Merey était maîtresse-éclateuse

Merey était maîtresse-éclateuse. A cette époque, le vêtement féminin (robe, chemisier, lingerie) était d’une telle complexité (quant à l’armature et l’assemblage) et d’une telle fragilité (pour les tissus et les couleurs) que lavage ou repassage nécessitait d’en découdre complètement la structure afin d’en laver et lisser chaque élément individuellement puis d’en refaire le bâti. Une femme convenable changeant de costume plusieurs fois dans la journée, ce travail d’entretien supposait, comme on le devine, un personnel nombreux et spécialisé aux ordres de l’habilleuse. Celle-ci (et ses gens : une multitude de petites mains de tous âges) devait maîtriser les règles d’éclatement du costume propres à chaque vêtement, requérant la nécessité d’apprendre les subtilités techniques de chaque pièce. Aussi les couturiers, lors de l’achat du vêtement, se déplaçaient-ils avec leur éclateuse ou, pour les plus grands clients, leur maîtresse-éclateuse avec ses aides. Le vêtement était porté au domicile de l’acheteur. L’habilleuse, sous les directives du couturier, procédait au dernier habillage avant le dénouement de la transaction. Venait alors le temps de l’éclateuse.

Le costume descendait aux salles de travail. L’escalier de service amplifiait les rires des lavandières et des dresseuses en cercle autour du vêtement, porté bien à plat. Puis il était mis en situation sur un mannequin ou sur l’une des repasseuses choisie par les autres pour sa ressemblance (réelle ou supposée) avec la personne à laquelle il était destiné. Revêtir le vêtement de la maîtresse était évidemment un acte plein d’ambiguïté que les participantes conjuraient tantôt par des quolibets potentiellement grossiers, tantôt, si la fille était notoirement belle, par des flatteries que l’on aurait aimé destiner à la maîtresse si joliment vêtue, n’eut été la crainte de mal tourner le compliment. Le port du costume entraînait beaucoup de confusion chez celle qui en avait été revêtue dont la féminité était d’autant plus exposée que l’expression du désir qui lui était adressée jaillissait spontanément de la bouche de ses compagnes. Généralement, la maîtresse-éclateuse (faisant fi de ses propres émotions) devait intervenir pour rappeler à sa place chacune des participantes.

Commençait alors la présentation des filés, des règles de déconstruction permettant l’éclatement du vêtement en éléments simples et de la conduite à tenir pour le remonter. L’exécution des points de couture les plus subtils ou les plus rares était d’abord introduite par l’éclateuse puis pratiquée sur des exemples mis à disposition par elle sous forme de petits fascicules. Non seulement les filles préposées au bâti s’y exerçaient sur le champ mais toutes les présentes avaient à cœur d’y montrer leur dextérité. Une démonstration de savoir-faire, d’intelligence, d’intuition du métier pouvait vous valoir quelque promotion toujours à la demande du collectif, interdisant de la sorte tout favoritisme mû par une inclination particulière relative à telle ou telle mais non professionnellement motivée.

Pour l’une ou l’autre, l’exercice pouvait être suspendu sur un simple appel du maître que l’état des filles ne leur permettait pas de décliner. Seule la convocation de l’habilleuse par le maître, au gré de ses envies, ses désirs, ses besoins, suspendait la séance puisqu’on aurait de toute façon besoin d’elle comme réalisatrice ou superviseure pour conclure la reconstruction du costume. A son retour, l’évidence des motifs de la pause exigée des employées entraînait chez elle un profond désespoir car toutes étant soumises aux caprices du maître, nulle ne pouvait ignorer les raisons de cette absence. Qu’exceptionnellement cet intermède fut effectivement causé par quelque nécessité de cuisine ou de chambre ou de réception permettait d’entretenir un doute sur les services qui avaient causé un éloignement particulier. Pour toute autre que l’habilleuse, ce service pouvait se prolonger bien au-delà de la séance d’éclatement et de couture. D’ailleurs, chacune souhaitait que sa relation avec le maître, aussi bestiale qu’elle fût, se prolongea au-delà de la séance. Cela évitait l’épreuve du retour en salle et les regards inquisiteurs de ses semblables affectant leur désapprobation face à cette soumission répréhensible à laquelle, pourtant, elles ne pouvaient pas plus échapper. Il n’y avait pas d’esquive de cette sorte pour l’habilleuse. On pouvait l’attendre jusqu’au lendemain. Elle ne pouvait bénéficier d’aucun subterfuge, son statut excluant toute autre activité. L’habilleuse revenait du service du maître et sous les regards qui se braquaient sur elle, elle semblait exposer sa nudité jusqu’au-delà d’une intimité qu’elle n’aurait jamais dévoilée au maître lui-même. La maîtresse-éclateuse habituée de ces interventions si universellement répandues jusque dans les plus grandes familles, avait, avec la force de l’habitude, appris à ménager ces moments d’insondable dureté. Seuls la déstabilisaient encore les états rares où la maîtresse de maison risquant une escapade auprès du petit personnel s’effondrait soudain en larmes qu’il fallait essuyer au milieu des réprobations des employées à l’encontre de cet affichage incompatible avec ce qu’elles appelaient « une position ».

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