L’allée 3D

L’allée 3D n’est pas l’allée principale ; elle part d’un imposant monument de marbre blanc surmonté d’une sorte de pyramide et se clôture par deux grands cyprès qui tiennent à leur pied en toute saison, une vaste poubelle moulée dans ce vert dont on ne peut signaler la teinte autrement que comme un vert-poubelle.

La porte du lieu a deux entrées ; l’une étroite, l’autre large et voutée pour laisser entrer les corbillards.

Au premier carrefour, le tombeau cité plus haut vous renseigne tout de suite sur la voie à emprunter et le trajet à accomplir. Se perdre serait délibéré tant se retrouver est balisé par des chiffres et des lettres qui subdivisent les allées plus étroites entre les tombes et les contre-allées.

Vous informer si besoin que ces cyprès, contaminés par le lieu, ont cessé toute croissance, autant saisis par la détresse de l’existence que dégoutés par la perpétuelle poubelle accolée sans égard à leurs troncs ; emplie sans discontinuer de déchets végétaux, de débris d’ex-voto et de combien de choses remontées à la surface dont on affecte de ne plus savoir différencier l’humain du minéral ou de tout autre.

L’allée 3D se compte en 427 pas et pas un de plus sauf à vouloir traverser le mur de clôture, ce que je me refuse, me suis toujours refusé. Qu’il soit bien entendu que je ne m’aventure jamais au-delà de mon allée ; l’effort nécessaire à en explorer une autre serait une vanité inutile vu que j’ai cessé d’être un Singulier parce que je suis dans la mort et que ce « je » sans chair n’est que l’écho lointain d’un « je », tout comme mon regard n’est plus qu’une forme de vision désincarnée, tel un appareil donnant l’illusion du mouvement continu ou bien déformant les images jusqu’à ce qu’elles soient devenues des choses noires qui tremblent, ainsi de ces deux cyprès qui se tordent et se roulent en dedans et s’effondrent sur la poubelle et se redressent sous l’eau claire du ciel.

Ma tombe est une dalle noire, la dernière de l’allée, celle où l’on ne perçoit ni date ni nom de mort (ou d’auteur) ainsi que je l’ai voulu, mais cependant parfaitement identifiable grâce à ce tronçon d’un vers de Lecomte de l’Isle gravé en lettres blanches : « d’un point fixe et sans ralentir jamais » ; ironie froide et insondable qui révèle si bien qui je fus, qui j’ai tenté d’être, qui je n’ai pas été, qui je ne suis plus, plus aucune chose en soi, rien qu’une ombre qui enveloppe les cyprès, se couche sur la poubelle, s’étale sur les tombes de l’allée, glisse sur son fin gravier, se mêle à l’étonnement des visiteurs découvrant ma devise, aux conciliabules, au rire étouffé de quelques-uns, à la récompense de celui pour qui l’obscure épitaphe procure soudain l’éveil.

Monroe

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