Visions de caméras

camera-videosurveillance-mandelieu-abattoirs-l214

Nous voyons tout d’en haut. C’est un immense avantage. Le premier suspect est un homme d’environ un mètre quatre-vingt-dix centimètres pour sans doute plus de cent kilogrammes. Il porte un débardeur gris taupe, ses épaules massives sont tatouées, comme ses bras, ses mains, son cou et son visage. Son visage, carré et large, barré d’un sourire permanent, a la couleur de l’encre. Autre signe particulier, ses deux oreilles sont percées d’anneaux écarteurs – les professionnels qui les vendent appellent ça des piercing plug tunnel – qui lui distendent les lobes. Ses pantalons, bouffants, cachent dans leur totalité la forme et la masse des cuisses et des jambes. Il porte des chaussures dont la pointure est au moins 45. Son crâne, rasé, tatoué, couvert d’une courte toison, ne laisse paraître aucun début de calvitie. Sa barbe, une barbe de trois jours, est d’une longueur identique et lui vient jusque sous les yeux. Vers le bas, elle descend jusque dans l’encolure du Marcel où elle fait la liaison avec la pilosité du torse. Nous lui avons attribué par prévention le numéro de matricule W859-625-342-13.

Il marche avec lenteur, accompagné d’une femme petite et frêle, et croise un dégingandé de même taille que lui, mais pas épais, sorte d’hurluberlu qui arpente chaque jour les rues, sans jamais devoir se lasser, à l’allure d’un jeune homme pressé, l’air toujours préoccupé par une intériorité envahissante, monologue intérieur traduit par un débit verbal visible, mais inaudible, ses lèvres agitées en disant long sur le mouvement mental qu’elles mettent en mots, tout comme la nervosité de son pas, les gestes saccadés de ses bras qu’il balance au rythme de sa marche démente en disent long sur cette folie qu’il couve, au quotidien, car on le voit tous les jours en cette vaine et insensée activité interrompue de loin en loin par son entrée dans un bar où il n’entre que le temps de demander un verre d’eau, vite englouti, pour en ressortir au plus vite, ou par un arrêt soudain face à un passant qu’il interroge et dont il obtient, parfois, une cigarette, sans l’allumer de suite puisqu’il la garde à la main en la faisant rouler entre ses doigts ou se la cale derrière l’oreille pour bien souvent l’y oublier jusqu’à ce qu’elle en tombe, l’obligeant alors à stopper son élan pour la ramasser, quand il s’en aperçoit, et le voilà qui repart de plus belle vers une destination inexistante, battant le pavé de toute la ville, nous ne manquons rien de son incessante déambulation, et nous savons qu’il lui arrive de faire un brusque demi-tour pour revenir sur ses pas avant, comme un chat, de repartir dans l’autre sens, celui d’où il vient, toujours du même pas, toujours marmonnant son éternel soliloque, et ces deux-là – numéros W859-625-342-13 et W859-625-342-14 – qui se croisent ont tout du suspect idéal. Si seulement ils étaient les seuls. L’activité de W859-625-342-14 n’a en soir rien de répréhensible, mais par son inanité elle démontre chaque jour qu’elle finira de façon certaine par aboutir sur un comportement délinquant et violent.

