En savoir plus

Ils sont au moins une vingtaine, regroupés autour du camion dont la porte latérale, ouverte, laisse apparaître une femme qui s’adresse à tous, à moins que son discours soit réservé à quelques-uns, plus proches d’elle, ou à un seul, allez savoir, et ça n’a pas d’importance, ils forment une petite troupe dont les mouvements n’ont pas plus de sens que leur présence en ce lieu, un lieu où l’on n’a pas envie de séjourner à pareille heure, c’est le soir et il fait froid, un lieu sans âme, où ils se retrouvent pourtant et où ils sont une majorité d’homme, mais il y a aussi quelques femmes, une majorité d’hommes d’âge mûr, mais il y a aussi quelques jeunes et des vieillards, combien de ces derniers ? il serait bien difficile de le dire car les vieux ne sont guère différents des un peu moins vieux, en voilà un par exemple qui s’approche d’une poubelle, autour de laquelle il tourne, sans but, et son allure est sans doute celle d’un vieillard, mais sa barbe et sa chevelure, hirsutes, sont d’un roux vif épargné par les premières neiges de l’âge, et il s’approche de cette poubelle dont il fait le tour en boitant bas, un véritable éclopé, traversant un groupe de filous un peu canailles qui partagent une forme de complicité dont on ne saurait dire si elle a un petit quelque chose de véritable ou ne sert pas plutôt qu’à s’afficher en public, comme pour dire « nous sommes du même monde et comme les cinq doigts de la main », tout cela en s’agitant un peu, sans raison apparente, vraiment, alors que les femmes, plus discrètes, se sont écartées de la bande, pas très loin, mais bien assez loin pour ne pas se mêler aux filous canailles ni aux bons vieux types, appelons les ainsi même s’il ne faut pas se fier aux apparences, ni aux plus jeunes dont il peut sembler naturel de se tenir à l’écart, à plus forte raison si l’on est une femme, à moins de vouloir materner, et même des quelques très vieux, qui ne feraient aucun mal à une mouche, mais peuvent s’avérer pénibles à fréquenter, même si ce n’est pas toujours le cas, et après une vingtaine de minutes de latence, ils se dirigent tous vers l’arrière du camion dont le haillon s’est ouvert et, en s’approchant à pas lents pour y reformer l’attroupement du début, sans que rien ne semble plus se passer, la femme du camion ayant quitté la porte latérale, de toute évidence pour ouvrir la porte arrière, et c’est alors qu’arrivent les retardataires, auxquels les premiers arrivés cèdent la place en se retournant et s’éloignant à pas comptés, tête penchée et enfoncée dans les épaules, comme s’ils étaient concentrés sur une tâche essentielle, à laquelle ils s’adonnent avec retenue, presque dignes, et sans que nul ne les importunent en l’acte sacré et profane auquel ils se livrent corps et âme, mais sans ostentation, chacun, sauf quelques-uns peut-être, tournant le dos pour prendre ses distances, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul, même pas un retardataire, et que, haillon et porte latérale refermés, le camion ne démarre et prenne la direction d’une destination dont nous ne savons rien et que nous ne pouvons qu’imaginer, mais en savoir plus n’importe pas.

E.B.

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Publié dans 13. Le septuor (1/2/18), Saison 3 | 1 commentaire

L’optimiste

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Entrons dans le vif du sujet par une voie naturelle : l’œil descend dans l’œsophage comme un ascenseur bien huilé s’enfonce vers le sous-sol, marquant un arrêt furtif à chaque niveau et toujours moins de lumière à mesure que l’on se rapproche du dernier palier ; défile un conduit grisâtre s’encrassant de particules de plus en plus denses agglutinées en traînées suintantes qui s’écroulent en perles brunes jusqu’à obturer la vision.

Nous sommes chez un fumeur.

L’exploration précédente relevait d’un procédé moins invasif quoique tout aussi concluant ; à savoir une radiographie qui n’exigeait du sujet que la station debout, poitrine contre la vitre, respiration retenue ; apparaissait alors une nouvelle géographie de son aire pulmonaire, non moins sombre, mais plus éclairante encore avec une végétation que l’on pourrait qualifier de lande pelée sinon de maquis écobué avec de petits arbres aux troncs noircis, ébranchés ça et là et tous voisins de nodosités cendrées quadrillant toute la viscère à des écartements variables semblant obéir à une géométrie non euclidienne fondée sur on ne sait quel postulat contrarié.

