La nuit du grand chaos

1h43 du matin : les gyrophares éclairent de leur lumière tournante, jaune, bleue et orange, les façades de la place et les acteurs d’une scène nocturne d’épouvante. Les véhicules de la police, les ambulances de pompiers stationnent déjà dans la rue quand arrivent celles du SAMU. Leurs chauffeurs démarrent pour faire place nette en quittant la place où des hommes s’activent autour des corps allongés, au milieu des mares de sang diluées par la pluie, sur le sol. Les secouristes font de grands gestes, courant d’un blessé à l’autre, multiplient les positions latérales de sécurité, pratiquent dans la plus grande urgence massages cardiaques et respiration artificielle, appellent les brancardiers. Un crachin fin et insistant tombe depuis une bonne heure, ce qui ne facilite en rien leur travail. On place sur le visage de celui-là un masque à oxygène ; celui-ci est emporté vers une ambulance blanche dans laquelle son corps disparaît pour quitter les lieux à toute allure dans la stridence d’une corne d’apocalypse. Le ballet des hommes du SAMU s’intensifie. Un véhicule démarre en trombe avant d’être remplacé par un autre qui revient à la même allure. Et toujours les sirènes dont l’écho multiplie l’effet, et toujours ces lumières de situation de crise qui font de cette scène somme toute humaine un spectacle de fin du monde. Les accès qui, en période normale, permettent à la circulation de se faire sont fermés par des barrières amovibles tenues par des hommes en uniforme. Ils empêchent toute approche de curieux ou de véhicules non autorisés ou permettent les allées et venues des ambulances. Les soins n’en finissent pas, les évacuations se succèdent. Les couvertures de survie diffractent les lueurs des gyrophares qui affolent la nuit, les casques argentés traversent en courant la place comme dans une superproduction hollywoodienne : un scénario catastrophe semble s’être abattu sur la ville. La pluie s’intensifie. Des éclairs zèbrent le ciel, le tonnerre gronde.

Deux journalistes qui ont emprunté des ruelles adjacentes laissées ouvertes font des clichés de l’activité des pompiers et infirmiers. Micro en main, une femme se dirige vers les officiers qui supervisent les opérations. Est-ce un attentat ? Non. Alors que s’est-il passé ? Je ne peux rien vous dire de plus. A combien de morts et de blessés estimez-vous l’a… Nous communiquerons sur l’événement demain, dans le courant de la journée. Veuillez circuler, maintenant ! Refoulée, elle est ensuite accompagnée, par deux sous-officiers, vers la ruelle d’où elle est arrivée avec son photographe que l’on a contraint à effacer la carte de son appareil numérique. Tête haute, ils repartent en quête de témoins plus faciles à interroger.

Deux heures passent dans les gestes de base, les recours au défibrillateur, les déplacements nécessaires, les courses pour répondre aux cris des blessés encore conscients, les ordres lancés par ceux qui coordonnent et les appels à la rescousse de ceux qui agissent. La nuit semble ne jamais devoir finir. Et pourtant, les ambulanciers multiplient les allers retours entre la place et les hôpitaux de la ville. Et pourtant les corps sont emportés… sans que leur nombre ne semble s’amoindrir. Sur le visage de celui-là, un infirmier tire la couverture de survie. Ils sont déjà plusieurs pour qui les secours auront été trop tardifs. Nul n’en sait encore rien, mais c’est la nuit du grand chaos.

E.B.

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