Cet autre, devant lequel passe sans lui jeter un regard notre funambule des trottoirs, stationne des journées entières dans la rue, assis sur un pliant de camping, devant l’entrée d’un guichet de banque – il s’agit d’un guichet automatisé du Crédit Agricole – ou devant l’entrée des halles couvertes de la ville, pratiquant une manche silencieuse, bien connu qu’il est des habitués des lieux, et comptant parfois, les doigts de la main droite enfoncés dans un sachet de plastique transparent, les pièces jaunes de sa recette du jour, ou se grattant le bas des jambes avec flegme. Le soir, après le passage du camion et des bénévoles d’une association caritative qui viennent servir aux sans domicile fixe une soupe populaire, ou un repas chaud, plat unique toujours, il entre dans le guichet de la banque qu’il a élue, poussant devant lui un caddy volé à un supermarché du centre-ville, empli de vêtements, de couvertures et de sacs à moitié pleins, de bouteilles en plastique, etc… et s’installe, toujours sur son fauteuil d’été, pour se gratter à loisir la peau des chevilles et des mollets, qu’il a desséchée, rosâtre et grise, tout comme celle de ses pieds toujours visibles dans des sandales qu’il porte sans chaussette été comme hiver, résultat probable des méfaits du froid sur la santé des clochards ou d’une forme de gale que ces gens contractent en s’asseyant dans n’importe quel fauteuil ou en s’allongeant sur n’importe quel matelas fréquentés par des personnes atteintes du mal et qui, sans soins médicaux adaptés, les accompagne en permanence. Celui-là porte toujours les mêmes vêtements, trop chauds l’été, trop froids l’hiver, dont une parka à la fermeture éclair décousue, vite remisée dans le caddy à l’heure d’été. C’est un clochard à l’ancienne, qui a élu la rue depuis des dizaines d’années, qu’on ne voit jamais boire une goutte d’alcool et qui se tient à bonne distance des groupes de sdf avinés. Ses cheveux bouclés et longs sont blancs, tout comme sa barbe, qu’il semble entretenir. Ses yeux, petits et plissés, au-dessus d’un nez crochu et long, regardent droit devant tout ce qui passe là. Parfois, un passant charitable s’arrête pour lui faire l’aumône d’une pièce ou d’un sandwich et parler un peu avec lui. On le voit alors participer à la discussion de son air doux et tranquille, détaché de lui-même et comme serein. Il ne ferait pas de mal à une mouche et sa vie sédentaire l’exonère de tout action immorale, si on fait exception du vol d’un caddy. Cela n’empêche pas qu’il serait bon d’envisager des mesures préventives afin de le ramener à un mode de vie plus conforme. Il n’échappe jamais à notre surveillance, même la nuit puisqu’il dort derrière une baie vitrée et que sa présence n’empêche nullement les consommateurs, hommes et femmes, d’entrer dans le guichet automatisé pour y retirer de l’argent liquide, en échangeant la plupart du temps quelques mots avec ce veilleur de nuit d’un genre particulier, sauf quand, à force de se gratter le mollet, il a fini par s’assoupir. La réadaptation de ce type de particulier prendra du temps et nécessitera sans doute une privation partielle de liberté que les éducateurs carcéraux se devront d’encadrer.

