La nuit du grand chaos

1h43 du matin : les gyrophares éclairent de leur lumière tournante, jaune, bleue et orange, les façades de la place et les acteurs d’une scène nocturne d’épouvante. Les véhicules de la police, les ambulances de pompiers stationnent déjà dans la rue quand arrivent celles du SAMU. Leurs chauffeurs démarrent pour faire place nette en quittant la place où des hommes s’activent autour des corps allongés, au milieu des mares de sang diluées par la pluie, sur le sol. Les secouristes font de grands gestes, courant d’un blessé à l’autre, multiplient les positions latérales de sécurité, pratiquent dans la plus grande urgence massages cardiaques et respiration artificielle, appellent les brancardiers. Un crachin fin et insistant tombe depuis une bonne heure, ce qui ne facilite en rien leur travail. On place sur le visage de celui-là un masque à oxygène ; celui-ci est emporté vers une ambulance blanche dans laquelle son corps disparaît pour quitter les lieux à toute allure dans la stridence d’une corne d’apocalypse. Le ballet des hommes du SAMU s’intensifie. Un véhicule démarre en trombe avant d’être remplacé par un autre qui revient à la même allure. Et toujours les sirènes dont l’écho multiplie l’effet, et toujours ces lumières de situation de crise qui font de cette scène somme toute humaine un spectacle de fin du monde. Les accès qui, en période normale, permettent à la circulation de se faire sont fermés par des barrières amovibles tenues par des hommes en uniforme. Ils empêchent toute approche de curieux ou de véhicules non autorisés ou permettent les allées et venues des ambulances. Les soins n’en finissent pas, les évacuations se succèdent. Les couvertures de survie diffractent les lueurs des gyrophares qui affolent la nuit, les casques argentés traversent en courant la place comme dans une superproduction hollywoodienne : un scénario catastrophe semble s’être abattu sur la ville. La pluie s’intensifie. Des éclairs zèbrent le ciel, le tonnerre gronde.

Deux journalistes qui ont emprunté des ruelles adjacentes laissées ouvertes font des clichés de l’activité des pompiers et infirmiers. Micro en main, une femme se dirige vers les officiers qui supervisent les opérations. Est-ce un attentat ? Non. Alors que s’est-il passé ? Je ne peux rien vous dire de plus. A combien de morts et de blessés estimez-vous l’a… Nous communiquerons sur l’événement demain, dans le courant de la journée. Veuillez circuler, maintenant ! Refoulée, elle est ensuite accompagnée, par deux sous-officiers, vers la ruelle d’où elle est arrivée avec son photographe que l’on a contraint à effacer la carte de son appareil numérique. Tête haute, ils repartent en quête de témoins plus faciles à interroger.

Deux heures passent dans les gestes de base, les recours au défibrillateur, les déplacements nécessaires, les courses pour répondre aux cris des blessés encore conscients, les ordres lancés par ceux qui coordonnent et les appels à la rescousse de ceux qui agissent. La nuit semble ne jamais devoir finir. Et pourtant, les ambulanciers multiplient les allers retours entre la place et les hôpitaux de la ville. Et pourtant les corps sont emportés… sans que leur nombre ne semble s’amoindrir. Sur le visage de celui-là, un infirmier tire la couverture de survie. Ils sont déjà plusieurs pour qui les secours auront été trop tardifs. Nul n’en sait encore rien, mais c’est la nuit du grand chaos.

E.B.

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Le vert

Chez Bonnard (et lui seul) la végétation moutonne dans d’extravagants verts ; du pistache au bleu, de l’olivine au tilleul ou du jade au sinople, cependant qu’arbrisseaux, haies ou grands arbres émiettent leurs contours dans la lumière dorée du plein midi.

Par le vert et l’or Bonnard nous ouvre une possible fenêtre d’extase.

Quittant Bonnard, je regarde les micocouliers du large boulevard qui monte au jardin de la Fontaine : leur frondaison est figée dans un vert monochrome, comme résignée à n’offrir qu’un seul vert.

