Affectueusement

Cher Claude,

Saurai-je te transmettre ce que cette folle journée d’hier m’aura réservé, du lever au coucher ?

Nestor, le majordome que je crois avoir toujours connu d’une réserve exemplaire, fasciné par les rayons du soleil se déversant par les interstices des volets décida de son chef de les ouvrir en grand comme il est de coutume de faire au mois d’Aout (Ah ! Ce fleuve d’or en mouvement que forment les poussières planant dans ces rayons). Soudain inquiet de sa propre désinvolture, il se tourne vers moi l’air plein de confusion. Heureux réflexe : je manifeste comme me sied son initiative d’un simple regard. Sans doute s’échangea dans cet instant une discrète complicité dérogatoire à nos relations ordinaires qui finalement ajouta de l’embarras à la gêne, que je parvins à contenir enfin par quelques mots insignifiants (je ne saurais les rapporter ici) mais qui jouèrent efficacement pour pacifier ce bref moment de transgression.

A sa manière, la soirée fut charmante. Les de Buisson recevaient en l’honneur de leur cadette qui aura eu sa majorité ce jour (l’aînée et la benjamine sont maintenant mariées pour quoi les occasions de rencontres sont devenues si rares). Elisabeth avec qui j’eus un long échange, enseigne l’Histoire à Saint-Denis. Je me plaisais à imaginer l’ombre des Rois planant au-dessus d’elle. Mais, me dit-elle, ses élèves sont difficiles et en dépit de son charme, elle avoue peiner à tenir leur attention.

J’en viens, cher Claude, à la journée qui fut grandiose comme tu verras, je le rapporterai ici. Toujours charmant, Lupin auquel j’avais adressé une épreuve de mon nouveau roman, a d’emblée suggéré de prendre un peu de bon temps pour en parler et nous nous retrouvions vers midi à la Tour d’Argent dans l’un des petits salons privés du 5ème. Il n’avait pas eu le temps de le lire mais avait délicatement demandé à l’un de ses lecteurs qu’il avait retenu pour « sa sensibilité proche de la » mienne, me dit-il, d’en extraire quelques morceaux choisis qui lui permettraient de plaider favorablement pour son édition auprès du Comité. Lupin (que j’avais trouvé grincheux) préféra (pour éviter toute mésinterprétation) me faire part des difficultés que le Corona virus fait peser sur l’édition, une incroyable quantité de gens mettant à profit ces jours de confinement pour s’improviser écrivain, prenant goût à étaler leur vie sur le papier. Les piles de manuscrits croissant, le « bon » risque de se trouver noyé dans cette pré-littérature. Ne pouvant préjuger de rien, il pouvait du moins affirmer de nos relations passées son attachement à porter à la connaissance du public le nouvel ouvrage que je lui avais confié dans ce but. Je le sentais désireux de me compter toujours dans sa « brigade » de jeunes auteurs. Son lecteur avait favorablement extrait trois paragraphes originaux dans les deux premières pages, arguments qui lui semblaient jouer très sérieusement en faveur de l’ouvrage. Les truffes en croûtes et les Saint-Jacques accompagnées d’une sauce aux petits poireaux l’avaient mis en joie pour l’après-midi.

Mon cher Claude, j’espère te voir sitôt la libre circulation rétablie. Transmet, je te prie, mes salutations à Annah : fais lui part de mes vœux pour la publication de ses poèmes. Nos rencontres, il est vrai, sont bien souvent difficiles ; la dernière fut explosive. Nous ne plaçons peut-être pas au même niveau d’exigence nos travaux. J’y accorde plus de légèreté, possiblement. Ceci devrait-il impliquer de nous ignorer ?

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