Si la radiographie se passa aisément, la remontée de la caméra endoscopique n’ira pas sans difficultés ; peut-être le train de l’ascenseur soudain grippé ou enlisé dans un engorgement de la cage thoracique, néanmoins l’ascension eu lieu sans trop de dommage et deux anges vêtus de blanc lui firent part avec ménagement de leurs alarmantes conjectures sur la réalité desquelles il prit le parti de douter vu qu’une exploration aussi partielle de lui-même était loin de prouver que la partie saine de son corps ne triompherait pas à la longue d’un gros essoufflement et de quels affleurements sanguins au coin de la bouche tel qu’en subissait n’importe quel grippé s’attardant à se racler la gorge avec obstination.

Monroe.

Publié dans 12. Le géomètre et le chirurgien (25/01/18), Uncategorized | Laisser un commentaire

L’image

Sage et plate et gommée à son revers on pouvait la coller d’un coup de langue dans l’album du chocolat Poulain où l’attendaient des semblables déjà fixées dans leurs cases appelantes toutes légendées de quelques lignes riches en histoire telle celle-ci ornée de la figure mythologique de Charlemagne ( bien pourvue de sa barbe fleurie) trônant sur son vaste siège médiéval avec à son côté Roland le preux qui serre d’une main son olifant et de l’autre son épée  Durendal  le corps presque entièrement masqué derrière son écu peint de fleurons et de rayons dorés débordant sur la noble figure de l’Empereur qui tend son gant de sa main droite à Ganelon dont on sait qu’il va le laisser choir à terre avant de rejoindre sous les hauts oliviers Blancandrin que l’image représente dans un petit médaillon avec son heaume à calotte pointue le visage protégé par le nasal de fer si disgracieux contrairement à Turpin de Reims peint en pied dans un autre médaillon le visage illuminé du martyr quatre épieux en travers du corps (ce qui ne l’empêchera pas de se relever et de frapper l’ennemi de mille coups de son épée  Almace) comme de décapiter encore cent sarrasins avant de succomber ainsi qu’il est montré en fond d’image où l’on repère sur une crête le Comte Roland la tempe rompue à sonner du cor alors que suspendu au-dessus du vénérable visage de Charlemagne s’élève dans les nuées le champ de bataille de son ultime combat entouré de ses fidèles Gérin et Gérier son ami et Béranger et Othon et Samson et Anséis (le vieux Gérard de Roussillon et combien d’autres) cependant que l’armée de l’Empereur fait sonner ses clairons les païens s’enfuyant de toute part massacrés à grands coups et plus loin sur l’extrême bord de l’image l’Empereur revêtu de son blanc haubert brodé est couché dans un pré accablé du deuil de Roland (en songe un ange lui annoncera qu’il voit venir trente ours dont chacun parle tout ainsi qu’un homme) reste à examiner plus attentivement l’image pour découvrir tout en bas au pied de Ganelon une miniature où il est encore aisé de reconnaitre le défilé de Roncevaux avec les sarrasins en embuscade quoique le sujet soit fondu dans le tapis à fleur de lys de la salle du trône.

Monroe

Publié dans 11. Détaché de toute émotion (11/01/18) | Laisser un commentaire

Le camembert

camembertSimplicité d’une pâte ivoire moulée dans sa robe de papier gras à demi translucide ; tel serait le camembert.
Sitôt le passage de la lame d’un couteau préleveur d’un quartier ; va rester une place vide, un espace vacant entre deux bords crémeux qui n’auront de cesse de chercher à s’atteindre pour se ressouder, aussi, dès le lendemain, le corps du camembert sera à nouveau un cylindre plein et fort de sa pleine face crayeuse tachetée de rouille.
Un espace se serait rempli aussi simplement que n’importe quel objet prenant la place laissée libre par un autre si la simplicité des choses ne dissimulait un enfer de lois et de principes, ainsi, les enzymes contenus dans sa croûte ne permettraient cette régénération si un puissant tropisme à reprendre sa forme originelle n’y aidait.
On peut avancer, sans crainte d’être démenti, que l’univers du camembert est en constante expansion ; son mouvement général visant à combler sa partie manquante avec d’autant de célérité que les bords de son amputation sont plus éloignés.
Passé son heure incertaine, le sort du camembert ne sera pas ni plus simple ni plus enviable que le nôtre ; on le verra se racornir et s’infester de larves de Piophila casei ; la mouche du fromage.