Les verts de Bonnard, la nature ne cessera de les lui envier tant ils sont riches de verts inconnus, vibrants et profonds et sonores et gorgés de vert. De ces verts, on pourrait croire qu’ils n’appartiennent qu’au paradis, qu’ils étaient du jardin adamique, que Dieu lui-même aurait voulu nous en faire don si Eve ne nous en avait privé jusqu’à Bonnard.

Monroe

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Le facteur Monroe

C’est vous Monroe ?

A votre avis, qui d’autre ?

C’est vous oui ou non ?

C’est moi, bien sûr !

Vous comprenez que si ce n’est pas vous, je n’ouvre pas.

Exactement comme moi, si ce n’est pas vous je n’entre pas.

Je vous rassure, c’est bien moi.

Voulez-vous préciser, qui ça moi ?

Si vous ignorez qui je suis, alors vous ne pouvez pas être Monroe.

Assez de simagrées ! Je suis Monroe !

Avez-vous une pièce d’identité au nom de Monroe ?

Naturellement.

Pouvez-vous la glisser sous la porte ?

Il vous suffit de regarder dans le judas de votre porte pour vérifier que c’est bien moi.

Je ne vous connais pas.

Moi non plus je ne vous connais pas.

Je suis chez moi, qu’elle preuve voulez-vous de plus ?

Vous pourriez n’être qu’un invité, ou….

….Je ne suis ni un intrus, ni un squatter, je suis le propriétaire de cet appartement.

En ce cas glissez votre propre pièce d’identité sous la porte.

Faites de même. Non, attendez. Je songe que votre carte d’identité pourrait appartenir à un certain Monroe qui ne serait pas vous.

Pareil pour vous.

Finissons-en. Pour la dernière fois, êtes-vous bien Monroe ?

Ne m’avez-vous pas donné rendez-vous ? Qui d’autre pourrait se tenir devant votre porte si ce n’est moi ?

Quelqu’un qui aurait pris votre place.

Dans quel but ?

Mais tout simplement de pénétrer chez moi sous le prétexte d’être Monroe !

Personne ne rentre jamais chez vous sous aucun prétexte?

S’il m’est inconnu, il reste sur le palier.

Vous avez eu tout le temps de m’observer derrière votre œilleton et de me jauger alors que moi je ne sais même pas à quoi vous ressemblez ?

Au cas où vous l’oublieriez ; il y a un dehors et un dedans : ce qui pose deux statuts différents dont le principal est qu’une personne quémande de pénétrer chez l’autre, et que cette personne c’est vous. J’ai donc l’avantage.

Je ne suis ici que parce que vous l’avez souhaité.

En effet je souhaite rencontrer un certain Monroe et personne d’autre.

Et moi m’entretenir avec la personne qui m’a convoqué et personne d’autre.

Si vous étiez réellement Monroe vous n’auriez aucune crainte de me rencontrer.

Si vous étiez celui qui m’a donné rendez-vous vous ne douteriez pas que je sois Monroe.

Je peux vous faire un aveu.

Faites, au point où nous en sommes.

Mon nom est Monroe.

C’est improbable. Cependant, même dans le cas où vous seriez un Monroe, il me resterait à m’assurer que vous êtes bien le Monroe que je dois rencontrer et non pas n’importe quel autre Monroe.

Contrairement à vous : je suis Monroe, et je m’oppose à ce qu’on cherche à s’introduire chez moi sous le prétexte d’être un Monroe !

Je ne peux pas croire que vous soyez un Monroe pour la simple raison qu’à ma connaissance je suis le seul Monroe de cette ville.

Vous n’êtes pas le seul Monroe qui soit un Monroe puisque j’en suis un et que toute ma famille porte le patronyme de Monroe.

Votre famille n’a certainement rien à voir avec la mienne, sauf que nous, nous ne sommes pas des pseudo Monroe, mais d’authentiques Monroe.

