L’homme au corbeau blanc

Albinos-CorbeaualbinoJe m’installe dans le fauteuil qui fait face à mon macchabée et regarde la peau parcheminée de son visage, ses lèvres pincées sur un dernier rictus, son œil cave, la texture particulière de la peau de son crâne sous les rares cheveux frisés, feuilles de chou kale, qui lui restent et que le vent agite, son front lourd d’interrogations penché sur le bock de bière resté sur la table devant lui, le front d’un homme vaincu par la déesse Kali. Me décidant à lui tenir compagnie, je me lève et entre dans le bar en enjambant les corps, passe derrière le comptoir, prends une chope de cinquante centilitres et la présente sous la tireuse, en la penchant à la manière dont j’ai toujours vu faire les barmen, actionne le levier en le tirant vers moi dans l’espoir qu’un liquide ambré ou blond s’écoule du robinet de laiton dans le verre épais de la pinte. A ma grande surprise, la source n’est pas tarie et la bière d’abbaye, bien vite surmontée d’une écume rageuse, dégueule du verre. Hips, hips, hips, hourra ! Je repousse le levier, chasse le surplus de mousse à l’aide de la raclette de bois et réitère les gestes plus haut décrits pour tenter de servir sans faux-col cette bière que je m’offre. La fin du monde, ça peut se fêter, après tout. Pris par la soif, j’en oublierais presque que mon macchabée au corbeau blanc m’attend. Je quitte la tireuse et le rejoins. Son ami corbeau est revenu se poser sur son épaule et pousse un croassement de dépit en me voyant de retour, tendant vers moi son vieux cou déplumé, bec grand ouvert comme pour m’attaquer. Mais il se détourne bien vite, prend son envol et va se poser sur le corps démantibulé d’une enfant en jupe plissée, tombée en avant. Cette image que je ne veux pas nommer, mon compère ne peut la voir et je lève ma bière à sa santé en me demandant s’il existe un appeau pour les corbeaux. Anse de la chope dans la main droite, lèvre supérieure plongée dans la mousse de la bière, je m’absorbe dans la contemplation de la main de mon convive, tournée vers le ciel. Il a du cale – main de travailleur. J’y déposerai bien du blé pour nourrir son corbeau blanc qui viendrait sans façon lui picorer dans la main. Il y a des jours que je n’ai pas goûté la saveur de la bière à la pression. Hips, je trinque avec mon interlocuteur, pas bavard le gaillard, à qui je tiens quelques propos incohérents. Il tourne le dos au spectacle du volatile au bec de rapace qui s’acharne, en levant puis reposant l’une après l’autre ses pattes dont les serres plongent dans le tissu de la jupe plissée, sur les jeunes tissus que le début de décomposition attendrit, et ne voit rien de son œil vide, pas plus que de l’autre. Moi, je suis aux premières loges. Il faut bien s’accoutumer.

E.B.

Publicités
Cet article a été publié dans 04. Un matériau médiocre (7 nov. 2018), Saison 4 (2018-19). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s