Monroe.

Publié dans 9. Les choses, même les plus simples (21/12/17) | 1 commentaire

Le dernier

maxresdefaultA la table des prêts de la bibliothèque, l’employée qui prend les retours se meurt d’ennui, tout comme celle qui est censée enregistrer les sorties / sur les étagères grises, des tonnes de livres, immobiles et poussiéreux, posés verticalement les uns contre les autres, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, jusqu’à l’infini, finissent de jaunir là, sur ou sous la lettre de l’alphabet correspondant à l’initiale du nom de leur auteur, il n’en sort plus, sinon lorsque je viens, chaque premier et quatrième vendredi du mois, pour rendre mes quatre emprunts de la fois précédente le quatrième vendredi du mois et mon unique emprunt le premier vendredi du mois, c’est réglé comme du papier à musique, immuable / le rayon littérature étrangère n’a plus de secret pour moi, je le connais par cœur, tout Gombrowicz est là, lu et relu, épuisé par mes lectures successives et mes annotations au crayon à papier, tout Beckett est là, épuisant la lecture, mais lu et relu, annoté lui aussi, tout Borges, inépuisable et pourtant épluché comme un oignon par les lectures répétées, tout Bolaño, j’en rends deux ce jour, lus pour les troisième et quatrième fois, tout César Aira, etc… je ne vais pas faire l’inventaire complet de mes auteurs fétiches / de même que je connais le rayon poésie contemporaine par cœur, tout Tarkos, tout Pennequin, tout etc… / j’y jette un regard vide de passion, la poésie contemporaine étant morte et enterrée, comme tout le reste, je fais face à un immense cimetière d’auteurs morts, tous plus morts les uns que les autres / et je connais le rayon littérature française, mais pas par cœur, je ne l’épuiserai sans doute jamais, n’y voyant que quelques rares îlots dignes d’intérêt et délaissant le reste / j’y vois une employée qui désherbe, comme on dit dans le jargon des jardiniers et des bibliothécaires, et, plumeau en main, en profite pour dépoussiérer un peu, je lui prêterais bien la main pour arracher quelques petits livres inutiles / me dirigeant à pas lents vers le rayonnage des essais littéraires, où rien ne risque plus de me surprendre – j’ai programmé un emprunt : Le Facteur Borges, d’Alan Pauls, déjà lu deux fois – car il ne rentre plus rien de nouveau dans le département livres, et encore moins dans sa partie consacrée à la littérature, où nulle surprise ne m’attend, coincée sur une étagère ou mise en valeur sous l’étiquette nouveautés, en tête de gondole comme on dit dans la grande distribution, la seule possible étant l’absence d’un livre que je serais susceptible d’emporter chez moi pour une ou trois semaines, que la préposée au désherbage aurait retirer sans se préoccuper du fait qu’il appartiendrait à mes lectures favorites, mais ça ne risque pas trop d’arriver, ce serait jouer de malchance tant l’aléatoire règne dans le désherbage, ce que confirme mon errance au milieu des galeries d’étagères de la bibliothèque où je pourrais presque me déplacer les yeux bandés et y retrouver un livre que j’y chercherais rien qu’en déplaçant mon index sur la tranche de chaque tome, comptant, en partant de la gauche de l’étagère, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, jusqu’à mettre le doigt sur le livre recherché, le sortir de sa rangée et l’emprunter sans crainte de me tromper, oui je pourrais le faire, cela m’éviterait sans doute de promener un œil blasé sur ce fonds immuable et définitif, ces livres immobiles qui ne changent jamais de place, sauf par accident, sauf quand ils disparaissent ou sont oubliés, après avoir été sortis sans ménagement puis abandonnés plus loin, à même le sol / je les ramasse alors et les remets à leur place, c’est plus fort que moi / pour l’heure je me dirige à pas comptés vers l’îlot littérature sud-américaine où je vais renouveler une énième fois l’emprunt de bouquins lus et relus, car il me serait impossible de procéder d’une autre manière, même si ce rituel m’épuise, même si les lieux n’ont plus de secret pour moi depuis des années / mes cinq livres sous le bras, je sors ma carte de lecteur, à la date dépassée depuis des années, il faudrait quand même que je la fasse renouveler, tout en pensant que je devrais sans doute programmer une descente au quatrième sous-sol, celui des archives, m’avance à pas mesurés vers la table des prêts, tends la pile de livres, le plus gros en-dessous, les plus petits sur le dessus, à l’employée dont, tout comme celui de sa collègue des retours à mon arrivée, l’œil s’allume d’une pâle lumière de soulagement en me voyant me présenter devant elle avec mes habituels cinq ouvrages, avec sur la première de couverture du plus petit,  Amuleto, ma carte de lecteur, cornée et dépourvue de photo, à laquelle elle ne prête pas attention, l’essentiel étant que je ne change rien, que je me tienne à ma pratique / prenant mes livres en me souhaitant le bonjour, me demandant des nouvelles de ma santé, comme je lui réponds que je vais plutôt bien, elle m’annonce Vous êtes le dernier ! Le Docteur Lambert est mort la semaine dernière, il me semble que je devais vous en informer, c’est pourquoi si vous souhaitez prendre plus de livres, rien ne vous en empêche plus, vous ne priveriez personne en le faisant… / je suis le dernier, cela devait arriver, cela ne m’étonne pas, il faut que je tienne le coup.