Je ne vous permets pas de m’insulter. Je ne sais de quel asile vous vous êtes échappé, mais comptez sur moi pour signaler votre cas. Vous êtes un malade mon vieux !

La chose vaut tout autant pour vous. Je ne vais pas laisser la ville se peupler de « Monroe » de fantaisie, de pacotille….de complaisance !

Vous n’ignorez pas que « Monroe » est un pseudo, un nom de vedette de cinéma qui ne s’appelait pas du tout Monroe.

Ca n’empêche nullement qu’il y ait de vrais Monroe !

J’en suis la preuve. D’ailleurs des « Monroe » il y en a autant que des « Durand » !

En France, ma famille mis à part ; il y a très peu de Monroe.

Vous oubliez la mienne.

Sachez que contrairement à la vôtre, il existe encore des familles honnêtes qui sont de plein droit des Monroe.

Je me dois de vous informer que ma carte d’identité porte le patronyme de Monroe ; ce qui suffit à prouver que je suis bien un Monroe.

De nos jours les papiers falsifiés ne se compte plus ! Alors votre preuve..

Je ne suis pas un faussaire, mais un Monroe. Tant qu’à vous, qui que vous soyez, il est temps de débarrasser mon palier.

Je ne saurais donc jamais si vous étiez un Monroe ou un farceur.

Pour ma part j’ai la conviction d’avoir échappé de justesse à un faux Monroe.

Si vous étiez aussi établi dans votre identité que vous le dites, vous ne verriez pas de faux Monroe en place de vrais.

Nous, les Monroe, avons un flair spécial pour ce genre de chose.

Les Monroe n’ont rien de spécial si ce n’est d’être des Monroe, sans compter qu’il y a probablement autant de Monroe que de Monroe.

Laissez-moi vous dire que les Monroe, de par leur origine américaine, sont tous des gens « droits dans leurs bottes », des cow-boys fiers d’être des Monroe et qui ne cherchent pas à se faire passer pour autre que ce qu’ils sont. C’est d’ailleurs à ça qu’on les reconnait du premier coup d’œil.

D’après vous n’importe quel cow-boy serait un Monroe ? Pourquoi pas n’importe quel américain ?

Il y a du vrai dans ce que vous dites. Les Monroe sont un grand peuple. Pas étonnant qu’ils dirigent la planète. Leur suprématie ne s’est pas établie en un jour. Quand on est un Monroe, on a vocation à mettre de l’ordre dans les affaires du monde. Un Monroe est un conquérant. Un vrai Monroe aurait déjà pénétré chez moi, alors que vous, le soi-disant Monroe ; piétinez lamentablement sur mon palier, ce qui prouve à l’évidence que vous êtes un Monroe de bazar, un Monroe de comédie. Un Monroe à coucher dehors.

Marin Monroe

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Parallèle

– Parallèle !
– Parallèle ! C’est quoi ce mot ? Pourquoi il t’a dit ça ?
– Parallèle c’est ce qu’il m’a dit ! Parallèle !
– C’est bien bizarre, moi jamais (deux mots que je n’ai pas compris) parallèle.
– Hé bien il faut bien s’y faire il est nouveau (encore deux mots que je n’ai pas pu saisir) parallèle.
– Ho ! Je vais aller le voir et avec ses parallèle je vais lui en parler Moi du pays.
– Ho bon mais mis à part ça il est pas mal comme (encore des mots que je n’ai pas pu saisir) mais c’est vrai qu’il utilise des mots un peu comme pas de chez nous, des mots comme para (je n’entendis pas la fin du mot).
– Bin à ta place je ferais attention (elle remonta son sac contenant des légumes sur son épaule d’un geste lent) (encore des mots que je ne pus saisir).
– Qu’est-ce-que ça veut dire ?
– Quoi parallèle ?
– Bin oui ! On nous a crédité de cet étourneau au vocabulaire d’avocat comme (encore des mots que je n’ai pas saisis ) va falloir s’entraider c’est quand même pas rien, ça veut dire quoi parallèle ?
– Bin je sais pas t’as qu’à y retourner !
<<Un garnement me jeta un caillou qui ricocha entre les tables, puis prit la fuite dans une ruelle>>
– Il m’a dit qu’il allait (le reste de la phrase fut inaudible)
– C’est un drôle (à nouveau je n’entendis pas les mots prononcés).
– Bin oui mais parallèle il y a un moment où il faut savoir l’appliquer, c’est vrai que ça peut peut-être nous dépasser toi et (je n’entendis pas la fin de la phrase).
– (Le début de la phrase fut inaudible) parallèle, parallèle.
– Avec monsieur Germain c’était plus simple (on me servit) mais il a choisi de partir pour Paris (je n’entendis pas pendant un temps les mots) y avait pas de parallèle.
– Bin y avait pas de parallèle ou quoi mais il était devenu bien triste le pauvre garçon.
– Bin ; il avait besoin d’une femme, il avait besoin de (des mots que je ne pus à nouveau entendre) c’était pas comme l’autre avec ses parallèles.