Rien à voir avec cet autre marginal – numéro W859-625-342-15 – qui passe à son tour devant le fauteuil du vieillard, bandit manchot dont le seul bras actif répète, sans cesse, le même geste, du bas vers le haut, puis du haut vers le bas, portant avec la régularité inéluctable d’un métronome numérique une canette métal de bière à ses lèvres, qu’il écluse en marchant, pour la relaisser descendre au bout de son bras ballant, avant de la renvoyer aussi sec vers sa bouche pour rafraîchir un gosier en permanence asséché, jusqu’à la vider d’un dernier trait et la poser sur le rebord d’une poubelle de ville et d’en sortir une nouvelle de sa besace et l’ouvrir sans tarder comme on dégoupille une grenade pour lui faire subir le sort de la précédente et de la suivante, et ainsi de suite à longueur de journée et de soirée, sans que jamais ne semble exploser l’engin, sans que jamais ne semblent le harceler les hallucinations de l’ivresse ou du delirium tremens dont sont pourtant coutumiers les alcooliques de la rue, alors que la majeure partie de son temps se passe à déambuler dans le centre-ville en buvant bière sur bière, et même si les stigmates sur son visage laissent penser que ses chutes ne sont pas rares et qu’il ne se rate pas, son front est couvert de bosses et ecchymoses, son visage d’hématomes, de contusions et autres croûtes de sang séché, mais peut-être ces marques de violence sont-elles le fruit de règlements de compte et de bagarres avec les autres antisociaux de son groupe de paumés qui ont élu domicile sous les arches des halles où ils mènent une vie bruyante et dissolue aux crochets de la société dont ils sollicitent sans nul doute les subsides, puisqu’on ne les voit que très peu souvent se donner la peine de tendre la main, et celui-là dont nous suivons les exploits vingt-quatre heures sur vingt-quatre, oui, même quand il dort, avec son teint mat et sa grosse bouche lippue, ses cheveux noirs bouclés et sa barbiche et son nez épaté, a tout d’un assassin besogneux dont la vraie place devrait être derrière les barreaux tant son activité journalière démontre que la liberté ne lui est d’aucun secours, et on peut regretter que les forces de l’ordre n’aient pas le temps de s’occuper à plein temps de ce genre de personnage, tant il serait salubre de débarrasser la ville d’une vermine qui grouille jusque dans les beaux quartiers et couve, on ne le subodore pas sans raisons, à coup sûr les pires arrière-pensées contre les gens de bien dont ils usurperaient volontiers, par la violence, la légitime position, s’ils en avaient la force et la capacité d’organisation, ce que le vice et les mauvaises mœurs ne leur laissent pas le loisir de cultiver, car ils dissipent leur énergie en activité nuisibles et us destructeurs qui se retournent contre eux-mêmes, comme si leur principal objectif consistait à s’autodétruire, s’anéantir, leur vie ressemblant à s’y méprendre à un long suicide, et s’ils pouvaient en venir à des moyens plus expéditifs, les rues qu’ils salissent de leur néfaste présence retrouveraient une joie qu’elles perdent par leur faute et cette heureuse disparition dispenserait de frais coûteux et discutables notre société humaniste qui pourrait utiliser cet argent perdu en aides qu’on dit sociales à des projets d’utilité publique, dont la construction en nombre de nouvelles prisons, urgence parmi les urgences, les statistiques pénitentiaires en font foi, le parc carcéral du pays nécessitant, par sa sur-occupation, et ce n’est pas en le désencombrant que se réglera le problème d’une délinquance urbaine proliférante, une politique ambitieuse de créations de nouvelles places d’accueil carcéral que nombre d’asociaux pourraient avantageusement occuper, avec pour effet immédiat d’assainir l’atmosphère déliquescente des villes de France, sans parler de l’absolue nécessité, les circonstances actuelles faisant loi, de créer des postes de policiers, et vite, et par milliers, afin de faire reculer la peur, car il n’y a pas de liberté qui vaille dans la peur nationale, et sans demi-mesure, mais aussi de moderniser l’armement des gardiens de la paix, dont la présence plus massive et visible dans les villes et villages du pays et l’action moins bridée par des lois laxistes que ce n’est le cas à l’heure actuelle, cela passera par une volonté de sécurisation du territoire, ramèneront le sentiment de paix d’esprit qui accompagne la ferme prévention et la répression sans faiblesse des actes délictueux dont on déplore aujourd’hui l’impunité. Sans oublier, cela va de soi, la seule mesure de ce programme modéré de retour à la concorde nationale susceptible d’harmoniser la politique intérieure du pays, l’installation rapide, la généralisation et la couverture de l’intégralité du territoire par les caméras de vidéosurveillance intelligentes dont nous sommes les prototypes, l’expérimentation que l’Etat a réalisée grâce à notre travail de surveillance augmentée dans plusieurs villes sensibles du pays démontrant à cent pour cent l’efficacité et la sûreté d’une technologie capable de tirer les leçons de son observation, de conseiller avec justesse et précision le gouvernement et d’infléchir la réforme d’une politique intérieure menée jusqu’alors avec des moyens humains, c’est-à-dire imparfaits.

E.B.

Publicités
Cet article a été publié dans Saison 2 : 2016/17. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Visions de caméras

  1. Dommage que la fin du texte ne laisse pas sentir une distance; que ce soit par l’ironie ou par une aggravation jusqu’au grotesque, d’autant que la description des SDF est assez sèche alors qu’une empathie plus nette aurait permis une autre lecture de conclusion.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s