E.B.

Publié dans 9. Les choses, même les plus simples (21/12/17) | Laisser un commentaire

Scudérie le ténor Italien

Un homme passant à travers quelques gouttes de pluie qui tombaient dans une fine averse vint vers moi pour se faire conseiller tandis que je fumais, un lieu de divertissement. Intrigué par son accent, après avoir considéré cette homme (il était trapu voir tassé, avait des cheveux blonds courts et des yeux bleus qui rivalisaient avec des lèvres pleine de vie) je lui répondis qu’il pouvait avoir de nombreux choix dans les boîtes de nuit. Dans la rue, très doucement, des voitures passèrent ; comme il restait là et ne bougeait pas, après avoir pris une bouffée de cigarette, je lui demandai de façon indirecte, de se présenter un peu. Le regard au sol, d’une voix neutre, il me répondit qu’il se produisait en concert au service du ténor Scudérie qu’il secondait comme premier violon, qu’il ne pouvait trouver le sommeil dans ces soirées comme celle-ci où Scudérie qui voulait un temps pour lui durant le concert l’obligeait à assurer des cadences ou l’orchestre se taisait, et lui seul, devait jouer. Comme il voyait que je m’intéressais et que je l’écoutais, il me parla ensuite de la musique en général, de son oreille absolue, de certains violonistes dont je ne connaissais pas le nom mais dont il me parla avec l’oeil brillant, visage noble. Une légère averse reprit ; il me proposa de jouer pour moi et venir l’écouter chez lui. Alors, dans sa chambre d’hôtel où je fus accueilli par un verre d’eau, après avoir allumé une petite lampe qui l’éclaira lui, son violon et un pupitre où étaient posées des partitions cornées et jaunies, qu’à la suite d’une courte inspiration il commença à passer l’archet sur les cordes du violon pour jouer, alors, de la chaise branlante où je me tenais assis j’en fus littéralement projeté contre son dossier;et par la violence de l’exécution, par la prestation qu’il me livra, je dus trouver rapidement le moyen de ne pas rentrer dans un fou rire nerveux, mais en vain, irrémédiablement. Puis, tandis qu’il continuait à jouer, une femme apparut sur le pas de la porte, surement sa femme ; elle me regarda ; baissa les yeux ; je compris alors pour moi qu’il était temps de partir, ce que je fis juste après avoir salué et remercié l’artiste.

Bruno.

Publié dans 7. L'exact envers de l'âme du poète (23/11/17), Saison 3 | Laisser un commentaire

