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Ils sont au moins une vingtaine, regroupés autour du camion dont la porte latérale, ouverte, laisse apparaître une femme qui s’adresse à tous, à moins que son discours soit réservé à quelques-uns, plus proches d’elle, ou à un seul, allez savoir, et ça n’a pas d’importance, ils forment une petite troupe dont les mouvements n’ont pas plus de sens que leur présence en ce lieu, un lieu où l’on n’a pas envie de séjourner à pareille heure, c’est le soir et il fait froid, un lieu sans âme, où ils se retrouvent pourtant et où ils sont une majorité d’homme, mais il y a aussi quelques femmes, une majorité d’hommes d’âge mûr, mais il y a aussi quelques jeunes et des vieillards, combien de ces derniers ? il serait bien difficile de le dire car les vieux ne sont guère différents des un peu moins vieux, en voilà un par exemple qui s’approche d’une poubelle, autour de laquelle il tourne, sans but, et son allure est sans doute celle d’un vieillard, mais sa barbe et sa chevelure, hirsutes, sont d’un roux vif épargné par les premières neiges de l’âge, et il s’approche de cette poubelle dont il fait le tour en boitant bas, un véritable éclopé, traversant un groupe de filous un peu canailles qui partagent une forme de complicité dont on ne saurait dire si elle a un petit quelque chose de véritable ou ne sert pas plutôt qu’à s’afficher en public, comme pour dire « nous sommes du même monde et comme les cinq doigts de la main », tout cela en s’agitant un peu, sans raison apparente, vraiment, alors que les femmes, plus discrètes, se sont écartées de la bande, pas très loin, mais bien assez loin pour ne pas se mêler aux filous canailles ni aux bons vieux types, appelons les ainsi même s’il ne faut pas se fier aux apparences, ni aux plus jeunes dont il peut sembler naturel de se tenir à l’écart, à plus forte raison si l’on est une femme, à moins de vouloir materner, et même des quelques très vieux, qui ne feraient aucun mal à une mouche, mais peuvent s’avérer pénibles à fréquenter, même si ce n’est pas toujours le cas, et après une vingtaine de minutes de latence, ils se dirigent tous vers l’arrière du camion dont le haillon s’est ouvert et, en s’approchant à pas lents pour y reformer l’attroupement du début, sans que rien ne semble plus se passer, la femme du camion ayant quitté la porte latérale, de toute évidence pour ouvrir la porte arrière, et c’est alors qu’arrivent les retardataires, auxquels les premiers arrivés cèdent la place en se retournant et s’éloignant à pas comptés, tête penchée et enfoncée dans les épaules, comme s’ils étaient concentrés sur une tâche essentielle, à laquelle ils s’adonnent avec retenue, presque dignes, et sans que nul ne les importunent en l’acte sacré et profane auquel ils se livrent corps et âme, mais sans ostentation, chacun, sauf quelques-uns peut-être, tournant le dos pour prendre ses distances, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul, même pas un retardataire, et que, haillon et porte latérale refermés, le camion ne démarre et prenne la direction d’une destination dont nous ne savons rien et que nous ne pouvons qu’imaginer, mais en savoir plus n’importe pas.

E.B.

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Un commentaire pour En savoir plus

  1. atelierjpm dit :

    J’ai aimé ce texte qui se conclut
    tel un claquement de porte. Dommage que je n’étais pas à l’atelier ce jour là pour l’entendre.
    Bruno.

    J'aime

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