Partie d’échecs

Monsieur cumule. Tendance à l’arrogance. Propension au caprice. Disposition à l’absence d’attention pour l’autre. Volonté d’imposer sa volonté. Il dit « Toi je t’achète ! ». Il dit « Tu vas faire l’expérience de mon vécu ». Je refuse la première offre. En un premier temps. Il n’entend pas ma parole. Incapacité à accepter le refus de l’autre. A sa deuxième proposition, j’argue que je ne peux expérimenter son passé. Il balaie mon avis du revers de la main. Refuse de négocier. Discussion contradictoire impossible. Si nos débats, qui n’en sont pas, concernaient aussi un tiers, Monsieur se tournerait vite vers lui pour imposer ses choix sans en passer par la contradiction. Monsieur aime qu’on obtempère. Il a le style des dictateurs. Je lui oppose les articles de notre contrat. Il entre en lui-même, outragé. Pour peu que je tienne bon, il remercie, l’air pincé. Je fais sortir l’animal par la porte. Il entre par où vous savez. Sa volonté ne se discute pas. Monsieur est de la caste de ceux qui ordonnent. Le dialogue ? Tout juste bon pour les démocrates. L’argent… L’argent simplifie tout. Il décide, l’argent nécessaire à la réalisation du projet lui permet d’agir. Qui pourrait s’opposer à cette réalité ? C’est ainsi que l’entend Monsieur. La lutte des classes, dont on peut discuter le bien-fondé, n’est pas advenue sans raison.
Monsieur a toutes sortes de projets pour moi, depuis qu’il me possède, il ne conceptualise qu’autour de ma personne, soit, il est dans son droit, et comme il paie très cher pour jouir de son bien, il va de soi que, dans son esprit, je dois donner de ma personne, il le dit lui-même, il m’a acheté pour ça, je n’invente rien, et je me trouve régulièrement convié à diverses expériences, la pire n’étant pas, étant peut-être, je ne sais plus à la fin, celle qui m’impose de revivre le passé de Monsieur avant de le transcrire dans un écrit autobiographique discutable, dont je me demande si le fond envisagé par « son auteur » n’est pas plutôt hagiographique, non je ne me le demande pas, je le sais, et mes tentatives rebelles de ne pas tomber si bas dans le récit de sa mouvementée existence se heurtent sans cesse à ses récriminations, à ses ses retours sans discussion de textes retoqués, à revoir, retravailler, récrire dans un esprit moins cynique, plus enthousiaste, ce sont ses termes, car fâché, Monsieur, tombant de haut, se plaint, me trouvant moins bon styliste qu’espéré, attendant de moi d’être plus souple de la plume, moins distancié dans le récit de sa vie, et il impose ses caprices, m’ordonne de vivre sa rencontre avec Madame, ils se sont trouvés dans une orgie, avant de la coucher sur le papier, mais Madame est aujourd’hui un peu âgée pour jouer son propre rôle, je le lui objurgue, il se rembrunit, je taquine, une actrice ressemblant à Madame jeune rendrait l’illusion parfaite, il ne sourit pas, s’exaspère, je lui relis l’article de notre contrat stipulant que l’usage de mon corps à des fins sexuelles est interdit, il en appelle à des arguments littéraires fallacieux, et quand, noyons ici dans une ellipse salvatrice la rencontre de Madame et Monsieur lors d’une orgie revécue par mes soins, l’expérience et son écriture suffisant bien, je lui rends ma copie en lui renvoyant la narration d’un fiasco sexuel et de performances d’amant en déroute, bien inférieures à ses prouesses érotiques, il entre dans une colère de vieillard dont les années de vie n’ont pas donné accès à la sagesse, je me prête une fois encore à ses lubies les plus enfantines mais sans toutefois abonder dans son sens, j’aimerais tant lui faire prendre un peu de recul, mais l’apprentissage de la frustration et de l’humour n’est sans doute plus de son âge et n’a sans doute jamais été de son tempérament, je reprends plus de vingt fois cette scène, elle ne flatte pas son ego, le livre avance à un rythme d’une lenteur incroyable, et lui s’emporte, ne renonçant jamais à me contraindre à entrer dans le moule prévu à mon usage, c’est son livre, il m’a acheté pour cela, entre autres fariboles, et nous nous amusons comme des fous à ce jeu d’opposition, il a souvent le dernier mot, je lui rappelle l’article qui interdit l’atteinte à ma liberté, c’est lui le guide dans ce travail, mais c’est moi la cheville ouvrière et son vécu vécu par moi devient mien, après tout, le livre n’en serait que plus riche, s’il le voyait ainsi, et si sa vie revécue ne se faisait pas passer pour sa vie, je lui en donne pour son argent, après tout, je ne rechigne pas à la tâche, qu’a-t-il à se plaindre, un valet obéissant le satisferait-il mieux, le contrat ne prévoit pas cela, Monsieur se retire dans un long mutisme, il reviendra à la charge, je le sais.

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 2 : 2016/17. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Partie d’échecs

  1. Excellent.
    Pour moi, non pas que ce qui précède soit négligeable, mais avec « Monsieur », tu as enfin accouché de ce que ton style promettait.
    Ici; la suite naturelle du texte précédent; il y a du Michaux dans ta prose et sûrement matière à un petit livre.
    J’espère que tu ne lâcheras pas l’affaire avant d’avoir pondu 20 ou trente pages.

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