Raser le mur

Il s’agit toujours de la même suite de mouvements et de gestes minuscules, tu marches droit devant toi, tête tournée sur ta droite, et tu observes la surface plane, non pas dans ses moindres détails, elle en est dénuée, mais dans son uniformité, et tes yeux ne fixent pas, eux aussi arpentent, en partant du bas pour remonter jusqu’au faîte, suivant une ligne que tu aimerais voir se matérialiser sur le plan vertical, ton regard redescendant du faîte jusqu’en bas, pour ensuite remonter jusqu’au faîte, et ainsi de suite pendant que ta jambe va, en alternance, d’arrière en avant, se tendant comme pour un pas militaire, puis dépassée par l’autre, qui l’imite, s’efface vers l’arrière, pour repartir vers l’avant en laissant l’autre derrière elle, pendant que ta tête, entraînée par ton regard, met ta nuque en branle, pour mieux observer le mur dont tu voudrais visionner l’intégralité sans rien oublier, et si la moindre irrégularité de sa surface venait à se présenter, tu pourrais cesser d’arpenter des jambes et du regard, et tes bras qui battent la cadence dans l’entraînement général de ton corps provoqué par la marche ralentiraient leur mouvement répétitif, l’un passant vers l’avant en se repliant pendant que l’autre aspiré vers l’arrière dans un mouvement de balancier se laisse emporter et se détend avant que de se tendre de nouveau pour repartir en avant en se relâchant en fin de geste, tout cela en alternance, dans un accord des bras et des jambes, le bras droit se trouvant propulsé vers l’avant en même temps que la jambe droite, la jambe gauche restant en arrière au même moment que le bras gauche, pendant que chaloupe le haut du corps, de droite à gauche et de gauche à droite, et tous ces mouvements se font en alternance et de façon simultanée, et c’est ton esprit qui, laissant cette machinerie fonctionner sans qu’il ne commande et ne contrôle la cadence et les mouvements réguliers et sans surprise, la visualise mentalement tout en ayant une conscience aiguë des informations que lui envoie ton regard scrutant, dans l’espoir d’y trouver une anfractuosité ou une irrégularité, la surface lisse du mur le long duquel tu arpentes, car c’est le mot qu’a élu ton esprit pour nommer ton activité, comme si tel un géomètre tu mesurais la longueur du mur, activité dont il analyse, fragmente, décompose la cinétique pour s’occuper lui-même et rester en mouvement comme le reste de ton corps et éviter ainsi, sans doute, l’engourdissement cérébral qui te menace et que la répétition de tes mouvements, de tes regards montant et descendant pourraient provoquer en toi jusqu’à peut-être engendrer un état hypnagogique dont le stade ultime, l’hallucination ou le rêve éveillé, irait de manière inéludable jusqu’à annihiler ton travail d’observation, la marche, elle, ne risquant pas de se trouver entravée par ce sommeil, entre veille et endormissement, forme de somnambulisme provoqué qui nuirait à la tâche qui est la tienne, et pourrait donc se poursuivre tout autant que le va-et-vient méthodique de tes yeux mais sans que tu n’en aies plus conscience, détruisant des heures et des heures de travail et t’obligeant ainsi, une fois revenu à toi-même, à revenir sur tes pas pendant un temps indéterminé, ce qui mettrait de l’aléatoire dans ta démarche, puisque l’uniformité de la surface plane et lisse du mur ne te serait d’aucun secours pour mettre un point d’orgue à ton retour en arrière et que tu en serais quitte alors soit de revenir trop loin sur tes pas, soit de ne pas pousser ce retour en arrière assez loin, c’est-à-dire jusqu’à l’endroit précis où l’engourdissement cérébral t’aurait saisi déclenchant l’état d’hypnagogie responsable d’une auto-hypnose modifiant ta conscience au point de t’empêcher de mener à bien ton minutieux travail d’observation, endroit qui serait donc impossible à déterminer dans la mesure où le moment de ton entrée dans cette forme de somnambulisme ambulatoire provoqué par une mise en veille de ton cerveau et une apparition des premières images hallucinatoires ne pourrait avoir été repéré de façon précise, ni imprécise d’ailleurs, l’inconscience ayant alors pris le relais de ta vigilance de tous les instants, et si ton esprit se plaît à échafauder ce scenario pendant que tes jambes, tes bras, ta nuque, ton torse, ta tête et tes yeux fonctionnent en pilotage automatique et avec une efficacité jamais prise à défaut, c’est que lui n’ignore pas qu’il risque à tout moment un dysfonctionnement, n’ayant jamais été, à l’inverse de tes membres et de la majeure partie de ton corps, adepte du mouvement répétitif, monotone et quelconque, c’est qu’il se sait capable au contraire de plusieurs activités simultanées et que, de plus, il aime à la folie conjuguer tâches fondamentales et utilitaires et divagations fantaisistes et que, pour finir, ce divertissement qu’il improvise facilité le jeu des rouages parfois lassant d’une machinerie corporelle dont le mouvement inlassable s’apparente souvent à un doux ronron et à un train-train quotidien qu’il ne saurait tolérer sans se laisser aller à des balades moins dépendantes de la seule volonté.

