50 roses

Sur un chemin qu’aux débuts des beaux jours de l’année dernière j’avais décidé de suivre, j’avais rencontré un homme qui entre ses doigts tenait délicatement un ustensile tranchant et, qui, au-dessus de sa volumineuse moustache en broussaille avait des yeux où se mêlaient étrangement de la béatitude et de la tendresse. C’est par politesse autant que par curiosité (peut-être aussi un peu par flânerie) que je n’avais pu passer à côté de cette homme sans me présenter à lui et sans lui demander de faire de même. Il s’était alors engagé à me présenter sa journée ainsi :
– Je suis à la recherche de roses, beaucoup de roses, j’en ai déjà quelques-unes ; ce matin j’ai trouvé celle-ci très tôt aux alentours des portes de la ville, la lumière juste suffisante complété par sa couleur vivifiante avait suffit pour que je la voie. Puis, il y a eu celle qui, près d’un pan de mur effondré en cette matinée ou le soleil s’était imposé, s’était dressée comme pour n’attendre que moi. Plus loin, il y a eu celle-ci, qui était étalonnée sur un vieux puits en pierre délabré… Il m’avait  tendu alors cette rose fraîchement cueillie  sous le menton et malgré moi je n’avais pas pu retenir  un petit rire nerveux…
C’était après avoir pris le temps de ranger délicatement la fleur sur d’autres roses dans sa besace en cuir qu’il portait en bandoulière et qu’il referma soigneusement qu’il avait continué avec un ton rempli de neutralité.-après avoir trouvé une autre rose qui était à peine éclose bien que les nuages ombrageaient le ciel , le nombre total de mes  roses s’est alors retrouvé à  5, il ne m’en manque à présent plus que 45. Je l’avais arrêté net pour lui demander : « Pourquoi 45, pourquoi vous faut-‘il autant de roses, et dans cette saison en plus ? » Avec deux yeux fureteurs il avait  répliqué : « Car enfin, il se fait qu’avec ces fleurs la dame que je convoite m’ouvrira ses portes…d’ailleurs monsieur, si vous le permettez, laissez-moi continuer, car cette dame m’a bien fait comprendre ce matin que si avant la tombée de la nuit je lui avais amassé 50 roses, je serai alors grimpé bien haut dans Son estime…
Sur ce chemin excentré proche de la ville, c’était  tandis qu’il s’éloignait  que je m’étais alors demandé comment il était possible de voir un homme aussi guindé que lui s’agenouiller avec une telle collante frénésie sous la houppette du sexe faible.
Bruno.
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L’Autre Monsieur

