Raser le mur

Il s’agit toujours de la même suite de mouvements et de gestes minuscules, tu marches droit devant toi, tête tournée sur ta droite, et tu observes la surface plane, non pas dans ses moindres détails, elle en est dénuée, mais dans son uniformité, et tes yeux ne fixent pas, eux aussi arpentent, en partant du bas pour remonter jusqu’au faîte, suivant une ligne que tu aimerais voir se matérialiser sur le plan vertical, ton regard redescendant du faîte jusqu’en bas, pour ensuite remonter jusqu’au faîte, et ainsi de suite pendant que ta jambe va, en alternance, d’arrière en avant, se tendant comme pour un pas militaire, puis dépassée par l’autre, qui l’imite, s’efface vers l’arrière, pour repartir vers l’avant en laissant l’autre derrière elle, pendant que ta tête, entraînée par ton regard, met ta nuque en branle, pour mieux observer le mur dont tu voudrais visionner l’intégralité sans rien oublier, et si la moindre irrégularité de sa surface venait à se présenter, tu pourrais cesser d’arpenter des jambes et du regard, et tes bras qui battent la cadence dans l’entraînement général de ton corps provoqué par la marche ralentiraient leur mouvement répétitif, l’un passant vers l’avant en se repliant pendant que l’autre aspiré vers l’arrière dans un mouvement de balancier se laisse emporter et se détend avant que de se tendre de nouveau pour repartir en avant en se relâchant en fin de geste, tout cela en alternance, dans un accord des bras et des jambes, le bras droit se trouvant propulsé vers l’avant en même temps que la jambe droite, la jambe gauche restant en arrière au même moment que le bras gauche, pendant que chaloupe le haut du corps, de droite à gauche et de gauche à droite, et tous ces mouvements se font en alternance et de façon simultanée, et c’est ton esprit qui, laissant cette machinerie fonctionner sans qu’il ne commande et ne contrôle la cadence et les mouvements réguliers et sans surprise, la visualise mentalement tout en ayant une conscience aiguë des informations que lui envoie ton regard scrutant, dans l’espoir d’y trouver une anfractuosité ou une irrégularité, la surface lisse du mur le long duquel tu arpentes, car c’est le mot qu’a élu ton esprit pour nommer ton activité, comme si tel un géomètre tu mesurais la longueur du mur, activité dont il analyse, fragmente, décompose la cinétique pour s’occuper lui-même et rester en mouvement comme le reste de ton corps et éviter ainsi, sans doute, l’engourdissement cérébral qui te menace et que la répétition de tes mouvements, de tes regards montant et descendant pourraient provoquer en toi jusqu’à peut-être engendrer un état hypnagogique dont le stade ultime, l’hallucination ou le rêve éveillé, irait de manière inéludable jusqu’à annihiler ton travail d’observation, la marche, elle, ne risquant pas de se trouver entravée par ce sommeil, entre veille et endormissement, forme de somnambulisme provoqué qui nuirait à la tâche qui est la tienne, et pourrait donc se poursuivre tout autant que le va-et-vient méthodique de tes yeux mais sans que tu n’en aies plus conscience, détruisant des heures et des heures de travail et t’obligeant ainsi, une fois revenu à toi-même, à revenir sur tes pas pendant un temps indéterminé, ce qui mettrait de l’aléatoire dans ta démarche, puisque l’uniformité de la surface plane et lisse du mur ne te serait d’aucun secours pour mettre un point d’orgue à ton retour en arrière et que tu en serais quitte alors soit de revenir trop loin sur tes pas, soit de ne pas pousser ce retour en arrière assez loin, c’est-à-dire jusqu’à l’endroit précis où l’engourdissement cérébral t’aurait saisi déclenchant l’état d’hypnagogie responsable d’une auto-hypnose modifiant ta conscience au point de t’empêcher de mener à bien ton minutieux travail d’observation, endroit qui serait donc impossible à déterminer dans la mesure où le moment de ton entrée dans cette forme de somnambulisme ambulatoire provoqué par une mise en veille de ton cerveau et une apparition des premières images hallucinatoires ne pourrait avoir été repéré de façon précise, ni imprécise d’ailleurs, l’inconscience ayant alors pris le relais de ta vigilance de tous les instants, et si ton esprit se plaît à échafauder ce scenario pendant que tes jambes, tes bras, ta nuque, ton torse, ta tête et tes yeux fonctionnent en pilotage automatique et avec une efficacité jamais prise à défaut, c’est que lui n’ignore pas qu’il risque à tout moment un dysfonctionnement, n’ayant jamais été, à l’inverse de tes membres et de la majeure partie de ton corps, adepte du mouvement répétitif, monotone et quelconque, c’est qu’il se sait capable au contraire de plusieurs activités simultanées et que, de plus, il aime à la folie conjuguer tâches fondamentales et utilitaires et divagations fantaisistes et que, pour finir, ce divertissement qu’il improvise facilite le jeu des rouages parfois lassant d’une machinerie corporelle dont le mouvement inlassable s’apparente souvent à un doux ronron et à un train-train quotidien qu’il ne saurait tolérer sans se laisser aller à des balades moins dépendantes de la seule volonté.

E.B.

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