Le dernier

maxresdefaultA la table des prêts de la bibliothèque, l’employée qui prend les retours se meurt d’ennui, tout comme celle qui est censée enregistrer les sorties / sur les étagères grises, des tonnes de livres, immobiles et poussiéreux, posés verticalement les uns contre les autres, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, jusqu’à l’infini, finissent de jaunir là, sur ou sous la lettre de l’alphabet correspondant à l’initiale du nom de leur auteur, il n’en sort plus, sinon lorsque je viens, chaque premier et quatrième vendredi du mois, pour rendre mes quatre emprunts de la fois précédente le quatrième vendredi du mois et mon unique emprunt le premier vendredi du mois, c’est réglé comme du papier à musique, immuable / le rayon littérature étrangère n’a plus de secret pour moi, je le connais par cœur, tout Gombrowicz est là, lu et relu, épuisé par mes lectures successives et mes annotations au crayon à papier, tout Beckett est là, épuisant la lecture, mais lu et relu, annoté lui aussi, tout Borges, inépuisable et pourtant épluché comme un oignon par les lectures répétées, tout Bolaño, j’en rends deux ce jour, lus pour les troisième et quatrième fois, tout César Aira, etc… je ne vais pas faire l’inventaire complet de mes auteurs fétiches / de même que je connais le rayon poésie contemporaine par cœur, tout Tarkos, tout Pennequin, tout etc… / j’y jette un regard vide de passion, la poésie contemporaine étant morte et enterrée, comme tout le reste, je fais face à un immense cimetière d’auteurs morts, tous plus morts les uns que les autres / et je connais le rayon littérature française, mais pas par cœur, je ne l’épuiserai sans doute jamais, n’y voyant que quelques rares îlots dignes d’intérêt et délaissant le reste / j’y vois une employée qui désherbe, comme on dit dans le jargon des jardiniers et des bibliothécaires, et, plumeau en main, en profite pour dépoussiérer un peu, je lui prêterais bien la main pour arracher quelques petits livres inutiles / me dirigeant à pas lents vers le rayonnage des essais littéraires, où rien ne risque plus de me surprendre – j’ai programmé un emprunt : Le Facteur Borges, d’Alan Pauls, déjà lu deux fois – car il ne rentre plus rien de nouveau dans le département livres, et encore moins dans sa partie consacrée à la littérature, où nulle surprise ne m’attend, coincée sur une étagère ou mise en valeur sous l’étiquette nouveautés, en tête de gondole comme on dit dans la grande distribution, la seule possible étant l’absence d’un livre que je serais susceptible d’emporter chez moi pour une ou trois semaines, que la préposée au désherbage aurait retirer sans se préoccuper du fait qu’il appartiendrait à mes lectures favorites, mais ça ne risque pas trop d’arriver, ce serait jouer de malchance tant l’aléatoire règne dans le désherbage, ce que confirme mon errance au milieu des galeries d’étagères de la bibliothèque où je pourrais presque me déplacer les yeux bandés et y retrouver un livre que j’y chercherais rien qu’en déplaçant mon index sur la tranche de chaque tome, comptant, en partant de la gauche de l’étagère, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, jusqu’à mettre le doigt sur le livre recherché, le sortir de sa rangée et l’emprunter sans crainte de me tromper, oui je pourrais le faire, cela m’éviterait sans doute de promener un œil blasé sur ce fonds immuable et définitif, ces livres immobiles qui ne changent jamais de place, sauf par accident, sauf quand ils disparaissent ou sont oubliés, après avoir été sortis sans ménagement puis abandonnés plus loin, à même le sol / je les ramasse alors et les remets à leur place, c’est plus fort que moi / pour l’heure je me dirige à pas comptés vers l’îlot littérature sud-américaine où je vais renouveler une énième fois l’emprunt de bouquins lus et relus, car il me serait impossible de procéder d’une autre manière, même si ce rituel m’épuise, même si les lieux n’ont plus de secret pour moi depuis des années / mes cinq livres sous le bras, je sors ma carte de lecteur, à la date dépassée depuis des années, il faudrait quand même que je la fasse renouveler, tout en pensant que je devrais sans doute programmer une descente au quatrième sous-sol, celui des archives, m’avance à pas mesurés vers la table des prêts, tends la pile de livres, le plus gros en-dessous, les plus petits sur le dessus, à l’employée dont, tout comme celui de sa collègue des retours à mon arrivée, l’œil s’allume d’une pâle lumière de soulagement en me voyant me présenter devant elle avec mes habituels cinq ouvrages, avec sur la première de couverture du plus petit,  Amuleto, ma carte de lecteur, cornée et dépourvue de photo, à laquelle elle ne prête pas attention, l’essentiel étant que je ne change rien, que je me tienne à ma pratique / prenant mes livres en me souhaitant le bonjour, me demandant des nouvelles de ma santé, comme je lui réponds que je vais plutôt bien, elle m’annonce Vous êtes le dernier ! Le Docteur Lambert est mort la semaine dernière, il me semble que je devais vous en informer, c’est pourquoi si vous souhaitez prendre plus de livres, rien ne vous en empêche plus, vous ne priveriez personne en le faisant… / je suis le dernier, cela devait arriver, cela ne m’étonne pas, il faut que je tienne le coup.

E.B.

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