J’ai mis les pieds chez un autre Monsieur hier après-midi, il voulait m’entretenir de ses nouveaux projets, c’était la première fois, et pour comprendre ce qu’il attendait de moi, je devais enfin aller chez lui, disait-il, je pouvais bien fermer la librairie, c’est lui qui décide de ce genre de choses, nous étions en semaine et Monsieur m’a rappelé la clause de notre contrat concernant ma disponibilité les jours ouvrés, je lui appartiens alors huit heures de rang, comme un employé vend son temps à son patron, je ne peux donc me défausser, c’est toujours ce qu’il dit, j’ai donc fermé à clé la porte de La Légende des siècles après avoir accroché la chaînette du panonceau « Fermé pour inventaire », c’est toujours à contrecœur, mais je ne pouvais pas, sauf à remettre en cause nos accords, m’opposer à cette volonté de Monsieur, il a d’ailleurs ajouté, Je vais engager un deuxième libraire pour te remplacer quand tu travailleras avec moi, je n’ai pas commenté car il me faisait entrer dans une pièce dont l’existence chez lui fut une surprise, et je découvris non sans un certain plaisir un parallélépipède d’une centaine de mètres carré, éclairé par la lumière du jour, et j’ai pensé un moment que dans un peu plus de cinq milliards d’années, selon les scientifiques, ces grandes baies vitrées donneraient sur un ciel sans soleil, mais nous n’en étions pas là, cette pièce de forme rectangulaire était un capharnaüm d’atelier dans lequel cohabitaient, outre un matériel d’artiste et de bricoleur, des œuvres réalisées, achevées, des œuvres dont je me demandais si elles étaient le fruit de son travail, des bustes, une dizaine à peu près, reposant sur des tonneaux métalliques ou des sellettes de sculpture, faits de matériaux pauvres, papier mâché, plâtre, un peu de terre cuite, bandelettes de papier journal, ou de revues, travaillés à l’acrylique, ensemble de personnages de toutes origines, dont le thème ou le titre aurait pu être, l’idée m’en vint au premier au regard, quelque chose comme Comédie ethnique, et des toiles aussi, à la symbolique moins évidente, il me fallut du temps pour en faire le tour en silence, j’aurais pu dire ma pensée à voix haute, mais les mots ne venaient pas, peut-être parce qu’il aurait fallu que je regarde mon interlocuteur et que faire deux choses à la fois n’est pas toujours le meilleur choix, de toute façon Monsieur me laissait faire le tour du propriétaire sans chercher à ouvrir le dialogue, et je soulevai des tissus cachant des toiles ou des volumes que je souhaitais voir, et après environ une demi-heure de cette découverte, je me tournai vers lui et, restant encore silencieux, regardait avec des yeux écarquillés cet homme dont j’ignorais tout et en qui je n’avais vu jusqu’alors qu’un Maître Majuscule, sans imaginer un instant trouver, sous la carapace d’un visage fermé, une sensibilité artistique et je ne sus rien dire pendant encore un long temps, sentant la tension qui présidait à mes relations avec Monsieur s’évanouir en douceur et les traits de mon visage se détendre pour s’épanouir en un large sourire, c’était la première fois que je lui souriais, sans pour autant parvenir à lui faire changer de mine, rien ne semblait pouvoir ouvrir une brèche dans le mur qu’il oppose à ses interlocuteurs, mais la délicatesse des céramiques jonchant le sol dans le coin gauche de l’atelier, au pied d’un four énorme, des légumes peints de couleurs fluorescentes et des boules de papier froissé de la taille de petits ballons, sur lesquelles des bribes de texte poétiques étaient par endroits lisibles, finirent par me permettre de desserrer les mâchoires et de dire à l’autre Monsieur, sans émettre la moindre opinion quant à la qualité de ce que je voyais, me mettant simplement à évoquer des plasticiens dont j’admirais le travail, tout en fixant le nez d’aigle de l’artiste, puis du travail de ma femme, cela va de soi, et je parvins ainsi, en monologuant un long moment sur un domaine que je crois connaître un peu, tout en continuant à tomber, ici et là, sur des aspects d’un travail éclectique, comme des croquis préparatoires dont la facture classique me laissait pantois, des pages de BD format raisin au graphisme élégant ou des photographies étranges et troublantes, à émettre des hypothèses qu’il resterait à vérifier sur la formation de ce drôle d’homme, sur sa carrière d’artiste et, pensant que ma femme ne connaissait pas son nom, j’en vins à la conclusion de la virginité du CV de Monsieur qui n’avait sans doute pas ou peu exposé, et je lui posai la question tout à trac, C’est là que je vais avoir besoin de Vous, fut en réponse à ma question sa seule parole, c’était la première fois qu’il me voussoyait, j’en restait coi, et l’avocat de Monsieur entrant au même moment dans l’atelier, je me fis la réflexion suivante, Il y a de l’avenant au contrat dans l’air et je me voyais déjà dans la peau d’un assistant d’artiste, ou de je ne sais quoi d’approchant, et, ça, ce n’était pas prévu au programme.

E.B.

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Distribution

Une fois réglé, le distributeur de croquettes pour chat est autonome. La première ration est délivrée à sept heures du matin, la deuxième à midi et la troisième à dix-neuf heures. C’est un plaisir de le voir fonctionner. Je sais que s’il était filmé il offrirait dans tout son éclat, une fois vu en accéléré, la démonstration de sa précieuse mécanique _l’enchaînement linéaire d’un rythme pourtant syncopé comme la signature sonore du brio de ces appareils modernes, sophistiqués.