Les cloches cessèrent de tinter et laissèrent respirer la pierre et leurs éléments naturels encore sous le choc.
Moi, de mon côté, je trempai mes lèvres dans mon verre de vin qui en se séparant marmonnèrent : -Bin en voilà une, de parallèle.

#Bruno.

 

 

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Anticipation

A propos de l’anticipation / L’anticipation peut / L’anticipation doit / L’anticipation doit cesser par le chat de, passer par le chameau de l’aigu…, le chalumeau de l’anguille /

L’anticipation doit / L’anticipation doit par… / L’anticipation doit partir pisser / Non ? / participer /

Lente-ici-passion-partie-pisser /

Participer à l’anticipation partie pisser / Non ? / L’anticipation partie pisser sur / Sur les lits /  Les pissenlits  / Les pisse-au-lit Par la racine / Les dort-en-chiant / Les dort-en-chiant pissent au lit par la racine de l’anticipation / NON ! / Les pisse au lit dorment en chiant l’anticipation par la rac…/ Non /

Laisse pisser le mérinos / Le mérinos partipisse / Le mérinos aboie / La caravane pisse / Le mérinos, i’boit du petit-lait / Le pis de la brebis pisse du pis / Le pis de la vache itou pisse du pis / Il pleut du lait comme pis de vache qui pisse du pis / Qui pisse ? / Le Manneken… / Les  pisse-froid ont la chaude-pisse ? / Non /

Les pisse-vinaigre et les pisse-copie / Oui / Les pisseuses ont la prostate ? / Non / Les pisseurs / Oui / I’pissent au lit / Sur la rondelle des chiottes / Dans un violon / Contre le vent / Se pissent dessus / Se sentent plus pisser / Se tâtent la prostate / Se sucent le prépuce / Se pissent le précipice / ça les prend comme une envie de pisser / Ils pissent le sang / Pissent le sens / Pissent l’encre / Pissent à la raie / Au frontispice de la raie publique / Leur récépissé en main / Leur laisser-pisser en poche / Non /

L’anticipation… / Laisse béton /

L’as / L’as las / L’assassin las / Las, l’assassin taxe / Las, l’assassin taxe la grand-mère / La grand-mère française / C’est pas grave /

L’antipissation / L’antipissation antislip / L’antipissation antislip et pisse la dernière goutte pour le sale con / Non / Le caleçon / Pour le caleçon / Non / Le slip /

L’antipissation pisse au précipice / Et le précis ? / Le précis pisse /

Allons, pas de précipissation / L’antipissation doit partipisser, pas se précipisser / Anticipons l’antipissation / La partipissation précipissée de l’antipissation /

