La nuit du chasseur

Monroe, c’est vous ?
Qui d’autre ?
Entrez. Je vous attendais sans trop vous attendre d’ailleurs. Ainsi vous êtes venu ?
Avais-je le choix ?
En effet, c’est un « devoir » que vous avez d’être ici, et ce, autant de fois que nécessaire.
Convenez que ce « devoir » a quelque chose d’absurde, voire même de grotesque.
Vous avez une dette, proprement insolvable. Nous avons donc conclu un marché ; j’en ai fixé les règles et vous les avez acceptées.
Qu’aurons-nous jamais à nous dire ?
Plus que vous ne croyez. Et soyez aimable de m’appeler « Monsieur » ; ainsi nos échanges ne cesseront pas d’être courtois. C’est entendu Monroe ?
Naturellement……. Monsieur.
Bien. Allez à la fenêtre ; elle est sans doute ouverte, contentez-vous de tirer le rideau.
Où se trouve-t-elle ?
Sur votre droite. Il n’y a pas d’obstacle, allez-si franchement. Je ne peux pas vous y conduire, vous le savez. ………Vous y êtes ?
Pas certain, Monsieur.
Plus du tout flambard, hein Monroe? Les temps changent, il faut vous adapter, tout comme moi mon vieux, tout comme moi. Je vais vous demander la chose la plus simple du monde, laquelle consiste à soulever le rideau et à me dire tout à trac ce que vous voyez.
C’est très simple en effet, aussi je vous réponds : rien.
Il va vous falloir faire un effort Monroe d’autant que vous n’êtes là que pour ça : voir.
Si je comprends bien, vous me demandez de choisir entre tout ce qui pourrait être vu, partant de la situation où je me trouve ?
Exactement. Avec vous mon cher ami, je compte sur un regard neuf, débarrassé de toute contingence rétinienne, à mille lieux des vieilles images qui trament les vieilles histoires qui font le cœur de tous les romans. Alors ne me décevez pas. Je suis très impatient, aussi sans vous commander Monroe : veuillez-vous porter à l’endroit où se voit le jour et m’informer de ce vous découvrez.
Disons qu’il neige Monsieur.
Belle ouverture. Pleine de promesses. Bravo Monroe. Excellent. Je visualise très bien : il neige. Ensuite Monroe, quoi d’autre ?
Je ne sais pas Monsieur.
La neige a quelle épaisseur, dites-moi ?
Quelques centimètres Monsieur.
Pas plus ?
Au moins 30 centimètres !
Pas besoin d’exagérer Monroe. On va mettre la barre à 10 si vous voulez bien.
….12 centimes ; l’épaisseur est de 12 centimètres Monsieur.
Là, vous chicanez mon vieux ! Mais ça ne fait rien, j’aime la précision. Alors qui, quoi sur cette couche de neige de 12 centimètres ?
Un traîneau Monsieur.
Un traîneau ? Vraiment Monroe ?
Un traîneau attelé Monsieur.
Je vois très bien où nous allons Monroe. Ce traîneau avance sur des rails. Je vous mets en garde : si vous songez à me fourguer un attelage de rennes avec le bonhomme à barbe blanche qui va avec, je vais me voir obligé de vous asséner un coup de canne dont vous vous souviendrez !………. En attendant, sans vous commander Monroe ; rejoignez votre poste d’observation et reprenons nos travaux pratiques.
Je vois……
Prenez votre temps Monroe. La première vision n’est pas toujours la bonne.
Je vois une luge Monsieur.
Devenu plus raisonnable, hein Monroe ? A la bonne heure ! Une luge ! Parfait ! Quoi d’autre ?
Je ne sais pas Monsieur.
Décrivez-là Monroe ! Ce n’est pas le bout du monde que de me faire voir une luge !
C’est une sorte de petit traîneau formé d’un siège bas supporté par deux patins.
Je ne vous demande pas la définition du dictionnaire, mais tout simplement de m’en faire une image qui ne devrait qu’à vos seuls mots. Une image vivante, parlante pour tout dire. C’est une proposition pour débutant ça, Monroe ! Soyez simple et précis, et par-dessus tout ; évitez-moi le « Cygne d’autrefois ». Entendu ?
Ce ne sera pas le palmipède de Mallarmé, mais une luge d’enfant Monsieur.
Vous en tenez pour les luges, Monroe. Curieux vice. Passons. Je vous propose de commencer par le commencement. Quelle dimension a-t-elle votre luge Monroe ?
Environ….. 80 centimètres.
Vu la distance d’où vous l’observez ; je vous l’accorde. Mais vous me devez une couleur, une singularité, un détail sensible, évocateur, bouleversant, Que sais-je ?…..
J’aperçois quelque chose d’écrit sur le travers d’un de ses patins, Monsieur.
