L’Autre Monsieur

J’ai mis les pieds chez un autre Monsieur hier après-midi, il voulait m’entretenir de ses nouveaux projets, c’était la première fois, et pour comprendre ce qu’il attendait de moi, je devais enfin aller chez lui, disait-il, je pouvais bien fermer la librairie, c’est lui qui décide de ce genre de choses, nous étions en semaine et Monsieur m’a rappelé la clause de notre contrat concernant ma disponibilité les jours ouvrés, je lui appartiens alors huit heures de rang, comme un employé vend son temps à son patron, je ne peux donc me défausser, c’est toujours ce qu’il dit, j’ai donc fermé à clé la porte de La Légende des siècles après avoir accroché la chaînette du panonceau « Fermé pour inventaire », c’est toujours à contrecœur, mais je ne pouvais pas, sauf à remettre en cause nos accords, m’opposer à cette volonté de Monsieur, il a d’ailleurs ajouté, Je vais engager un deuxième libraire pour te remplacer quand tu travailleras avec moi, je n’ai pas commenté car il me faisait entrer dans une pièce dont l’existence chez lui fut une surprise, et je découvris non sans un certain plaisir un parallélépipède d’une centaine de mètres carré, éclairé par la lumière du jour, et j’ai pensé un moment que dans un peu plus de cinq milliards d’années, selon les scientifiques, ces grandes baies vitrées donneraient sur un ciel sans soleil, mais nous n’en étions pas là, cette pièce de forme rectangulaire était un capharnaüm d’atelier dans lequel cohabitaient, outre un matériel d’artiste et de bricoleur, des œuvres réalisées, achevées, des œuvres dont je me demandais si elles étaient le fruit de son travail, des bustes, une dizaine à peu près, reposant sur des tonneaux métalliques ou des sellettes de sculpture, faits de matériaux pauvres, papier mâché, plâtre, un peu de terre cuite, bandelettes de papier journal, ou de revues, travaillés à l’acrylique, ensemble de personnages de toutes origines, dont le thème ou le titre aurait pu être, l’idée m’en vint au premier au regard, quelque chose comme Comédie ethnique, et des toiles aussi, à la symbolique moins évidente, il me fallut du temps pour en faire le tour en silence, j’aurais pu dire ma pensée à voix haute, mais les mots ne venaient pas, peut-être parce qu’il aurait fallu que je regarde mon interlocuteur et que faire deux choses à la fois n’est pas toujours le meilleur choix, de toute façon Monsieur me laissait faire le tour du propriétaire sans chercher à ouvrir le dialogue, et je soulevai des tissus cachant des toiles ou des volumes que je souhaitais voir, et après environ une demi-heure de cette découverte, je me tournai vers lui et, restant encore silencieux, regardait avec des yeux écarquillés cet homme dont j’ignorais tout et en qui je n’avais vu jusqu’alors qu’un Maître Majuscule, sans imaginer un instant trouver, sous la carapace d’un visage fermé, une sensibilité artistique et je ne sus rien dire pendant encore un long temps, sentant la tension qui présidait à mes relations avec Monsieur s’évanouir en douceur et les traits de mon visage se détendre pour s’épanouir en un large sourire, c’était la première fois que je lui souriais, sans pour autant parvenir à lui faire changer de mine, rien ne semblait pouvoir ouvrir une brèche dans le mur qu’il oppose à ses interlocuteurs, mais la délicatesse des céramiques jonchant le sol dans le coin gauche de l’atelier, au pied d’un four énorme, des légumes peints de couleurs fluorescentes et des boules de papier froissé de la taille de petits ballons, sur lesquelles des bribes de texte poétiques étaient par endroits lisibles, finirent par me permettre de desserrer les mâchoires et de dire à l’autre Monsieur, sans émettre la moindre opinion quant à la qualité de ce que je voyais, me mettant simplement à évoquer des plasticiens dont j’admirais le travail, tout en fixant le nez d’aigle de l’artiste, puis du travail de ma femme, cela va de soi, et je parvins ainsi, en monologuant un long moment sur un domaine que je crois connaître un peu, tout en continuant à tomber, ici et là, sur des aspects d’un travail éclectique, comme des croquis préparatoires dont la facture classique me laissait pantois, des pages de BD format raisin au graphisme élégant ou des photographies étranges et troublantes, à émettre des hypothèses qu’il resterait à vérifier sur la formation de ce drôle d’homme, sur sa carrière d’artiste et, pensant que ma femme ne connaissait pas son nom, j’en vins à la conclusion de la virginité du CV de Monsieur qui n’avait sans doute pas ou peu exposé, et je lui posai la question tout à trac, C’est là que je vais avoir besoin de Vous, fut en réponse à ma question sa seule parole, c’était la première fois qu’il me voussoyait, j’en restait coi, et l’avocat de Monsieur entrant au même moment dans l’atelier, je me fis la réflexion suivante, Il y a de l’avenant au contrat dans l’air et je me voyais déjà dans la peau d’un assistant d’artiste, ou de je ne sais quoi d’approchant, et, ça, ce n’était pas prévu au programme.

E.B.

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2 commentaires pour L’Autre Monsieur

  1. La performance, comme dab.
    J’aurais néanmoins une petite préférence pour le premier Monsieur.

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    • atelierjpm dit :

      Oui, mais si le premier Monsieur n’évolue pas, que faire ? Cela dit, ta remarque est intéressante et mérite qu’on se pose la question d’un Monsieur qui n’évolue pas et qui n’empêche rien. C’est le bordel, là !

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