Et l’anticipation ? / L’anticipation doit passer / Définitif / Le participe itou doit passer / Infinitif / Le participe doit présent / Dubitatif / Le participe doit présenter / Démonstratif / Le participe présenté doit passer / Négatif / Le participe présenté doit anticiper le fut… / Négatif itou / Le participe présenté doit anticiper le pass… / Négatif définitif / Le participe passé doit anticiper le participe présenté qui doit anticiper le participe… / Non / Participer à l’anticipation / Je sais pas / L’anticipation doit participer à / C’est pas ça / La participation doit anticiper la précipitation  / Je connais pas / La participation doit cesser d’anticiper le passé du présenté / Je veux pas de ça /

L’anticipation doit passer au présent et cesser de présenter le passé, tout comme la participation précipitée doit anticiper le présenté du passé et cesser de participer à la passation du présent anticipé dans le passé de même que l’anticipation participée doit précipiter le passé du présenté et cesser de participer à la précipitation du présenté anticipé dans le passé / Voilà /

Il faut cesser de passer à l’anticipation / Non / Il faut participer à la compensation / Non / Penser à la constitution / C’est pas grave / Penser à la comportimentation / Non plus, pas ça / Penser à la conspiration / Je sais pas / Penser à la contranspiration / Je connais pas / Penser à la constipation / Pas ça / Cesser de penser / ça oui / Cesser de penser et participer / C’est ça / Cesser de penser et de participer et d’anticiper / Encore ça / Anticiper l’anticipation / Participer à la participation / Compenser la compensation / Compartimenter la compartimentation / Constituer la constitution / Conspirer la conspiration / Constiper la constipation /

Le mot le plus long / Anticonstipassionnellement /

Penser à la pensation / Pas ça / Penser à la pendaison / Oui / Et pour finir anticiper la conscience de l’indifférence absolue / Et le mutisme de la logorrhée / Et la préservation de la répétition écholalique / Et la colique / Colique dans les prés, fleurissent, fleurissent, colique dans les prés, c’est la fin de l’été /

La diarrhée verbale / La diarrhée verbale.

E.B.

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En savoir plus

Ils sont au moins une vingtaine, regroupés autour du camion dont la porte latérale, ouverte, laisse apparaître une femme qui s’adresse à tous, à moins que son discours soit réservé à quelques-uns, plus proches d’elle, ou à un seul, allez savoir, et ça n’a pas d’importance, ils forment une petite troupe dont les mouvements n’ont pas plus de sens que leur présence en ce lieu, un lieu où l’on n’a pas envie de séjourner à pareille heure, c’est le soir et il fait froid, un lieu sans âme, où ils se retrouvent pourtant et où ils sont une majorité d’homme, mais il y a aussi quelques femmes, une majorité d’hommes d’âge mûr, mais il y a aussi quelques jeunes et des vieillards, combien de ces derniers ? il serait bien difficile de le dire car les vieux ne sont guère différents des un peu moins vieux, en voilà un par exemple qui s’approche d’une poubelle, autour de laquelle il tourne, sans but, et son allure est sans doute celle d’un vieillard, mais sa barbe et sa chevelure, hirsutes, sont d’un roux vif épargné par les premières neiges de l’âge, et il s’approche de cette poubelle dont il fait le tour en boitant bas, un véritable éclopé, traversant un groupe de filous un peu canailles qui partagent une forme de complicité dont on ne saurait dire si elle a un petit quelque chose de véritable ou ne sert pas plutôt qu’à s’afficher en public, comme pour dire « nous sommes du même monde et comme les cinq doigts de la main », tout cela en s’agitant un peu, sans raison apparente, vraiment, alors que les femmes, plus discrètes, se sont écartées de la bande, pas très loin, mais bien assez loin pour ne pas se mêler aux filous canailles ni aux bons vieux types, appelons les ainsi même s’il ne faut pas se fier aux apparences, ni aux plus jeunes dont il peut sembler naturel de se tenir à l’écart, à plus forte raison si l’on est une femme, à moins de vouloir materner, et même des quelques très vieux, qui ne feraient aucun mal à une mouche, mais peuvent s’avérer pénibles à fréquenter, même si ce n’est pas toujours le cas, et après une vingtaine de minutes de latence, ils se dirigent tous vers l’arrière du camion dont le haillon s’est ouvert et, en s’approchant à pas lents pour y reformer l’attroupement du début, sans que rien ne semble plus se passer, la femme du camion ayant quitté la porte latérale, de toute évidence pour ouvrir la porte arrière, et c’est alors qu’arrivent les retardataires, auxquels les premiers arrivés cèdent la place en se retournant et s’éloignant à pas comptés, tête penchée et enfoncée dans les épaules, comme s’ils étaient concentrés sur une tâche essentielle, à laquelle ils s’adonnent avec retenue, presque dignes, et sans que nul ne les importunent en l’acte sacré et profane auquel ils se livrent corps et âme, mais sans ostentation, chacun, sauf quelques-uns peut-être, tournant le dos pour prendre ses distances, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul, même pas un retardataire, et que, haillon et porte latérale refermés, le camion ne démarre et prenne la direction d’une destination dont nous ne savons rien et que nous ne pouvons qu’imaginer, mais en savoir plus n’importe pas.