E.B.

Publié dans 8. Un moment quelconque (30/11/17) | Laisser un commentaire

Mégot

Il s’est penché pour le ramasser. Penché. Il aurait pu le ramasser. Trop court. Trop bas. Trop sale. Sa main est restée en suspens. Pas ça. Pas cette ordure. Je crois qu’il a marmonné quelque chose. Je lui ai dit. A quoi bon parler. Je savais que ce n’était pas vraiment une affaire d’hygiène. Il s’est encore penché. Je lui ai pris le bras. Je lui ai parlé à nouveau. A quoi bon. Le mégot encore fumant était tout prêt de tomber dans la grille d’égout. Il s’est penché. Son pied s’est avancé vers la grille. Il a bloqué le mégot. Bloqué le mégot avec sa chaussure. Sa main s’est avancée pour le prendre. S’en ai saisi. Il l’a porté à ses lèvres. A ses lèvres ce mégot pisseux, bosselé et maigre. A sa bouche ce mégot d’une autre misère. Je lui ai dit. A quoi bon parler. Pour quoi dire. Dedans, dehors : tout est sale. Après une bouffée, il l’a jeté dans le caniveau et écrasé avec sa chaussure. Ecrasé en faisant pivoter son pied de droite et de gauche. Quart de tour droite-gauche puis de nouveau quart de tour droite-gauche, et encore et encore. Nous en étions là. Je lui ai pris le bras pour le tirer du caniveau. Je lui ai dit. Je ne lui ai plus rien dit. Il voulait écraser, écraser, écraser jusqu’au jus, jusqu’à anéantir, néantiser. Il ne voulait pas décoller sa chaussure du caniveau. Il s’est cramponné à moi. Féroce. Et sa chaussure godillait, godillait, godillait………..

Marin Monroe

 

 

Publié dans 2. Il avait..., Saison 3 | Laisser un commentaire

Ticket numéro 00202457R

Il appuya sur le bouton et cette fois-ci le ticket sortit; il prit le tram suivant. Dans le tram quelques regards s’attardèrent sur lui car il dut passer son ticket dans la borne à plusieurs reprises pour pouvoir le faire valider; il s’adossa contre l’une des barres métalliques de renfort, fit tourner entre ses doigts son ticket valable une heure . Lors de l’un des arrêts de tram, un homme y entra et fit valider son ticket consciencieusement en gardant un sourire figé;Lors d’un autre , un homme plus petit que lui voyageant apparemment sans ticket  s’y déplaça à pas rapide en discutant fort au téléphone. Des retardataires arrivaient parfois sur les quais,juste avant que le tram ne reparte.Dans sa main il tenait son ticket et regardait le plan du réseau au-dessus des portes pneumatiques. A l’un des arrêts, une femme, blonde, cheveux tirés en arrière, deux petits yeux bleus et la peau très blanche s’installa presque  face à lui. Il fit tourner à nouveau son ticket entre ses doigts. Après avoir jeté un regard presque imperceptible sur lui elle regarda sa montre; puis elle se tourna dans une toute autre direction que lui.
le tram après un virage circula sur un pont au dessus de la voie rapide où des rayons de soleil étaient étendus sur une très large diagonale.
A l’arrêt suivant il descendit et regarda son ticket, le numéro 00202457R ,qu’il déposa dans une corbeille qui bordait la station.

Bruno.

Publié dans 2. Il avait... | Laisser un commentaire

Saison 3 – à venir

Publié dans 1. Une petite éternité - un présent qui dure (4/10/17), 10. Les choses, même les plus simples (21/12/17), 12. Le géomètre et le chirurgien (25/01/18), 16. Un tout existant (8/3/2018), 17. Regarde, ou le parc, 18. L'Illusion qui nous frappe (29/3/18), 19. La vitesse de la pensée (5 avril 18), 21. Approcher en spirale (19 avril 18), 4. A la manière d'un flux constant (2/11/17), 5. Mais les idées (9/11/17), 6. L'imprévu qui se montre (16/11/17), Saison 3 | Laisser un commentaire