Les chats sont siamois. Elégants sans être précieux, de constitution fragile pour certains individus. Souvent atteints de strabisme, un tête à tête avec eux peut se révéler gênant _bien qu’avant tout leur regard est gênant et bien qu’après tout n’importe quel regard pour peu qu’il soit prolongé devient gênant, et j’ai eu l’occasion plusieurs fois avec eux de faire l’expérience du tir croisé de leurs yeux. A chaque fois qu’ils attendaient entêtés leurs croquettes.

La buanderie délimite le secteur. Au fond, le fenestron difficile à ouvrir. Le filet d’air frais quand il est ouvert balaye la longueur de la pièce. Ce sont là des objets usuels : machine à laver le linge, séchoir à linge, congélateur, lourdes formes carrées et blanches. Des fantômes égayant faiblement l’espace enténébré. Le courant d’air quand il vient à passer les effleure tous et agite mille souvenirs de la vie domestique, réveille l’idée de l’ambiance quand ils fonctionnent, et si par chance ils sont tous mis à marcher en même temps alors ça pourrait être toute une famille qui danserait tambours de machines battants.

Rien de tel qu’une porte qui se ferme violemment pour ouvrir une fenêtre. D’un autre côté de la pièce, de la maison. Les jeux amusants que se livrent les choses et d’autres, les organes entre eux du foyer. L’architecture de cette maison est dessinée par un ami qui a oublié que le sens nord-sud dans ces parages avec une telle disposition de ses huisseries la ferait claquer de tous ses membres plus souvent qu’à son tour. Alors tout se met à tourbillonner et virevolter : torchons, voilages, serviettes, bouquets de fleurs. Et même le souvenir de la peau du chat dansant dans le vent de l’arrache-coeur.

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La page qui se tourne…

La page qui se tourne tombe de la crête d’une minute où le surfer finit de jouer avec la mer. L’horizon fait alors la planche, surligne de son trait la fin du ressac, unit le jour à la nuit qui de toute manière le prend. A la fin le livre se referme, écrase entre deux pages un cabotage qui le coule, où se lit la matité d’un rendez-vous échoué quelque part autour de la baie. _Un espoir aurait pu naître de la mer hauturière, de la fuite loin des rivages hostiles, si le dernier horizon à l’est ne s’était ensablé dans la lagune.

l'intégralité du monde

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Alors que le soleil tel un gigantesque gyrophare…

Alors que le soleil tel un gigantesque gyrophare enflammait tout autour de moi, j’attendais mon heure. Après une brève réunification, certains de la tribu qui m’avaient fait captif commençaient à entonner une chanson en mélangeant les graves, pour faire ressortir les voix plus aiguës et reprirent une mélodie connue chez nous tout en chantant dans un dialecte incompréhensible. La cheffe sortit et tous s’arrêtèrent ; elle n’avait qu’un voile pourpre qui lui couvrait le corps. Sa tribu vint m’emmener devant elle et comme hier pendant le temps où l’on torturait à mort mon guide Simba, elle s’agenouilla pour me regarder.

BrunoIMGP8394

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Il tient dans sa main, rond comme une balle…

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Il tient dans sa main, rond comme une balle, bleu en grande partie, mais de toutes les couleurs, le décrire intégralement sur un tout petit bout de papier est un jeu d’enfant, mais sans citer tous les pays qui le composent, ni les régions, ni les villes, ni les villages, ni les montagnes, ni les fleuves, ni les rivières, ni les ruisseaux, à plus forte raison, ni les lacs, ni les espaces géographiques de taille intermédiaire, ni les espaces géographiques qu’on ne peut connaître que s’ils nous sont proches, ni les bleds paumés, ni les mers, ni les océans, ni les pôles, même s’ils ne sont que deux, ni les continents, ni les îles, ni les presqu’îles, ni les isthmes, ni les canaux… il est infiniment petit, au creux de sa main, il en a fait une boule, qu’il met dans sa bouche et l’y laisse fondre, puis l’avale.

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Il tient dans la main d’un enfant, c’est le monde et en faire la description intégrale en si peu d’espace est un jeu d’adulte, rond, bleu, il ne peut que lui manquer quelques pays, ne parlons pas du reste, il en manque, il en manque, tout le monde n’est pas là, un pôle est absent, remplacé par un trou dans lequel l’enfant enfonce son crayon noir pour l’y faire tourner.