E.B.

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L’optimiste

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Entrons dans le vif du sujet par une voie naturelle : l’œil descend dans l’œsophage comme un ascenseur bien huilé s’enfonce vers le sous-sol, marquant un arrêt furtif à chaque niveau et toujours moins de lumière à mesure que l’on se rapproche du dernier palier ; défile un conduit grisâtre s’encrassant de particules de plus en plus denses agglutinées en traînées suintantes qui s’écroulent en perles brunes jusqu’à obturer la vision.

Nous sommes chez un fumeur.

L’exploration précédente relevait d’un procédé moins invasif quoique tout aussi concluant ; à savoir une radiographie qui n’exigeait du sujet que la station debout, poitrine contre la vitre, respiration retenue ; apparaissait alors une nouvelle géographie de son aire pulmonaire, non moins sombre, mais plus éclairante encore avec une végétation que l’on pourrait qualifier de lande pelée sinon de maquis écobué avec de petits arbres aux troncs noircis, ébranchés ça et là et tous voisins de nodosités cendrées quadrillant toute la viscère à des écartements variables semblant obéir à une géométrie non euclidienne fondée sur on ne sait quel postulat contrarié.

Si la radiographie se passa aisément, la remontée de la caméra endoscopique n’ira pas sans difficultés ; peut-être le train de l’ascenseur soudain grippé ou enlisé dans un engorgement de la cage thoracique, néanmoins l’ascension eu lieu sans trop de dommage et deux anges vêtus de blanc lui firent part avec ménagement de leurs alarmantes conjectures sur la réalité desquelles il prit le parti de douter vu qu’une exploration aussi partielle de lui-même était loin de prouver que la partie saine de son corps ne triompherait pas à la longue d’un gros essoufflement et de quels affleurements sanguins au coin de la bouche tel qu’en subissait n’importe quel grippé s’attardant à se racler la gorge avec obstination.

Monroe.

