Zone d’Activité Pyrotechnique

imagesEvitant à chaque pas de marcher sur un corps, slalomant entre les cadavres allongés sur le dallage de la place, mon écharpe tenue en bouchon sous le nez et devant la bouche pour repousser les assauts de la nausée et de la puanteur des chairs et des tissus en décomposition, mais aussi peut-être et surtout les miasmes putrides, c’est venu à moi sans que je sache pourquoi, bien incapable que j’étais de donner un sens à ce désir soudain, l’idée de me rendre à la périphérie de la ville et de commettre un acte définitif qui entraîne aussitôt des préparatifs désordonnées : utiliser un pied-de-biche trouvé dans la benne d’un camion du bâtiment arrêté par le socle d’une statue d’empereur romain indiquant d’un doigt impérieux la direction à suivre, passer sans transition dans l’appartement où j’ai repris conscience dans un corps nouveau pour y mettre des bottes et un blouson de cuir, sortir, forcer le rideau de fer de l’armurerie, dans la rue voisine, en briser la vitrine pour y choisir arme d’assaut et pistolet de poing, munitions diverses, et explosifs, siphonner le réservoir d’une voiture et remplir un jerrycan de 20 litres, revenir à l’appartement avec tout ce matériel…

Après m’être nourri d’une alimentation rudimentaire et d’une qualité gustative discutable, préparée sans autre objectif que de remplir le ventre, la nausée ne me quitte pas, et la ville entière désormais envahie par l’épouvantable putréfaction semble s’infiltrer dans tous les intérieurs et persister à brûler de l’encens n’y changera sans doute rien. La cuisine de l’ancien propriétaire n’était pas celle d’un gastronome. Faire une liste de produits culinaires propres à renouer avec une cuisine moins sommaire me redonne l’impression de m’appartenir un peu. L’impression d’être agi par des pensées parasites et une volonté extérieure qui décident pour moi n’a rien de réconfortant, même si elles suppléent à mon manque de sens pratique passé. Aller à la périphérie pour y commettre un acte définitif ! Casser une armurerie – y prendre de quoi faire tout péter – se perdre – obéir à une logique salvatrice ? Je n’entends pas de voix. C’est déjà ça. Je peux donc considérer que l’esprit qui m’inspire ces actions, même si je ne sais s’il est intégralement mien, est sorti sain des derniers jours que j’ai vécus depuis la grande nuit. Qu’importe après tout, je sors ma moto de l’entrée de l’immeuble où je la cache – pour quelle raison au juste ? –, la charge du bidon d’essence, du pied-de-biche, du canon scié, de quelques bâtons de TNT, etc… Ma moto ? Rien n’est à moi, tout m’appartient, je l’ai prise hier dans la rue, l’ai faite démarrer en dénudant les fils, autant de gestes dont j’aurais été bien incapable il y a peu. Qu’importe une fois de plus, il en va ainsi désormais. Je me prépare dans une certaine effervescence à une action dont je ne suis pas le commanditaire et dont, semble-t-il, je vais me faire l’exécuteur. Impossible, même si ce n’est pas l’envie qui m’en manque, de rouler à tombeau ouvert dans cette ville, le trajet s’apparente à un slalom entre les obstacles qui se présentent sur mon chemin. Dans la rue Joachim du Bellay, où je constate une situation semblable à celle du centre-ville, je m’affaire, explose au pied-de-biche les vitrines côté impair, en descendant, des grandes et moyennes surfaces, dont celle d’un magasin de bricolage, remonte la rue pour la redescendre avec le bidon d’essence que je vide, à raison d’un litre environ par boutique –  j’économise pour multiplier les points chauds. Sur la moquette bleu électrique du Roi du salon, du bec du jerrycan, courbe et effilé, coule et laisse sa trace sous forme d’auréole grasse la dernière goutte du précieux liquide. Secouant le bras pour finir en cercles rotatoires comme le faisait au temps jadis mon grand-père lorsqu’il essorait la salade – je ne veux pas en perdre une goutte – je sors et balance au passage quelques charges de dynamite et des bandes de balles de mitrailleuse prises avec moi au cas où. Tout s’éclaire maintenant quant au cas où. Puis je remonte une dernière fois, au pas de course et dans une intensité paisible, faisant une courte étape devant chaque enseigne pour allumer, à coups d’allume-feux récupérés au rayon « Soirée d’hiver au coin de votre cheminée » de l’enseigne Leroy-Merlin et enflammés à l’aide du zippo sorti de la poche intérieure du blouson de cuir que je porte, un feu de joie pas triste, qui va bien vite tourner au feu d’artifice, j’en suis sûr. Puis je m’éloigne, tournant le dos à la scène, l’oreille aux aguets : j’entends les premiers crépitements, tant attendus, suivis de claquements secs et de pétarades, puis d’explosions, sur fond de ronflement sourd, prémices du grand feu qui va embraser la rue commerçante. Je n’ai rien perdu de mon savoir-faire : j’ai toujours aimé m’occuper des feux de bois. Le temps de poser le bidon vide sur le porte-bagages et de l’y attacher, enjambant alors le tout pour prendre place sur la selle, j’assiste, extatique, à une grêlée de morceaux de verre qui arrose toute la rue, poussée par une langue de feu digne du dernier cercle de l’enfer. J’aurais bien du mal à expliquer le sens de tout ça en observant, assis sur mon engin, ce spectacle pyrotechnique tout en tirant de longues bouffées amoureuses d’une blonde américaine. J’ai repris le tabac hier. L’expérience sensitive s’intensifie au fur et à mesure que l’incendie gagne et monte la rue. Des bruits de chaudières lancées à plein volume, un bourdonnement sourd de tremblement de terre, des vibrations et d’épaisses volutes de fumée noire annoncent le spectacle de la dislocation des toits de tôle surchauffée et, dans les grincements du métal qui se tord en laissant s’échapper, par ses brèches des flammèches orangées. Les parois de métal s’effondrent en se tordant dans les flammes, et je vois encore briller dans les rayons rasants du soleil couchant de nouvelles averses d’éclats de vitrines, qui s’élèvent dans l’air pour retomber en rebondissant sur le noir bitume du parking. Dans les réserves et les arrières des magasins les explosions de toutes sortes s’enchaînent. Si âme qui vive il y a dans les parages, je ne devrais pas tarder à avoir de la visite. Je laisse tomber mon mégot sur le sol, me penche sur le guidon de ma bécane et sors de la sacoche de cuir avant mon ami à canon scié que j’arme pour me replonger dans la vision du feu qui saute d’un magasin à l’autre et jaillit des devantures éventrées avec la violence de mille lance-flammes projetant sur l’autre côté de la rue leur lumière folâtre.

E.B.

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Cet article a été publié dans 03. Un lever de rideau (31 oct. 2018), Saison 4 (2018-19), Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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