 *          *          *

Il tient dans sa main, petit comme un monde, petit comme un monde et pourtant si vaste, bleu en grande partie, mais pas que, il en est plutôt fier au moment de le lâcher dans le vide en lui donnant une légère rotation pour que ses habitants profitent tous du jour et de la nuit, des saisons et tout le tintouin, il tournera autour d’une boule de feu, il en est plutôt fier, bon boulot !

 *          *          *

Il tient dans sa main, il le regarde et les larmes lui viennent aux yeux, c’est un cadeau d’enfance que lui on fait ses parents, le monde, rien que ça, il tient dans sa main pourtant, pas rond, non, plutôt bleu, et de toutes les couleurs, il doit en manquer un peu, quelques coins perdus sans doute, il n’a pas vérifié sous le canapé, des éclats du monde tombé du meuble sur le pavé, putain de chat !

 *          *          *

Il tient dans sa main de propriétaire, il y a des jours où il l’anéantirait volontiers, il en a les moyens, il y a des jours où il ne l’aime pas et puis d’autres où il se dit qu’en cassant son jouet il mettrait un terme à sa propre vie, il aimerait s’en éloigner à jamais et appuyer sur le bouton rouge, pourquoi rouge, et observer le spectacle.

 *          *          *

Il tient dans la main d’un homme, ni bleu, ni rond, c’est pourtant un monde, le monde, son monde et son majeur s’y enfonce, y glisse, s’attarde, en sort, y rentre, en joue, c’est son monde, un monde à l’origine du monde.

E.B.

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La ruelle s’insinue entre les murs

IMGP8393La ruelle s’insinue entre les murs gris, vide, silence.

Il est midi. Par delà un mur de pierres sèches un soleil franc vient envahir le sommet d’un acacia. Sa pleine floraison est une masse d’ocre et de blanc que le vert malmène et fait pleuvoir. La lumière est telle que de l’or scintille … La rue s’assombrit, le regard suit la chute des pétales.

A.D.

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Après dilatation…

IMGP8391Après dilatation les contractions commencèrent dans le corps de la femme

le vent soufflait et gémissait sur les vagues qui allaient et venaient

l’enfant nu poussa un cri et délivra la mère

Une mouette traversa le ciel, d’autres suivirent

*          *          *

Comment pourrais-je décrire la destruction du monde : les arbres abattus le béton qui s’étale les aliments falsifiés l’eau polluée. Non pas d’inventaire.

Le monde est ce qu’il est

décevant.

J.B.

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Magnifiques douceurs printanières

Magnifiques douceurs printanières s’é… Terre et mer, dans un silence continu, l’aube se déclinait rose, bleutée, striée, émue. Puis venait derrière la colline un bel orange vif du soleil matinal. Imperceptiblement cet orangé fugace venait se noyer au delà de la vaste étendue d’eau. Les tâches des massifs s’éclairaient en bouquets verts clairs. Le vent à l’unisson faisait danser les feuilles. Sa majesté soleil enfin apparaissait. depuis l’éternité encore il s’imposait. Le miroir du ciel englouti sous les eaux nous appelait à rester immobiles un instant.

A.C.