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L’image

Sage et plate et gommée à son revers on pouvait la coller d’un coup de langue dans l’album du chocolat Poulain où l’attendaient des semblables déjà fixées dans leurs cases appelantes toutes légendées de quelques lignes riches en histoire telle celle-ci ornée de la figure mythologique de Charlemagne ( bien pourvue de sa barbe fleurie) trônant sur son vaste siège médiéval avec à son côté Roland le preux qui serre d’une main son olifant et de l’autre son épée  Durendal  le corps presque entièrement masqué derrière son écu peint de fleurons et de rayons dorés débordant sur la noble figure de l’Empereur qui tend son gant de sa main droite à Ganelon dont on sait qu’il va le laisser choir à terre avant de rejoindre sous les hauts oliviers Blancandrin que l’image représente dans un petit médaillon avec son heaume à calotte pointue le visage protégé par le nasal de fer si disgracieux contrairement à Turpin de Reims peint en pied dans un autre médaillon le visage illuminé du martyr quatre épieux en travers du corps (ce qui ne l’empêchera pas de se relever et de frapper l’ennemi de mille coups de son épée  Almace) comme de décapiter encore cent sarrasins avant de succomber ainsi qu’il est montré en fond d’image où l’on repère sur une crête le Comte Roland la tempe rompue à sonner du cor alors que suspendu au-dessus du vénérable visage de Charlemagne s’élève dans les nuées le champ de bataille de son ultime combat entouré de ses fidèles Gérin et Gérier son ami et Béranger et Othon et Samson et Anséis (le vieux Gérard de Roussillon et combien d’autres) cependant que l’armée de l’Empereur fait sonner ses clairons les païens s’enfuyant de toute part massacrés à grands coups et plus loin sur l’extrême bord de l’image l’Empereur revêtu de son blanc haubert brodé est couché dans un pré accablé du deuil de Roland (en songe un ange lui annoncera qu’il voit venir trente ours dont chacun parle tout ainsi qu’un homme) reste à examiner plus attentivement l’image pour découvrir tout en bas au pied de Ganelon une miniature où il est encore aisé de reconnaitre le défilé de Roncevaux avec les sarrasins en embuscade quoique le sujet soit fondu dans le tapis à fleur de lys de la salle du trône.

Monroe

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Le camembert

camembertSimplicité d’une pâte ivoire moulée dans sa robe de papier gras à demi translucide ; tel serait le camembert.
Sitôt le passage de la lame d’un couteau préleveur d’un quartier ; va rester une place vide, un espace vacant entre deux bords crémeux qui n’auront de cesse de chercher à s’atteindre pour se ressouder, aussi, dès le lendemain, le corps du camembert sera à nouveau un cylindre plein et fort de sa pleine face crayeuse tachetée de rouille.
Un espace se serait rempli aussi simplement que n’importe quel objet prenant la place laissée libre par un autre si la simplicité des choses ne dissimulait un enfer de lois et de principes, ainsi, les enzymes contenus dans sa croûte ne permettraient cette régénération si un puissant tropisme à reprendre sa forme originelle n’y aidait.
On peut avancer, sans crainte d’être démenti, que l’univers du camembert est en constante expansion ; son mouvement général visant à combler sa partie manquante avec d’autant de célérité que les bords de son amputation sont plus éloignés.
Passé son heure incertaine, le sort du camembert ne sera pas ni plus simple ni plus enviable que le nôtre ; on le verra se racornir et s’infester de larves de Piophila casei ; la mouche du fromage.

Monroe.