Bravo. Voilà, nous y sommes enfin Monroe. Nous sommes dans le dur d’une image qui ne va pas manquer d’honorer notre petite « installation ». Poursuivez cher ami, poursuivez. Qu’y a-t-il d’écrit ?
« Rosebud » Monsieur.
C’est du charabia ça Monroe ! Epelez, donnez-en le sens ou bien trouvez autre chose !
La traduction est : bouton de rose, Monsieur.
Bouton de rose, nous voilà bien ! Et ça vous est venu comment ce «  bouton de rose » ?
En allant au cinéma Monsieur.
Parce que vous allez au cinéma Monroe ??
J’y suis beaucoup allé avant notre malheureuse rencontre.
Malheureuse, c’est le moins qu’on puisse dire. Aujourd’hui vous n’y allez plus je suppose ?
Heu……non, plus du tout.
Qu’est-ce que vous iriez faire au cinéma, hein Monroe ? Est-ce que je vais au cinéma, moi ? Avant de faire votre percutante connaissance, je n’y allais déjà pas, alors maintenant !………. Sans vous commander Monroe ; retournez à votre affût et laissez tomber la luge…….
« bouton de rose » ; vous êtes impayable Monroe ! A moins que vous ne vous foutiez de moi. On ne sait jamais vraiment à qui on a à faire avec les autres ; c’est parfaitement usant. Là-haut il y aura des anges et des démons ; ce sera donc beaucoup plus simple. Vous êtes en place Monroe ?
Certainement Monsieur.
Vous avez soulevé le rideau ?
Oui Monsieur.
Il parait qu’il neige. Poursuivez mon vieux ! Ce n’est pas une simple péripétie climatique qui va occuper notre nuit!….. Et puis je suis accablé par la banalité de vos images ; mon savant protocole ne vous inspire donc rien d’autre que des luges et des traîneaux ?
Je fais tout mon possible monsieur.
Je vous rappelle que le dispositif est le suivant : vous devez vous trouver à l’est, face à la fenêtre, et moi au nord à une distance de cinq mètres et votre tâche consiste pour l’heure à me communiquer vos images a-perçues. Quel est votre problème Monroe ?
C’est vous l’artiste conceptuel ; moi je ne suis que le hasard d’une percutante rencontre.
Percutante, vous l’avez dit ; preuve que l’autre est toujours un danger aveugle. Il n’y a pas de complicité possible. Il faut sans cesse se garder à droite, se garder à gauche. Convenez que cette vigilance est épuisante. Désormais, le mal est fait ; nous partageons au moins ça Monroe. Sans vous commander mon cher ; c’est à vous.
Le ciel s’est brusquement assombri Monsieur. On peut même parler d’une approche imminente de la nuit……… Nous sommes au bord d’un fleuve….. de longues algues flottent dans le courant….
Je vous approuve sans réserve Monroe ; changeons enfin de décor. D’ailleurs la réalité est comme un fleuve à l’approche de la nuit. Une évidence. Toutefois évitez de me balader dans un documentaire, c’est une chose qui m’ennuie profondément.
Vous avez entendu ?…..
Quoi donc ?
Le jeune garçon a crié.
N’allons pas nous embourber dans je ne sais quel limon Monroe. Outre le fait que nous sommes très loin de ce que vous pourriez apercevoir par la fenêtre ; entendez bien que je ne veux pas d’une histoire fabriquée comme toutes les autres, mais bien entendu vous êtes pourri de littérature jusqu’à l’os, c’est pourquoi rien de naturel ne vous vient jamais à l’esprit ! Vous ne savez que réciter des fables ! Des contes de fée !! Je parierais que votre garçon se nomme Ulysse……..Vous ne dites plus rien ? …..poursuivez donc votre petite histoire, puisque vous semblez y tenir.
Le jeune garçon a crié : « la barque est sous les saules ! »
Il dénoue la corde qui la tient rattachée à un arbre. Derrière lui se trouve une petite fille. Tous deux se retournent. La tête d’un homme apparait entre les roseaux, luttant avec un couteau contre les arbustes et les bosquets. Le jeune garçon hisse la petite fille dans la barque cependant que l’homme se rapproche. Le jeune garçon grimpe dans la barque à son tour et parvient à l‘éloigner du rivage à l‘aide d’une de ses rames. L’homme fait un pas vers eux et tombe dans un trou. Brandissant son couteau de la main droite, il pousse alors un cri de bête blessée. Un cri terrible !!!
Vous avez osé crier Monroe ?? C’est proprement absurde ! Vous perdez la tête ma parole !………………Et maintenant vous ne dites plus rien ?…
Vous aussi êtes monté dans la barque Monroe ?…. Bon vent !..