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Partie d’échecs

Monsieur cumule. Tendance à l’arrogance. Propension au caprice. Disposition à l’absence d’attention pour l’autre. Volonté d’imposer sa volonté. Il dit « Toi je t’achète ! ». Il dit « Tu vas faire l’expérience de mon vécu ». Je refuse la première offre. En un premier temps. Il n’entend pas ma parole. Incapacité à accepter le refus de l’autre. A sa deuxième proposition, j’argue que je ne peux expérimenter son passé. Il balaie mon avis du revers de la main. Refuse de négocier. Discussion contradictoire impossible. Si nos débats, qui n’en sont pas, concernaient aussi un tiers, Monsieur se tournerait vite vers lui pour imposer ses choix sans en passer par la contradiction. Monsieur aime qu’on obtempère. Il a le style des dictateurs. Je lui oppose les articles de notre contrat. Il entre en lui-même, outragé. Pour peu que je tienne bon, il remercie, l’air pincé. Je fais sortir l’animal par la porte. Il entre par où vous savez. Sa volonté ne se discute pas. Monsieur est de la caste de ceux qui ordonnent. Le dialogue ? Tout juste bon pour les démocrates. L’argent… L’argent simplifie tout. Il décide, l’argent nécessaire à la réalisation du projet lui permet d’agir. Qui pourrait s’opposer à cette réalité ? C’est ainsi que l’entend Monsieur. La lutte des classes, dont on peut discuter le bien-fondé, n’est pas advenue sans raison.
Monsieur a toutes sortes de projets pour moi, depuis qu’il me possède, il ne conceptualise qu’autour de ma personne, soit, il est dans son droit, et comme il paie très cher pour jouir de son bien, il va de soi que, dans son esprit, je dois donner de ma personne, il le dit lui-même, il m’a acheté pour ça, je n’invente rien, et je me trouve régulièrement convié à diverses expériences, la pire n’étant pas, étant peut-être, je ne sais plus à la fin, celle qui m’impose de revivre le passé de Monsieur avant de le transcrire dans un écrit autobiographique discutable, dont je me demande si le fond envisagé par « son auteur » n’est pas plutôt hagiographique, non je ne me le demande pas, je le sais, et mes tentatives rebelles de ne pas tomber si bas dans le récit de sa mouvementée existence se heurtent sans cesse à ses récriminations, à ses ses retours sans discussion de textes retoqués, à revoir, retravailler, récrire dans un esprit moins cynique, plus enthousiaste, ce sont ses termes, car fâché, Monsieur, tombant de haut, se plaint, me trouvant moins bon styliste qu’espéré, attendant de moi d’être plus souple de la plume, moins distancié dans le récit de sa vie, et il impose ses caprices, m’ordonne de vivre sa rencontre avec Madame, ils se sont trouvés dans une orgie, avant de la coucher sur le papier, mais Madame est aujourd’hui un peu âgée pour jouer son propre rôle, je le lui objurgue, il se rembrunit, je taquine, une actrice ressemblant à Madame jeune rendrait l’illusion parfaite, il ne sourit pas, s’exaspère, je lui relis l’article de notre contrat stipulant que l’usage de mon corps à des fins sexuelles est interdit, il en appelle à des arguments littéraires fallacieux, et quand, noyons ici dans une ellipse salvatrice la rencontre de Madame et Monsieur lors d’une orgie revécue par mes soins, l’expérience et son écriture suffisant bien, je lui rends ma copie en lui renvoyant la narration d’un fiasco sexuel et de performances d’amant en déroute, bien inférieures à ses prouesses érotiques, il entre dans une colère de vieillard dont les années de vie n’ont pas donné accès à la sagesse, je me prête une fois encore à ses lubies les plus enfantines mais sans toutefois abonder dans son sens, j’aimerais tant lui faire prendre un peu de recul, mais l’apprentissage de la frustration et de l’humour n’est sans doute plus de son âge et n’a sans doute jamais été de son tempérament, je reprends plus de vingt fois cette scène, elle ne flatte pas son ego, le livre avance à un rythme d’une lenteur incroyable, et lui s’emporte, ne renonçant jamais à me contraindre à entrer dans le moule prévu à mon usage, c’est son livre, il m’a acheté pour cela, entre autres fariboles, et nous nous amusons comme des fous à ce jeu d’opposition, il a souvent le dernier mot, je lui rappelle l’article qui interdit l’atteinte à ma liberté, c’est lui le guide dans ce travail, mais c’est moi la cheville ouvrière et son vécu vécu par moi devient mien, après tout, le livre n’en serait que plus riche, s’il le voyait ainsi, et si sa vie revécue ne se faisait pas passer pour sa vie, je lui en donne pour son argent, après tout, je ne rechigne pas à la tâche, qu’a-t-il à se plaindre, un valet obéissant le satisferait-il mieux, le contrat ne prévoit pas cela, Monsieur se retire dans un long mutisme, il reviendra à la charge, je le sais.

E.B.

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