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Le dernier

maxresdefaultA la table des prêts de la bibliothèque, l’employée qui prend les retours se meurt d’ennui, tout comme celle qui est censée enregistrer les sorties / sur les étagères grises, des tonnes de livres, immobiles et poussiéreux, posés verticalement les uns contre les autres, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, jusqu’à l’infini, finissent de jaunir là, sur ou sous la lettre de l’alphabet correspondant à l’initiale du nom de leur auteur, il n’en sort plus, sinon lorsque je viens, chaque premier et quatrième vendredi du mois, pour rendre mes quatre emprunts de la fois précédente le quatrième vendredi du mois et mon unique emprunt le premier vendredi du mois, c’est réglé comme du papier à musique, immuable / le rayon littérature étrangère n’a plus de secret pour moi, je le connais par cœur, tout Gombrowicz est là, lu et relu, épuisé par mes lectures successives et mes annotations au crayon à papier, tout Beckett est là, épuisant la lecture, mais lu et relu, annoté lui aussi, tout Borges, inépuisable et pourtant épluché comme un oignon par les lectures répétées, tout Bolaño, j’en rends deux ce jour, lus pour les troisième et quatrième fois, tout César Aira, etc… je ne vais pas faire l’inventaire complet de mes auteurs fétiches / de même que je connais le rayon poésie contemporaine par cœur, tout Tarkos, tout Pennequin, tout etc… / j’y jette un regard vide de passion, la poésie contemporaine étant morte et enterrée, comme tout le reste, je fais face à un immense cimetière d’auteurs morts, tous plus morts les uns que les autres / et je connais le rayon littérature française, mais pas par cœur, je ne l’épuiserai sans doute jamais, n’y voyant que quelques rares îlots dignes d’intérêt et délaissant le reste / j’y vois une employée qui désherbe, comme on dit dans le jargon des jardiniers et des bibliothécaires, et, plumeau en main, en profite pour dépoussiérer un peu, je lui prêterais bien la main pour arracher quelques petits livres inutiles / me dirigeant à pas lents vers le rayonnage des essais littéraires, où rien ne risque plus de me surprendre – j’ai programmé un emprunt : Le Facteur Borges, d’Alan Pauls, déjà lu deux fois – car il ne rentre plus rien de nouveau dans le département livres, et encore moins dans sa partie consacrée à la littérature, où nulle surprise ne m’attend, coincée sur une étagère ou mise en valeur sous l’étiquette nouveautés, en tête de gondole comme on dit dans la grande distribution, la seule possible étant l’absence d’un livre que je serais susceptible d’emporter chez moi pour une ou trois semaines, que la préposée au désherbage aurait retirer sans se préoccuper du fait qu’il appartiendrait à mes lectures favorites, mais ça ne risque pas trop d’arriver, ce serait jouer de malchance tant l’aléatoire règne dans le désherbage, ce que confirme mon errance au milieu des galeries d’étagères de la bibliothèque où je pourrais presque me déplacer les yeux bandés et y retrouver un livre que j’y chercherais rien qu’en déplaçant mon index sur la tranche de chaque tome, comptant, en partant de la gauche de l’étagère, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, quatrième contre première, jusqu’à mettre le doigt sur le livre recherché, le sortir de sa rangée et l’emprunter sans crainte de me tromper, oui je pourrais le faire, cela m’éviterait sans doute de promener un œil blasé sur ce fonds immuable et définitif, ces livres immobiles qui ne changent jamais de place, sauf par accident, sauf quand ils disparaissent ou sont oubliés, après avoir été sortis sans ménagement puis abandonnés plus loin, à même le sol / je les ramasse alors et les remets à leur place, c’est plus fort que moi / pour l’heure je me dirige à pas comptés vers l’îlot littérature sud-américaine où je vais renouveler une énième fois l’emprunt de bouquins lus et relus, car il me serait impossible de procéder d’une autre manière, même si ce rituel m’épuise, même si les lieux n’ont plus de secret pour moi depuis des années / mes cinq livres sous le bras, je sors ma carte de lecteur, à la date dépassée depuis des années, il faudrait quand même que je la fasse renouveler, tout en pensant que je devrais sans doute programmer une descente au quatrième sous-sol, celui des archives, m’avance à pas mesurés vers la table des prêts, tends la pile de livres, le plus gros en-dessous, les plus petits sur le dessus, à l’employée dont, tout comme celui de sa collègue des retours à mon arrivée, l’œil s’allume d’une pâle lumière de soulagement en me voyant me présenter devant elle avec mes habituels cinq ouvrages, avec sur la première de couverture du plus petit,  Amuleto, ma carte de lecteur, cornée et dépourvue de photo, à laquelle elle ne prête pas attention, l’essentiel étant que je ne change rien, que je me tienne à ma pratique / prenant mes livres en me souhaitant le bonjour, me demandant des nouvelles de ma santé, comme je lui réponds que je vais plutôt bien, elle m’annonce Vous êtes le dernier ! Le Docteur Lambert est mort la semaine dernière, il me semble que je devais vous en informer, c’est pourquoi si vous souhaitez prendre plus de livres, rien ne vous en empêche plus, vous ne priveriez personne en le faisant… / je suis le dernier, cela devait arriver, cela ne m’étonne pas, il faut que je tienne le coup.

E.B.

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