Silence des syrènes Simon der Alte une autre proposition de Mars

Dans un premier temps, ce ne fut qu’un léger clapotis ; il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Nous avions eu la chance de croiser ce moulin à eau de mer offrant quelques chambres d’hôte. A cette heure, c’était inespéré ! La patronne qui nous reçut évidemment ne s’attarda pas. Elle prit cependant le soin de mentionner quelques particularités de l’établissement, par exemple, l’existence d’une façon de souffler le verre d’ici (il y a un souffleur au village ; on peut visiter). « Cette façon induit des déformations de la lumière, dit-elle, qui semblent affecter la trajectoire des objets de notre environnement, la lune, par exemple » (Sylvette nota que c’était pleine lune cette nuit). De même, en recevant la meule qui tourne, la meule dormante élève un chant infiniment triste, un cri parfois, des paroles possiblement. « Je n’ai pas souvenir, dit-elle en souriant, qu’un client s’en soit plaint ! »

Sylvette, sitôt installée dans la chambre, me fit part du malaise que l’hôtesse avait – volontairement ou pas – distillé sur ce lieu … et sur son endormissement (« je ne suis pas prête à dormir », dit Sylvette). Mais l’heure et la fatigue aidant, j’observai en la rejoignant dans le lit qu’elle était déjà endormie. Elle devait dormir car elle prononça quelques mots indéchiffrables comme il arrive dans le sommeil (je crus y reconnaître le mot « lune »). Sa mâchoire trembla encore un moment, signe que le sommeil paradoxal n’était pas encore achevé. Puis son agitation cessa tout à fait ; le silence revint.

De manière étonnante, comme j’allais me retourner, un rayon de lune traversant la baie vitrée s’épandit sur les draps jusqu’à la gorge de Sylvette. L’astre n’était pas visible. Le rayon sauta sur la porte vitrée d’une petite bibliothèque, se réfléchissant dans ma direction. Sans continuité, seul d’abord, puis recevant le soutien d’un grand nombre d’autres jets lumineux, le rayonnement se concentra sur moi. Une impression désagréable comme on peut l’expérimenter un jour d’orage où l’air paraît électrique s’empara de moi. A cet instant s’éleva le léger clapotis qui ne devait plus cesser cette nuit.

Le filet que le jet de lumière avait tissé autour de moi s’effondra tandis que la lueur lunaire se répandait sur le ventre de Sylvette. Elle agitait ses jambes avec ardeur, comme mue par la nécessité de concilier des personnes invisibles, allant de l’un à l’autre avec angoisse. Il était pourtant inutile d’y chercher une tentative de discussion. Le plus souvent l’énonciation se limitait à des cris (comme si le sens était tout à fait contenu dans ces cris primordiaux). Son corps était tendu comme un arc. De ses mains elle semblait vouloir me repousser, non de ses mains mais de tous ses membres. Ses yeux, roulant sous les paupières, se tournaient par instant vers l’intérieur. Me tenait-on aussi par les chevilles, me tirant hors du lit ? Je tentais maintenant de m’accrocher à elle. Rien, semblait-il, ne pouvait m’aider à la saisir. J’observai qu’elle avait pris soin de mettre en se couchant des bouchons de cire dans ses oreilles.

Le clapot était devenu intense comme il vient dans une anse où des vagues courtes, heurtant les falaises, en se retirant se dressent les unes contre les autres, délivrant cependant une musique harmonieuse. Cette partition singulière m’importait étonnement si vous vous souvenez que ma formation musicale est tout élémentaire. Je me laissais tirer ; j’abandonnais Sylvette tourmentée, respirant douloureusement. J’avais une impression de vol. Toujours positionné sur le ventre, je m’élevais sans effort. Deux paires d’ailes me hissant me semblaient naturelles. Elles me déposaient sur la meule dormante où je me tenais en paix fasciné par ce chant dont les ornements habiles préparaient un mouvement inattendu ou rappelaient avec nostalgie quelque mouvement gravé dans mon oreille. Je m’imagine déjà porté loin de Sylvette quand la meule tournante s’apprête à s’abaisser sur la meule dormante que je ne parviens plus, au sein de ces émotions, à abandonner …

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