Répondez mon vieux !………………
Je n’aime pas ça du tout. C’est absurde ce silence. Et profondément discourtois, je tiens à vous le faire remarquer.
Mais enfin où êtes-vous passé ??….Vous n’avez tout de même pas sauté par la fenêtre !……………….. Autant vous prévenir : nous n’allons pas jouer au chat et à la sourie ; vous êtes forcément quelque part et sans doute pas loin ; ce qui veut dire à ma portée…vous voyez ce qui vous attend.
J’y pense !….Vous auriez dissimulé un couteau Monroe ? Si par hasard vous avez quelques crapoteuses intentions, sachez que je sais me défendre. Alors ne faites pas l’enfant. D’ailleurs mon infirmière va arriver d’une seconde à l’autre et vous en serez pour vos frais…………
Ce cri imbécile, et maintenant ce silence. …….
J’ai tout mon temps Monroe. Vous finirez bien par réapparaître. Nous sommes dans la même barque tous les deux.
Pourquoi avoir crié ? Que vous est-il arrivé ? Que venait faire cette histoire dans la vôtre et par ricochet dans mon oeuvre ?……
On finit par y croire à nos histoires, hein Monroe ? A cet instant vous m’annonceriez : je suis collé au plafond ; je me dirais aussitôt pourquoi pas, le pauvre hère, ce qu’il doit souffrir collé au plafond, pas étonnant que je ne le trouve pas.. …
Allez, soyez un peu raisonnable mon vieux. Notre vie est déjà assez pénible, n’en rajoutons pas…………. Tenez, nous pourrions nous serrer la main par exemple, non ? Tirer un trait sur le passé. Qu’est-ce que vous en pensez ? M’est avis que c’est le moment ou jamais. ….
Attention, il n’y en aura pas d’autre opportunité Monroe ! Les guerres ne cesseront jamais, nous le savons, mais la nôtre, pourquoi pas ? Prenez cette main que je vous tends ; ce serait idiot de votre part de la refuser. ………
Il n’existe dans cette pièce aucun endroit où vous pourriez vous cacher à supposer qu’on puisse jamais se cacher quelque part. On vous trouvera toujours, où que vous soyez ; il n’y a pas de refuge en ce monde Monroe, vous ne saviez pas ?………………
L’idée me vient que vous avez peut-être eu un malaise. Tout arrive à nos âges, pour la raison très simple que tout peut arriver. Ne comptez pas sur moi, je ne peux pas bouger, ça fait partie de mon charme, je ne quitte jamais ma place.
Curieux… je ne vous sens nulle part Monroe et pourtant vous trainez une odeur de pisse impossible à manquer……
Je finirais par vous trouver pauvre imbécile, je ne sais pas comment mais vous pouvez en être certain. Sauf si vous cherchez à me jouer un vilain tour. Dans ce cas attendez-vous à des représailles sanglantes Monroe… sanglantes !!!
Je suis en colère mon vieux ; une colère à tuer ! Aucun homme ne peut supporter un tel quantum d’incertitude ! D’angoisse ! De chagrin ! De Haine !!……
C’est trop Monroe, c’est trop pour un seul !…….
Il n’y aura pas d’infirmière mon vieux, je vous ai menti. Pas d’auxiliaire de vie non plus, pas de famille, personne. Je ne les supporte plus, avec leurs formules apprises dans les livres de psycho, leurs phrases toutes faites, leur fausse compassion ; les mêmes mots : à tous, à tous ! A tous, vous entendez !!
Moi je veux qu’on me parle comme à un être singulier, pas comme à un infirme numéro tant. C’est une demande hors de prix figurez-vous. Il faut avoir des moyens que je n’ai pas. De gros moyens…..Vous les avez, vous ?……………….. Probablement, j’en mettrais ma seule main valide au feu, vous les avez, vous devez les avoir : espèce de sale con…Vous êtes un pourri Monroe ; certain. Ma seule main au feu que vous êtes un pourri !!!
Monroe je me sens stupide comme un trappeur qui a laissé filer sa proie parce que ses pièges étaient mal ajustés.
Il faut me pardonner mon vieux ; j’ai toujours eu de ridicules ambitions artistiques jusqu’à ce que je déteste tout ça : la littérature, le cinéma, les arts plastiques et le reste. A vomir Monroe  toute cette foutaise.
Ce sera ma dernière tentative pour Répondre, vous pouvez me croire. Vous n’entendrez plus parler de moi …..
Depuis que je suis devenu à peine un homme, je vois clairement la vanité, le ridicule de tout ça.
Pas vous Monroe ?
Si. Sûrement.
Ce que je souhaitais, ce à quoi j’aspirais en vous obligeant à……c’était.

J.P.

Cet article a été publié dans Saison 2 : 2016/17. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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