer de toutes les manières possibles, sauf les plus agréables, une grande partie de cette longue, trop longue, soirée par des raclements de gorge, de cordes vocales, de trachée et bientôt de poumons, comme fait hurler le métal de ses godets contre le fond du lit du fleuve qu’elle drague la marie salope, c’est-à-dire de la façon la plus déchirante qui soit, un supplice pour les oreilles et pour les nerfs, il en savait quelque chose pour avoir vécu près de la Seine, à une cinquantaine de kilomètres de son embouchure, et les plaisirs de la drague lui étaient familiers, il n’usait pas de cette comparaison en écoutant les crises de toux des spectateurs sans l’expérience de qui sait de quoi il parle, il était à craindre que l’un de ces spectateurs ne développe un de ces jours une pneumonie, ou pire, il y avait du bacille de Koch dans l’air, mycobacterium tuberculosis, ça fleurait bon le sana, et ce public cacochyme ne se déplaçait pas sans consacrer une partie d’un temps tout dévoué à assister à une pièce de théâtre à se draguer le fond du lit des poumons, à la façon d’une concentration de marie salopes, mettant ainsi en valeur leur toux chronique, sans consacrer une partie de ce temps, ils étaient multitâches, à d’infimes mouvements du bas du corps, des jambes et du bassin, et que je te croise les jambes, et que je te les décroise, pour tenter, mais vainement, après une heure, parfois moins, de tortures provoquées par des fauteuils trop inconfortables pour des fessiers fragiles, de se défaire de leurs douleurs, débuts de crampes et autres rhumatismes articulaires, ce qui ne manquait pas d’ajouter à la symphonie en toux majeure le crincrin obsédant des ressorts de fauteuils malmenés par leur danse de saint Guy et par leur incapacité à supporter sans mouvements automatiques et incontrôlés, mais ô combien inutiles et inefficaces, la gêne d’une position assise contrainte dans un lieu où ces personnes, trop atteintes pour quitter le confort de leur sanatorium ou de leur salon privé, auraient sans doute mieux fait de ne jamais se rendre, sinon pour mettre en œuvre le projet malfaisant de persécuter leurs contemporains, de les rendre fous par des bruits parasites superfétatoires venant s’ajouter à la mauvaise diction, de les contaminer en crachant dans l’air leurs miasmes morbides, bref de leur rendre impossible la vie le temps d’une soirée, a priori temps de plaisir littéraire et artistique qui se métamorphosait chaque fois en supplice, faisant du parterre et du balcon, pas de fuite possible, une salle de torture où le travail mettait à mal la santé mentale du spectateur silencieux et attentif, et il n’avait pas encore entamé sa bière que la petite contrariété causée par l’oubli du sous-bock, les coulées de bière qui maculaient le faux marbre de la table et la fin des rafales de blagues et autres propos légers qu’il échangeait d’habitude avec le jeune et courtois serveur, et la tempête mentale qu’il venait de subir par la faute des souvenirs que ne manquait pas de faire remonter à la surface de sa mémoire la façade du bâtiment face auquel il avait commis l’erreur, ce jour-là, de s’installer pour profiter d’une journée ensoleillée et pour déguster une bière d’abbaye, bière belge, toujours la même, et qu’il aimait tant, ayant développé une monomanie au houblon, provoquèrent, la petite contrariété et la tempête sous son crâne, malgré la monomanie, gâchant son plaisir, le coup d’éponge sur la scène, il abominait le théâtre, les marie salope lui raclant les oreilles et le cerveau droit, mais aussi le gauche, de toute leur mauvaise volonté de lui nuire, les bacilles de Koch dégueulant de la surface vaguement veinée du bock, la bière coulant anarchiquement sur le faux marbre des débuts de crampes, l’aggloméré de poussière de serveur jeune et synthétique du côté des vieux pulmonaires, et la convivialité de bon aloi entre tuberculose et pneumonie et les taches sur la table de bistrot, les rhumatismes articulaires de la façade du théâtre, l’abonnement d’une standing ovation de bruits parasites, les fonds du fleuve de l’art dégénéré, l’air vicié de la terrasse d’une abbaye belge et la mauvaise diction des acteurs de salon privé, caractéristique masculine,  le sous-bock manquant sous les fauteuils hurlant comme des godets de drague raclant le fond du lit de la Seine, le vernis superficiel créant l’illusion de miasmes morbides, les mises en scène de grands classiques du répertoire bien au-dessus du trait indiquant la limite des vingt-cinq centilitres par le mychobacterium tuberculosis des hommes de théâtre contaminés, un flot de pensées noires, et puis des cailloux. Il se leva, renversa sa bière et partit sans payer.

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 2 : 2016/17. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Une bière d’abbaye au bar du théâtre

  1. On sent que tu es prêt et tout près de prendre le grand large et d’en faire enfin 30 pages d’une seule coulée; je garde pour moi mes réserves habituelles quant à la ponctuation et des choses mineures relatives à la trop grande vitesse d’exécution, sinon belle performance, comme dab.

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  2. atelierjpm dit :

    Ton commentaire m’a donné envie d’y remettre le nez et de corriger deux ou trois trucs, et d’y ajouter deux lycéennes… Mais tout ça, c’est pour le fun. Imagine un peu l’insupportable de trente pages de ce tonneau-là !

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